Europe

Le Shakhtar Donetsk : une mine d’or brésilienne en Ukraine

Le Brésil, sa samba, sa nature, et bien évidemment son football, ses joueurs devenus légendes et ses 5 Coupes du Monde. Pourtant, depuis de nombreuses années, l’un de leurs plus gros points de chute est : le Shakhtar Donetsk, dans la froideur et la guerre ukrainienne. De Fernandinho à Tetê, nous allons découvrir le pourquoi du comment.

Réputation d’éternel second

Fondé en 1936 en Union Soviétique, le Shakhtar Donetsk joue un rôle tantôt primaire, tantôt secondaire, arrachant deux places de vice-champion (1975, 1979), sans jamais gagner le titre. Il y aura aussi 4 victoires en Coupe, dont deux successives, en 61 et 62, menés par Oleg Ochenkov. Après une longue période d’hégémonie du Dynamo Kyiv, que ce soit en URSS, en Europe, ou plus tard en Ukraine, arrive l’oligarque Rinat Akhmetov. Parti de rien, il crée une société (ARS), basée dans la vente de charbon. Au fil du temps, il va acquérir des sociétés, agrandir son empire, de manière à dominer l’industrie du charbon et de la métallurgie, puis devenir l’homme le plus riche d’Ukraine. Cette arrivée est de plus assez opportune, car son ancien président, le mafieux Akhat Bragin, décède l’année précédente d’une explosion dans le stade, en plein match de son équipe.

Akhmetov a de grandes ambitions : faire du Shakhtar un successeur du Dynamo Kyiv : dominer le pays, puis l’Europe. Autant vous dire que c’est bien ambitieux. Les débuts de cette ère vont être satisfaisants, passant de la 10e place à 5 fois vice-champions. Le point noir, c’est qu’à chaque année, c’est le Dynamo Kyiv qui se trouve devant eux.

Le Donbass va se montrer alors beaucoup plus ambitieux, après avoir encore fini 2e en 2004 (mais avec un titre de champion en 2002, tout de même). C’est en mai de cette année qu’ils vont embaucher Mircea Lucescu. En voilà une bonne idée ! Akhmetov sait ce qu’il fait en embauchant celui qui fait gagner la Super Lig au Besiktas l’année précédente, et au Galatasaray l’année d’avant.

Akhmetov et Lucescu, duo magique de l’Europe de l’Est. (Source : Getty Images)

Lucescu et Club Med : la genèse du projet

C’est de là que va venir l’amour du club pour le Brésil. Dans sa belle carrière de joueur, Lucescu a affronté le Brésil en Poules de la Coupe du Monde 1970, et va développer un véritable amour pour ce football. On peut ajouter à cela une belle tournée brésilienne avec le Dinamo Bucarest l’année suivante. Fluminense sera même convaincu par son talent, et souhaitera l’acheter, mais les Ceaucescu et leur “République” socialiste n’étaient pas tellement d’accord. Il restera malgré tout un fervent supporter du grand club de Rio.

Cette lubie pour le football brésilien, réputé spectaculaire et technique, pourrait selon lui parfaitement se mélanger avec les joueurs ukrainiens, réputés plus physiques, solides défensivement. Exemple avec Tymoshchuk, Chyhrynskyy, où encore Nesmachny et Ruslan Rotan… Ca tombe bien d’ailleurs, puisqu’il te faut aligner 5 ukrainiens par match.

Le premier joueur brésilien de l’histoire du Shakthar, vous le connaissez bien : c’est Brandao ! Arrivé avant le début du projet (2002), ses statistiques vont considérablement augmenter dès l’arrivée de Lucescu. Passant de 10 à des saisons à 20 buts, la future légende de Ligue 1 va scorer 91 fois en 229 matchs, avant de rejoindre l’Olympique de Marseille.

Cependant, on oublie un élément très important dans les relations de Lucescu, car avoir pour objectif de ramener des brésiliens, c’est bien, mais encore faut-il les trouver, et aussi qu’ils acceptent de venir dans un championnat assez inconnu. C’est là qu’intervient Franck Henouda. D’origine algérienne et ayant grandi en région parisienne, le jeune homme très sportif va travailler pour le Club Med. C’est grâce à cela qu’il pourra aller voyager à de nombreuses reprises, et aussi rencontrer des footballeurs.

