Europe

Prague, une ville de foot en partage

« Il y a un but, mais pas de chemin : ce que nous nommons chemin est hésitation ». Ces mots sont ceux de Franz Kafka, célèbre écrivain austro-hongrois ayant vécu certaines années de sa courte vie à Prague, aujourd’hui capitale de la République Tchèque. Ces propos semblent s’appliquer aux clubs de Prague, le Sparta comme le Slavia ou encore les Bohemians Praha 1905, de manière tout à fait remarquable et juste. Tous motivés par les mêmes buts, la gloire et le succès, il n’existait qu’hésitation pour y parvenir dans une ville tant chahutée par les évènements historiques que par sa propre construction et son propre développement. Ces clubs agissent alors comme des reflets de ces évolutions sociales, historiques, politiques ou géographiques, qu’il s’agit d’étudier pour comprendre leur implantation actuelle dans ce territoire composite.

Un tableau sportif lié à l’histoire sociale de Prague

Située au cœur de l’Europe, la ville de Prague, capitale de la République Tchèque, révèle notamment par son architecture son histoire riche mais aussi, parfois, douloureuse. Riche car cette ville est un centre culturel majeur en Bohême, sa région d’appartenance, où l’on retrouve différents styles architecturaux comme le gothique ou encore l’Art-nouveau. Toutefois, cette architecture est aussi le signe de nombreuses blessures et cicatrices, comme celles laissées par les destructions liées aux guerres mondiales, dont nous reparlerons par la suite. Il en reste tout de même que Prague est aujourd’hui connue pour son attrait touristique et culturel en raison du tournant pris vers le secteur tertiaire. Au XXe siècle cependant, la ville s’est aussi construite grâce à l’industrie à partir de la révolution industrielle, profitant notamment de la présence de mines de charbon dans la région. Cette diversité des activités crée de fait une diversité sociale qui se retrouve d’ailleurs dans la base de supporters des différents clubs de la capitale, notamment à travers le duo principal : Slavia et Sparta. En effet, cette rivalité qui se développe sur le terrain dans le championnat tchèque possède aussi des racines diverses à travers des facteurs économiques, sociaux ou encore géographiques.

D’un côté, le Slavia Prague vient du quartier de Vinohrady, au sud-est de la ville, qui correspond majoritairement au lieu de vie de la classe moyenne de Prague. Ce quartier était même perçu comme « bourgeois » ou « aristocrate » par les communistes qui gouvernaient dans les années 1960, d’où une difficulté de réguler ces zones. Le Sparta Prague est lui né dans le quartier Letná, de l’autre côté de la rivière Vtlava qui traverse la ville. Ce quartier, à l’époque de la création du club, était clairement identifié comme populaire, notamment en lien avec les activités industrielles. La rivalité qui se construit entre les deux clubs se nourrit donc aussi de ces différences sociales entre les supporters. Néanmoins, il existe aussi d’autres clubs à Prague, comme celui des Bohemians Praha 1905, considéré comme le club le plus populaire de la ville malgré son implantation dans le quartier du centre-ville, celui de Vrsovice, là où le Slavia Prague a été forcé à déménager et se trouve encore aujourd’hui. En somme, plus qu’une simple rivalité sportive, l’implantation des clubs de Prague s’écrit aussi à travers l’histoire économique, sociale et géographique de la ville.

Une rivalité sportive non moins passionnante

Cette rivalité sociale n’exclut toutefois pas une rivalité sportive très forte dans la ville, notamment entre les deux clubs majeurs que sont le Sparta et le Slavia. Le derby entre ces deux équipes est même devenu un rendez-vous incontournable de la saison, par son importance sportive comme par son ambiance ahurissante. En ce qui concerne tout d’abord cette rivalité, le Sparta Prague l’emporte largement avec une domination assez nette, que ce soit lors des confrontations directes ou au total des titres nationaux remportés. De même, le Sparta Prague s’est, au cours de l’histoire, davantage montré sur la scène européenne, comme lors de leur campagne 1991-1992. Bien moins connu sur la scène nationale et continentale, le club des Bohemians Praha 1905 que nous avons évoqué plus tôt a pourtant lui aussi réalisé des exploits sportifs notables, comme lors de l’année 1983 où ils atteignent la demi-finale de la Coupe de l’UEFA, éliminant notamment l’AS Saint-Etienne en seizième de finale.

