Europe

Entretien avec Bogdan Racovițan, international espoir roumain : « La Roumanie est mon idéal »

Né à Dijon et formé au DFCO, Bogdan Racovițan (21 ans) a choisi de renouer avec ses racines pour se donner une chance d’avoir pied dans le monde professionnel. Et bien lui en a pris : dans la quiétude de Botoșani, ville du poète national Mihai Eminescu et du hargneux Florin Andone, ce défenseur central propre et moderne sort du lot dans une Liga 1 en perdition et muselle ses vis-à-vis à la chaîne. Jusqu’à connaître ses premières capes avec l’équipe de Roumanie espoirs, qui prépare déjà, à coups d’amicaux, “son” Euro 2023, co-organisé avec la Géorgie. Le nouveau défenseur de fer des Tricolorii, le taulier attendu depuis la retraite de Cristian Chivu, serait-il ce don de Dieu dont parle l’étymologie* ?

Comment se porte la nouvelle sensation de Liga 1 ?

Content d’être là ! Satisfait de ce que j’ai trouvé ici, à Botoșani. Le fait d’être arrivé l’an dernier, en cours de saison, m’a permis de bénéficier du temps d’adaptation dont j’avais besoin pour comprendre les méthodes du coach Croitoru et m’intégrer au collectif. On traverse une période de moins bien actuellement (au moment de l’interview, Botoșani enchaînait les matchs nuls), mais au global c’est vraiment ce que j’avais imaginé pour mon premier contrat professionnel.

Tu as commencé le foot à cinq ans. À quoi ressemblent les premières années de Bogdan Racovițan dans le milieu ?

Je courais partout, j’étais sportif et mon père, Nicolae, a décidé de m’emmener au foot. Et encore, je voulais même démarrer à 4 ans, mais pour la majorité des clubs j’étais considéré comme trop jeune. Un seul club a accepté : l’ASPTT Dijon. Ils ont vu que j’étais bien développé pour mon âge donc on m’a surclassé jusqu’à mes 13 ans, quand j’ai intégré le pôle espoirs. J’avais le maillot de Chivu version Inter sur le dos quand j’allais aux entraînements. On ne pouvait pas dire que je n’étais pas Roumain comme ça ! (Rires.) Une expérience nécessaire avec des entraîneurs de la fédération, des joueurs de bon niveau auxquels se frotter… Ensuite, sur mes 15 ans, je suis rentré au centre de formation du DFCO. Je ne l’ai pas intégré physiquement vu que c’était ma ville d’origine, je suis resté chez mes parents. J’ai toujours réussi à m’imposer en tant que titulaire, que ça soit en U17, en U19 puis en réserve. Et à chaque fois, j’ai fini par devenir capitaine. J’étais un peu vu comme l’enfant du club. Je n’ai jamais été en avance si je puis dire, à m’entraîner avec les pros à 17 ans comme on peut le voir ailleurs… tout s’est fait étape par étape.

En U19, j’imagine que tu as affronté pas mal de jeunes qui ont plus ou moins percé ?

Pas mal d’entre eux, en effet. En France, le championnat U19 est très intéressant car les ¾ des clubs sont pros. Nous on se battait avec Lyon, Auxerre, Sochaux, Nancy, Saint-Étienne… donc les Rayan Cherki, Maxence Caqueret, Amine Gouiri, William Saliba, c’était mes adversaires chaque week-end.

Avec le recul, tu regrettes de ne pas avoir eu l’occasion de démarrer en Ligue 1 ?

C’est forcément un petit regret oui, quand on y pense c’est l’étape qu’il me manquait à Dijon. À un moment, je m’entraînais tous les jours avec les pros, je faisais partie du groupe mais je n’ai pas réussi à obtenir leur confiance, à m’imposer. On m’a clairement dit, le coach de l’époque en tête, que j’étais encore juste pour la Ligue 1.