Comme Lucescu, il va tomber plus tard sous les charmes du Brésil. Il partira pour l’Amérique du Sud, ouvrir son petit restaurant, où il fera la rencontre de Jairzinho. Ce dernier lui demandera s’il était possible d’exporter 3 jeunes footballeurs pour la France. Henouda va alors tenter, sans succès, d’aller le vendre à l’AS Cannes. Le nom des trois jeunes joueurs, me direz-vous ? Djalminha, Marcelinho Carioca, et un certain Ronaldo Nazario de Lima. Ronaldo, Zidane, Vieira, Johan Micoud et deux autres brésiliens de renom qui auraient pu être dans la même équipe, le what if est total.

Cette expérience va lui donner une envie de devenir agent de clubs. Est-ce qu’il a eu raison ? Plutôt, oui. Par exemple, si Taffarel n’a jamais signé au PSG après la Coupe du Monde, c’est déjà parce que Bernard Lama était de retour, mais aussi parce que Henouda a eu la bonne idée de lui conseiller le Galatasaray. Résultat ? Légende du GSK, 2 titres de champion de Turquie, une Coupe de l’UEFA. C’est là que commencera la colonie brésilienne du Galatasaray, entraîné entre 2000 et 2002 par… Mircea Lucescu. Quel sacré hasard.

Un départ flamboyant…. en Ukraine

Alors quand Lucescu arrive au Shakhtar, voulant utiliser la fortune d’Akhmetov pour pouvoir construire un stade et acheter des stars, mais dont il n’obtiendra que le stade (Donbass Arena), devinez qui il appelle ? La recette commence alors à opérer.

C’est à l’été 2004 que le Shakhtar commence à sortir le chéquier samba : le milieu défensif Matuzalém, international espoirs, en provenance de Brescia pour 8 millions. L’hiver suivant, deux noms beaucoup plus plaisants, ceux de Jadson, milieu offensif excitant de Paranaense, pour 5 millions ; ainsi que le fantasque Elano, provenant de Santos pour 7 millions. L’impact ne se fait pas attendre, puisque le Shakhtar devient Champion d’Ukraine 2004-2005.

L’année suivante, c’est deux nouveau brésiliens qui vont être acquéris : le défenseur central Leonardo Moura, qui ne fera pas grand chose, et un certain Fernandinho. Champion d’Ukraine 2005-2006. Première fois que le Shakhtar empilera deux titres de suite. Pas la dernière fois.

Voilà un projet qui marche dans les 3 sens. Premièrement, amener des jeunes joueurs brésiliens, réussite, qui va devenir de plus en plus facile, grâce aux succès des prédécesseurs. Deuxièmement, faire en sorte que ces jeunes brésiliens, sous la houlette du grand Lucescu (parlant couramment le portugais), participent au succès du club : réussite. Enfin, arriver à faire un bon gros profit sur chacun de ces joueurs : réussite future. Tout ça grâce à la formation de l’institution Shakhtar. Le club est à 100% ses pépites sur, et en dehors du terrain, embauchant des interprètes portugais, aux petits soins, et ce même avec les proches des joueurs. Un cadre parfait.

C’est en mars 2007 qu’arrivera sûrement leur plus belle trouvaille. Le seul brésilien recruté lors de cette saison suivante, et ils ne le regrettent pas. Provenant de l’Internacional, pour 3 millions d’euros, le futur meilleur buteur de l’histoire du Shakhtar : Luiz Adriano.

Il sera rejoint au mercato estival par deux compatriotes : le milieu droit Ilsinho, de Sao Paulo (10 millions), et un nom qu’on ne connaît que trop bien : Willian, pour 14 millions. Pour dire à quel point le projet Shakhtar devient sérieux, c’est qu’ils ont réussi à déjouer la concurrence, entre autres composée de Lyon, régulier en C1 et qui allait sur sa 7e Ligue 1 d’affillée. Remarque, c’est plus facile avec le chèque d’Akhmetov que le chèque d’Aulas. Quand tu ajoutes à tout cela Oleksandr Hladkyy, Pyatov, Cristiano Lucarelli et Nery Castillo pour 15 millions, tu te dis qu’ils ont moyennement aimé que le Dynamo gagne le titre en 2007. Erreur au tableau corrigée dès la saison suivante.