Les derbys de Prague sont toujours des matchs sous haute tension

Il semble par ailleurs que la tendance se soit particulièrement modifiée au cours de ces dernières années. En effet, le Slavia Prague a remporté les deux derniers championnats nationaux et réalise cette année un parcours plus que remarquable en Europa League, atteignant les quarts de finale et une élimination contre l’équipe anglaise d’Arsenal. En championnat, cette année encore, ils écrasent la concurrence avec plus de quinze points d’avance sur leurs poursuivants. Malgré plusieurs années de difficultés sportives et financières, le club du Slavia a réussi à renaître de ses cendres, notamment grâce à l’énorme travail de Jindrich Tripišovský, retrouvant le succès national et les compétitions européennes. Les derbys n’en restent pas moins des moments tout à fait particuliers et savoureux, pouvant faire basculer la signification d’une saison ou d’une rivalité par une victoire.

Le stade, un lieu hautement symbolique

A Prague, les stades de football semblent prendre une dimension tout à fait particulière, que ce soit dans leur construction, leur signification ou pour ce qui s’y déroule. Tout d’abord, au XXe siècle, le stade s’est retrouvé au cœur de logiques politiques et/ou idéologiques. En effet, alors que Prague et le pays tout entier étaient gouvernés par un régime communiste dans les années 1950, ce dernier a cherché à perturber le club riche et bourgeois du Slavia Prague en le faisant changer de stade, le faisant déménager du quartier Letná pour l’envoyer dans une nouvelle structure bien moins accueillante construite à Vrsovice. Cette décision fait d’ailleurs partie d’un plan bien plus large de perturbation du club de la capitale. Plus tard dans les années 1980, c’est cette même chute du régime communiste qui empêche le Slavia Prague de se doter d’un nouveau stade, plus moderne, en raison du manque de moyens provoqué par ces perturbations politiques et économiques dans le pays. C’est seulement à partir des années 2000 que ce projet voit le jour avec la construction de la très moderne Eden Arena, ouverte au public en mai 2008 et pouvant accueillir près de 20 000 personnes, en lieu et place de l’ancien stade. Ce stade a d’ailleurs accueilli la Supercoupe d’Europe en 2013, opposant le Bayern Munich à Chelsea, signe de son rayonnement européen.

De son côté, le Sparta Prague profite de l’aide communiste pour reconstruire son stade, fortement endommagé par l’histoire de la ville que nous évoquions plus tôt. En effet, face au succès croissant que connaissent le club comme la sélection Tchécoslovaque dans les années 1930, la décision est prise de rénover le Stadion Letná dans l’optique d’augmenter sa capacité à 45 000 places. Toutefois, lors de ces travaux de rénovation, un incendie ravage la tribune en bois construite initialement par l’architecte Lev Lauermann où se trouvaient notamment les archives et trophées du club, c’est-à-dire tout un pan de son histoire. Cette tribune remplacée par une nouvelle en béton, voici alors que la seconde guerre mondiale vient elle aussi, quelques années plus tard, endommager le lieu de vie de ce club par de nombreux bombardements. Alors, dans les années 1960, le régime communiste apporte son soutien financier au Sparta dans le but de se reconstruire, notamment à travers l’établissement de son nouveau stade.

Plus qu’un simple lieu matériel, le stade est aussi un lieu vécu et incarné par les supporters à Prague, comme en témoignent les chocs entre les deux équipes principales dans le « Derby S ». Forte d’une culture Ultra très importante, la ville de Prague peut se targuer de posséder l’un des plus beaux derby en termes d’ambiance et de spectacle. En effet, la culture Ultra est un élément très important du football et des tribunes, constituée de groupes d’individus qui se rassemblent pour soutenir leur équipe en toutes circonstances et de toutes les manières possibles. Bien souvent, cela peut se résumer de deux manières principales : la volonté d’être vus, et entendus. Pour ce faire, les Ultras utilisent divers instruments comme les fumigènes qui sont essentiels dans la scénographie de ces rencontres et qui peuvent avoir une dimension presque mythologique, à travers le fait d’allumer cette torche, cette flamme qui éclaire et illumine la rencontre. Les tifos sont aussi des moyens d’expression très signifiants, pouvant tantôt raconter l’histoire du groupe que celle de la ville ou du club. Par ailleurs, les chants et tambours servent eux à être entendus et à supporter son équipe tout au long des quatre-vingt-dix minutes.

