Europe

Guerre du Donbass : quelles conséquences sur le football ukrainien ?

Depuis 2014, le Donbass, région de l’Est de l’Ukraine, est en proie à un conflit avec un pays voisin, la Russie. Il est le résultat d’un mouvement pro-russe contre les manifestations du peuple, mécontent du président de l’époque Viktor Ianoukovytch. Cette guerre a entrainé de nombreuses conséquences pour le monde du football. Des clubs se sont exilés, d’autres ont disparu. Le conflit a aussi accouché d’un phénomène inattendu : l’union des ultras du pays. Explications.

Le contexte global

Crise ukrainienne depuis 2013

Le 21 novembre 2013, le président ukrainien Viktor Ianoukovytch, après cinq ans de négociations, refuse l’accord d’association avec l’Union Européenne. Un traité qui établit un lien politique et économique avec 31 signataires. S’ensuit alors un mouvement populaire de quelques milliers de personnes, appelé Euromaïdan et désignant des manifestations pro-Europe en Ukraine. Quelques jours plus tard, le mouvement est la cible de violences par des milices engagées par le gouvernement (titouchkis). Elles ont pour rôle de faire déraper les manifestations pacifiques d’opposants en les dispersant violemment, créant des mouvements de foule sans que la police n’intervienne. Des actes inacceptables qui ne font que renforcer la colère des Ukrainiens et le nombre de manifestants grimpe à environ 500 000 dans les rues de Kyiv.

Le mouvement Euromaïdan à Kyiv.

Parmi eux, des ultras du Dynamo Kyiv décident de créer un groupe d’auto-défense pour protéger les manifestants face aux Titouchkis. Le 26 janvier 2014, un communiqué est publié entre 14 clubs de Premier Liha (D1) et 17 de Persha Liha (D2) et de Drouha Liha (D3). Leur objectif : la protection du peuple ukrainien et la lutte contre la corruption du régime en place. À la manière d’un serment du Jeu de Paume contemporain, une union sacrée est promue et une trêve est signée entre eux, prohibant le vol d’écharpes ou de bâches par exemple.

La révolution ukrainienne

Le 18 février 2014, l’Euromaïdan continue dans la capitale. Des affrontements ont lieu avec la police et le gouvernement ordonne aux manifestants de fuir la place publique. Les affrontements s’intensifient et les snipers tirent à balles réelles. Après deux jours de combat, le bilan est très lourd : 82 morts et 622 blessés. Le président Ianoukovytch est renversé le 22 février 2014 et un gouvernement pro-européen est mis en place. Une partie de la population, pro-russe, conteste cette décision. La crise aboutit en quelques jours à un rattachement de la Crimée à la Russie après référendum sous pression militaire russe et à des troubles dans le Donbass, région limitrophe avec le voisin envahissant qui y dispose par ailleurs d’une importante communauté de partisans.

La Guerre du Donbass

Cette région, majoritairement russophone du fait de sa frontière avec la Russie, comporte deux oblasts (provinces). L’oblast de Donetsk et l’oblast de Luhansk. Les pro-maïdans y sont donc minoritaires et se font traiter de fascistes par les antis, qui décident de protester contre le nouveau gouvernement. Ces rassemblements se multiplient et deviennent des insurrections armées, menées par des séparatistes. Le 5 avril 2014 marque un tournant dans l’histoire du Donbass. Un groupe de quinze personnes est arrêté à Luhansk en possession de 300 mitrailleuses, un lance-roquettes, 5 pistolets et des cocktails molotov. Ils planifiaient de s’emparer de la ville par la force. Cette fois, la guerre est déclarée.

La République populaire de Donetsk est créée en avril puis la République populaire de Luhansk en mai. L’armée ukrainienne décide alors d’intervenir. Elle est supplée par une partie des ultras, déjà mobilisée au cours des manifestations. Ces derniers décident de s’engager dans le bataillon Azov, composé uniquement de civils. Ce bataillon est en partie financé par Ihor Kolomoïsky, président du FK Dnipro. On y retrouve des supporters du Dynamo Kyiv, du Metalist Kharkiv, du Shakhtar Donetsk mais aussi des clubs de Crimée. Tous sont unis au front pour défendre leur pays contre la Russie, l’ennemi numéro 1 malgré la non-revendication de ces attaques.

Position géographique du Donbass avec les oblasts de Donetsk et Luhansk.

Et le foot dans tout ça ?