Mine de rien, elle commence à ressembler à quelque chose cette équipe ! (source : Getty Images)

Evidemment, la stratégie du Shakhtar marche, mais il y aura quelques beaux ratés. Marcio Azevedo sortant d’une saison canon avec le Metalist, ça se fera vite mettre sur le banc par Ismaily. Fernando (pas l’ex-Citizen) ne vendra pas du rêve non plus. Le plus grand raté restera clairement Wellington Nem. Déjà international brésilien au moment de son départ du Fluminense pour 8 millions, il enchaînera blessures et passages sur le banc.

Un succès européen tardif

Maintenant que la domination sur l’Ukraine semble s’installer, malgré quelques sursauts du Dynamo, reste l’Europe. Pas tellement la même chose. Dans les 3 premières années, le scénario va être le même : élimination en Poules (voire Barrage en 2005-2006, contre l’Inter), puis passage en Coupe UEFA. Passages qui ne seront pas exceptionnels, puisqu’ils ne dépasseront pas les huitièmes, la faute à l’AZ, puis Lille, puis Sevilla.

La saison 2008-2009 commencera de la même manière : 3e de Poules (alors que tu vas chercher une victoire 3-2 contre le Barca, pas rien), et encore une fois la C3. Le Shakhtar tombe d’entrée sur Tottenham. Bon, comme on est un peu tôt dans l’histoire, on parle plus des Spurs de Frazier Campbell, Giovanni Dos Santos et David Bentley, le tout entraîné par Redknapp. Un Selezynov bien servi et un tour de magie de Jadson à l’aller, puis un nul sécurisant au retour, les ukrainiens passent sans problème. Le CSKA et ses erreurs défensives trépassent au tour suivant, et voilà le Shakhtar en Quarts de Coupe d’Europe pour la première fois.

Les Quarts nous donnent une affiche assez folle : l’Olympique de Marseille. Un tirage qui ne laisse pas indifférent Lucescu : “Marseille est l’adversaire le plus compliquéLe vainqueur de cette confrontation disputera la finale, j’en suis certain.“. Plutôt fort en voyance les roumains. Les deux matchs seront très disputés, mais le constat est sans appel : le Shakhtar est bien trop fort. Performance maîtrisée en Ukraine grâce à Hubschman et encore Jadson, ça finira bien le travail au Vélodrome. Vélodrome qu’on vous propose d’admirer, puisqu’on a retrouvé le match retour pour vous ! Les buteurs ? Fernandinho et Luiz Adriano. Grosse surprise.

La demi-finale sera un événement magique, puisque le Shakhtar n’aura pas besoin de se déplacer pour le match à l’extérieur. Vous l’aurez compris, le Shakhtar tombe sur le Dynamo Kyiv, qui élimine 3-0 au tour précédent : le Paris Saint-Germain. Ah, le destin parfois. Après un nul à l’aller, où le Shakhtar se sauve grâce à Fernandinho, le retour va rentrer dans l’histoire du football ukrainien. 89e minute, les deux rivaux sont à 1-1, et on se dirige tout vers une prolongation dans le Donbass. C’est pourtant le moment que choisit ce diable d’Ilsinho pour déborder sur son côté droit, entrer dans la surface, crocheter Ayila Yussuf dans l’intérieur, et tuer Stanislav Bogush. 2-1, l’Olimpiyskyi explose.

Ce passage de flambeau entre ukrainiens se confirmera à Istanbul (beau symbole pour Lucescu), lorsqu’ils affronteront en Finale le Werder de Pizarro et Frings. Néanmoins, la suspension de Diego laisse une belle opportunité. On ira aux prolongations, suite à l’ouverture du score de Luiz Adriano, puis l’égalisation de Naldo. La délivrance arrivera à la 97e, lorsque Jadson va profiter d’un espace et un caviar de Srna pour tuer les Allemands ! Le rêve d’Akhmetov devient bel et bien réalité, le Shakhtar est sur le toit de l’Europe !