L’antre du Slavia : l’Eden Aréna

Alors, c’est un match dans le match qui commence entre les supporters. Toutefois, lorsque l’on évoque le football à Prague et la ferveur des supporters, il ne faut pas omettre de citer ceux du Bohemians Praha 1905 dont nous parlions plus tôt. En effet, malgré des résultats sportifs moins vendeurs, ces derniers attirent tout autant la passion de certains locaux. Leurs supporters sont même renommés pour leur ambiance et leur identité dans les tribunes, que ce soit par les fumigènes verts utilisés, rappelant les couleurs du club et le lien historique avec le club des Bohemians irlandais de Dublin, ou encore les nombreux tifos de qualité dévoilés au cours des matchs. Le derby avec le Sparta Prague est d’ailleurs l’un des autres rendez-vous à ne pas manquer lors de la saison, les deux stades se trouvant dans le quartier de Vrsovice, à seulement un kilomètre de distance.

Des identités marquées aux frontières parfois poreuses

Au-delà des origines sociologiques et géographiques que nous avons pu évoquer auparavant, chacun des clubs possède une identité bien particulière à travers l’idéologie politique de ses supporters, ou même l’histoire du club. En ce qui concerne le Slavia Prague, le club est souvent considéré comme d’origine juive, ce qui lui a valu des insultes antisémites de la part d’autres supporters comme ceux du Sparta, alors que cette théorie reste aujourd’hui infondée.

Toutefois, les troubles et confusions identitaires qui ont eu lieu il y a quelques années pour le Slavia paraissent tant paradoxaux qu’intéressants. Ce club considéré comme le club riche de la ville a souffert du passé communiste de Prague. C’est dans ce contexte historique qu’il a vu un nouvel investisseur arriver il y a quelques années, en 2015, qui est le CEFC China Energy, un conglomérat chinois proche du régime communiste. Après plusieurs décennies d’animosité et de tensions avec cette idéologie politique, le Slavia doit en quelque sorte son salut au soutien économique et financier d’un régime communiste qui lui a permis, par ses investissements, de se réorganiser et de se reconstruire pour retrouver le haut-niveau sur la scène nationale et continentale.

A l’inverse, le club du Sparta Prague, considéré comme le club ouvrier et populaire de la ville, a fait scandale à travers certains de ses supporters lors des dernières années, que ce soit en raison de chants antisémites proclamés lors des derbys de Prague, ou pour des banderoles anti-immigration et anti-islam déployées au cœur des années 2010 lorsque la crise migratoire faisait grand bruit en Europe. Ces problématiques de racisme et de discrimination semblent prendre une ampleur dérangeante au sein des clubs de Prague, alors même que récemment le joueur du Slavia Ondrej Kudela a été sanctionné pour des présumés propos racistes à l’encontre de Glen Kamara, joueur des Glasgow Rangers, ou que les joueurs ont refusé de mettre genou à terre lors de la rencontre face à Arsenal, créant une image remarquable de tension face à l’action d’Alexandre Lacazette. En ce qui concerne le club des Bohemians Praha 1905, il semble être le seul à avoir gardé une certaine cohérence dans son identité, tant ses supporters sont de fervents défenseurs des valeurs de gauche, voire d’extrême-gauche, cela peut-être aussi en raison de sa moindre place sportive et économique dans l’horizon footballistique de la ville.

En définitive, la ville de Prague semble marquée par une diversité footballistique remarquable qui tire ses origines de l’histoire de la ville et de ses réalités socio-économiques et géographiques. Le stade y prend alors une place tout à fait singulière où s’expriment tant les singularités des clubs que celles de leurs supporters, ce qui donne des rencontres passionnantes, notamment lors des différents derbys. Une ville de football qui se partage et s’écrit à travers le temps, renversant les dominations et les hégémonies pour rendre au football son essence et son incertitude.

Crédits photos : IMAGO

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