D’abord l’exil forcé …

Quand on entend “Donbass”, on pense forcément au Shakhtar Donetsk. Le club est lié à la principale industrie de la région, les mines de charbon, d’où son nom “Shakhtar” qui signifie “Mineur”. Depuis 25 ans, c’est l’homme fort du secteur et le plus riche du pays qui dirige le club : Rinat Akhmetov. Mais en 2014, le Shakhtar est dans l’obligation de quitter sa ville. Il est d’abord délocalisé à l’Arena de Lviv (à plus de 1 200 km de Donetsk), puis dans le stade Metalist de Kharkiv (300 km) et aujourd’hui au NSC Olimpiyskiy de Kyiv (750 km).

Mais il n’y a pas que le Shakhtar à Donetsk. L’Olimpik, fondé en 2001, a aussi dû quitter sa ville pour Kyiv et le stade Dynamo Lobanovski. Ce club nouvellement délocalisé réalise même sa meilleure saison en 2016-2017 avec une 4e place en championnat. Le dernier club fut le Metalurh Donetsk, fondé en 1996. Il jouait également à Kyiv, à l’Obolon Arena. Malheureusement, il a fait faillite en 2015 en raison du conflit et de problèmes financiers.

D’autres équipes sont également devenues “sans stade fixe” comme le Zorya Luhansk, fondée en 1923. Une situation compliquée car leur ville, tout comme Donetsk, est un point d’ancrage de la zone pro-russe. Elle est délocalisée non loin du Donbass, à Zaporizhia (voir ci-dessous) dans la Slavutych Arena. En dépit de cette situation, le club a connu de beaux résultats sportifs depuis cet exil. Il termine trois fois 3e du championnat en 2016-2017, 2019-2020 et 2020-2021 et atteint trois fois les phases de poules de Ligue Europa.

Du côté protégé par l’armée ukrainienne, la situation est la même : le football est à l’arrêt total. Prenons l’exemple de Mariupol, ville portuaire située dans l’oblat de Donetsk et à proximité de la ligne de front (voir ci-dessous). Son club, le FK Mariupol est alors en Premier-Liha mais est contraint de se délocaliser à Dnipropetrovsk. Un bouleversement pour les joueurs et leur environnement qui impacte la dynamique du club. Cela entraine sa relégation en deuxième division, avant de remonter deux ans plus tard. En revanche pour le club de Kramatorsk, en Persha Liha (D2), il est contraint de stopper ses matchs sans être délocalisé car la ville se trouve aux mains des séparatistes et la zone est jugée à haut risque.

Situation dans le Donbass au 17 fevrier 2015, un an après le début de la guerre.

… puis la terreur

À l’image des clubs, les supporters et les civils ont aussi dû fuir la guerre et laisser leurs biens à l’abandon, mais aussi leurs amis voire même leur famille. Les plus chanceux ont pu se refaire loin de chez eux mais certains se retrouvent à la rue et d’autres y laissent la vie, comme ce fut le cas pour Stepan Chubenko, jeune gardien de but de 16 ans à l’Avanhard Kramatorsk. Le 27 juin 2014, au retour en train d’un voyage à Kyiv, il est capturé par 3 séparatistes à Donetsk car il portait un ruban jaune et bleu sur son sac à dos. Il est amené à Horbachevo-Mykhailivka où il est torturé, froidement abattu puis enterré.

À peine un mois plus tard, le 17 juillet 2014, un évènement marque les esprits : le crash d’un avion de la Malaysia Airlines. L’appareil vole au dessus de l’Est de l’Ukraine quand il perd le contact. Il vient d’être abattu par un missile venant du Donbass et s’écrase près de Grabovo (voir carte ci-dessus). Cette tragédie choque de nombreux joueurs et entrainer des mouvements de peur. Six joueurs du Shakhtar refusent de prendre l’avion pour retourner au pays après un match amical en France contre l’Olympique Lyonnais.

Les choses s’arrangent finalement avec la promesse du président Akhmetov de ne pas se rendre dans le Donbass tant que la situation n’est pas réglée. Leur stade, la Donbass Arena, est aussi touché par de nombreux bombardements. Bien qu’avant cela, elle eut servi de point de livraison humanitaire avec 12 millions de colis alimentaires y ayant transité jusqu’en 2017 et la prise de pouvoir du stade par les séparatistes. Depuis ce jour, Akhmetov a cessé les financements et réduit le personnel d’entretien. Cela a donc entrainé la dégradation de la Donbass Arena avec une pelouse jaunie, un éclairage qui ne fonctionne plus et une boutique de souvenirs absolument vide, témoin supplémentaire de la ruine provoquée par la guerre.

Les dégâts subis par la Donbass Arena après des bombardements.

Et aujourd’hui ?