Le plus impressionant, c’est que le projet de départ a été totalement respecté : défense composée majoritairement de joueurs ukrainiens (Pyatov, Kucher, Rat) ; attaque brésilienne (Jadson, Willian, Ilsinho). Plus fou encore, sur les 14 buts en Phase Finale de cette C3, 12 ont été marqués par… des brésiliens.

(Source : Getty Images)

Un projet qui marche à long terme

Comme on ne change pas une équipe qui gagne, le Shakhtar continuera sa politique dans les années qui suivent. Viendront ensuite : Douglas Costa, Alan Patrick, Alex Texieira, Ismaily, Taison, Bernard, Dentinho et autres, avec le succès qu’on connaît.

C’est là qu’intervient la phase “finale” du projet Shakhtar : revendre à un prix beaucoup plus cher. Elano ? Vendu 12 millions pour City. Fernandinho ? Vendu 40 millions pour City. Luiz Adriano ? 14 millions direction Milan (et pas un grand rendement en plus). Willian ? 35 millions direction l’Anzhi et ses pétrodollars.

Vous vous souveniez que Willian avait joué à l’Anzhi ? Vous vous souveniez de l’Anzhi ? (source : GoodFon)

Enfin, Mircea Lucescu quittera le Shakhtar à l’été 2016, soit 12 ans de règne. Il laissera 22 titres de champion, dont 8 championnats, le titre de Chevalier d’Ordre du Mérite ukrainien et une idéologie qui restera longtemps. Pour dire à quel point l’intégration de ces brésiliens est un succès, des joueurs comme Fernandinho ou encore Willian lui doivent leur carrière internationale. Mieux, des joueurs comme Marlos ou encore Junior Moraes font partie intégrante de la sélection ukrainienne. Rien que ça.

Guerre et départs : et aujourd’hui ?

Depuis, Lucescu malgré ses 75 ans aujourd”hui, continue encore d’entraîner. Une pige au Zenit, où il fera découvrir Giuliano à l’Europe, puis deux ans sans succès avec la sélection turque. Aujourd’hui, le grand technicien roumain est de retour en Ukraine depuis cet été, à la tête du… Dynamo Kyiv. Ca doit être bonne ambiance les matchs.

Côté Shakhtar, malgré ses départs , la guerre du Donbass qui les fait jouer à domicile à l’Arena Lviv, puis au Metalist Stadium, puis l’Olimpiyskiy, les ukrainiens continuent leur politique. Même si, avouons-le, être dans un contexte de Guerre dans un pays du froid, ça ralentit quelque peu ses transferts. Cependant, ça a ses avantages, de jouer régulièrement dans un stade vide, ça sert le contexte actuel, si vous voyez ce qu’on veut dire.

Malgré les départs de stars, ceux qui n’avaient pas le niveau pour être dans le gratin sont toujours restés. Les Marlos, Taison, Dentinho, Alan Patrick s’y sentent tellement bien. Pour être encore plus dans la veine brésilienne, Akhmetov placera le portugais Paulo Fonseca à la tête du club. Puis Luis Castro, quand Fonseca s’en ira pour la Roma. Aidé par le nouveau directeur sportif, José Botoarriveront les futures têtes d’affiche de l’Est : Fernando, Tetê, Maycon, Marcos Antônio… On saupoudre évidemment le tout d’ukrainiens très solides : Kovalenko, Kryvtsov ou encore Taras Stepanenko.

Dire que cette équipe a humilié deux fois le Real Madrid, et qu’elle doit encore aller en C3. Crevard de virus… (Source : Sport.fr)

Ainsi, vous connaissez maintenant d’où proviennent ces joueurs qui vous auront fait vibrer, tels que Douglas Costa, Willian ou encore. Tout part d’une idée de Mircea Lucescu, aidé par un ex-animateur du Club Med, et l’ambition de mener l’Ukraine sur le toit de l’Europe. Est-ce que cette politique continuera de marcher ? Très probablement. Il n’y a qu’à voir les superbes performances européennes du Shakhtar à l’heure actuelle. On devra aussi observer les futures carrières des gros talents déboutés de Serie A. Il n’y aura qu’à voir si la réserve brésilienne de jeunes pépites se tarit, mais, très honnêtement, ça ne risque pas de changer. 

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