Pour les clubs des Républiques de Donetsk et de Luhansk, la situation n’a pas évolué. Le Shakhtar joue et jouera au NSC Olimpiyskiy jusqu’à l’été 2023 puisqu’un accord a été trouvé avec le Dynamo Kyiv. En revanche, sportivement, la politique du club a légèrement changé. Exit le recrutement de jeunes brésiliens à fort potentiel mis en place depuis le début des années 2000. Aujourd’hui, la stratégie repose davantage sur la formation de jeunes ukrainiens comme Mudryk, Trubin, Matviyenko ou Sikan. Des joueurs qui bénéficient de temps de jeu avec De Zerbi, qui sont déjà appelés en équipe nationale et qui feront partie du futur de la Zbirna.

Pour le Zorya Luhansk, le club est toujours accueilli à la Slavutysh Arena de Zaporizhia et dispute cette année l’Europa Conference League. Cependant du fait de sa situation fragile, les joueurs de Luhansk ont tendance à ne pas s’y éterniser. Les renouvellements perpétuels d’effectif n’aident le Zorya pas à construire un projet à moyen ou long terme.

Chez l’Olimpik Donetsk la situation est plus compliquée. Le club a été relégué en Persha Liha (D2) et joue aujourd’hui dans plusieurs villes dont Chernihiv et Sumy, au Nord-Est de l’Ukraine. Du côté protégé par l’armée ukrainienne, les clubs peuvent de nouveau jouer dans leurs villes. Pour ne citer qu’eux, le FK Mariupol et le FK Kramatrosk peuvent de nouveau compter sur le soutien de leurs supporters aux stades Volodymyr Boïko et Prapor. Une bonne nouvelle pour le football ukrainien.

Côté humain, le contraste est saisissant. La guerre aurait fait plus de 14 000 morts dont au moins 3 901 civils, près de 4 200 soldats ukrainiens et environ 5 800 membres des groupes armés, et entre 29 600 à 33 600 blessés. En 2019, l’espoir est de mise avec l’élection de Volodymyr Zelensky comme président. Il affiche une volonté de régler le conflit du Donbass et de discuter avec la Russie. Grâce notamment à des échanges de prisonniers puis des accords de cessez-le feu en 2020. Cependant, au printemps dernier, la situation empire et devient de nouveau très tendue dans le Donbass.

Poutine organise le déplacement de plusieurs convois militaires en Crimée mais aussi à proximité des frontières de l’Ukraine. Kyiv accuse alors la Russie de participer à cette guerre et de soutenir les séparatistes, qui eux, accusent Kyiv d’être soutenue par les Etats-Unis et Joe Biden, ce qui est vrai. Un conflit encore loin d’être terminé et qui devient la clef de voûte d’un contentieux entre Russie et États-Unis, même 30 ans après la fin de la guerre froide.

À l’échelle du football international

Cet été a eu lieu l’Euro 2020. L’Ukraine et la Russie y ont participé et une nouvelle polémique a éclaté après l’annonce sur Facebook du nouveau maillot des Bleus et Jaunes. En cause, l’apparition de la Crimée et du Donbass sur la carte du pays. Mais aussi d’un slogan “Gloire aux héros ! Gloire à l’Ukraine !” repris par les militants lors des manifestations Euromaïdan de 2014.

La Russie et Vladimir Poutine prennent cela comme une grave provocation et s’en insurgent, tout comme l’UEFA. “La sélection ukrainienne masquera cette phrase brodée à l’intérieur du col de la tunique jaune et bleue par un tissu représentant la carte de l’Ukraine. Donc on ne le verra ni de l’intérieur ni de l’extérieur” assure par la suite l’instance. Idem pour le “Gloire aux héros !” accusé d’être “politique et à signification militariste”. Pour ce qui est de la Crimée, l’UEFA affirme qu'”il s’agit des frontières ukrainiennes reconnues par les Nations Unies”. La carte reste donc telle qu’elle. Une petite victoire pour l’Ukraine. La Zbirna y réalise même un meilleur Euro que la Russie en atteignant les quarts de finale. De quoi attacher à l’évènement encore plus d’importance.

La carte et le slogan sur le maillot ukrainien pour l’Euro 2020.

La dernière fois que ces deux pays se sont affrontés sur un terrain, c’était justement en 2014. Depuis, la FIFA fait en sorte que les deux nations ne se retrouvent pas dans les mêmes groupes qualificatifs à l’Euro ou à la Coupe du Monde. A l’échelle des clubs, il en va de même puisque l’UEFA s’arrange chaque année pour éviter d’éventuelles rencontres entre clubs ukrainiens et clubs russes. Malheureusement, à l’instar du conflit israëlo-palestinien, on déplore que le football soit rattrapé par la religion ou la géopolitique. Alors, à quand le football et le sport en général, un symbole de paix et d’union entre les nations ?

Crédits photos : atlanticcouncil / nouvelobs / radio-canada / dailymail / tv5monde

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