Au contact du groupe pro tu as fait office de traducteur/interprète pour la recrue roumaine Alex Dobre, arrivé à l’été 2020. Aujourd’hui, son entraîneur Patrice Garande dit de lui que c’est « un monstre », tu confirmes ?

Totalement. Je ne le connaissais que de nom avant qu’il arrive, et au final on s’est aidés mutuellement. Lui m’a permis de me professionnaliser encore plus. C’est un travailleur acharné, qui reste toujours à la salle après tout le monde. Un fou, à Dijon ils l’appellent CR7 ! Il a son propre préparateur physique, son nutritionniste, et même son préparateur mental. On ne peut pas lui reprocher de ne pas s’investir et de ne pas tout faire pour réussir. Je suis content que la réussite commence à tourner en sa faveur.

Alex Dobre (torse nu) et Bogdan Racovițan (en rouge, bras levé), savourant une rare victoire dijonnaise au cours de la saison 2020-21 de Ligue 1.

Comment tu expliques qu’il y ait si peu de joueurs Roumains en France ? Dobre est finalement le seul actuellement dans le monde professionnel et les derniers noms qui viennent en tête de certains sont Mihai Roman, Dragoș Grigore ou Bănel Nicoliță.

Peut-être que ce n’est plus un championnat adapté, trop exigeant… il faut aussi dire que personne du staff ou parmi les joueurs français ne parle anglais. Donc la barrière de la langue est très prégnante. Soit tu apprends le français, soit tant pis pour toi. Je pense aussi qu’on n’est pas bien vus en terme d’image. Personnellement, je n’ai jamais eu de problème car je n’ai pas cette étiquette du Roumain venu de Roumanie, mais des histoires à base de gens qui ne savent pas faire la différence entre les Roumains et les tziganes, j’en ai entendu pleins. Quand Alex (Dobre, NDLR) est venu à Dijon, il m’est arrivé de lire des « Si les ballons disparaissent, on sait pourquoi » à droite à gauche, ce qui n’est absolument pas normal. Choquant même.

Dans quel contexte tu signes à Botoșani finalement ? Un club qui a l’habitude de lancer et de relancer les joueurs…

J’ai été contacté en décembre dernier. Au pays, les gens avaient appris qu’il n’y avait pas un, mais deux Roumains à Dijon. Partant de là, trois clubs étaient intéressés mais j’ai donné ma priorité au projet de Botoșani. Je n’étais pas sûr de réussir, mais je savais que j’aurai du temps de jeu, donc l’occasion de prouver. Ça a beaucoup compté, car le choix était difficile. Quitter la France, que ça soit d’un point de vue football ou autres, ça ne garantit rien. Le DFCO m’a laissé partir car le club savait précisément qu’il ne pouvait pas me proposer mieux, et donc de contrat pro dans l’immédiat.

Ta mère est Française, ton père est Roumain. Comment tu vis ce rapport à la double nationalité, ce côté sang-mêlé ?

Depuis tout petit, je vais en Roumanie au moins une fois par an, j’y ai une bonne partie de ma famille, je m’y suis fait baptisé et je suis orthodoxe. J’attendais toujours l’été où la période de Noël pour venir à Oradea… mon attache est vraiment très forte même si j’ai toujours vécu en France. J’ai appris la langue au fur et à mesure, mon père m’a toujours parlé en roumain, presque exclusivement. Même ma mère le comprend et le parle aujourd’hui.

Tu as mentionné la foi orthodoxe, quelque chose de primordial chez les joueurs roumains. À quel point c’est important pour toi ?

Ça me donne de la force spirituellement, ça m’aide. Même quand j’étais en France, plus jeune, je faisais mes prières, mes signes de croix. Parfois, en Roumanie, ça donne aussi lieu à des moments cocasses pour les joueurs étrangers, quand les coachs terminent leur causerie sur un « Et que Dieu nous aide ! » ou quand il y a des icônes disposées dans le vestiaire.

Tu suivais un peu le football local avant de venir jouer en Roumanie ?

Pas spécialement, comme je n’y ai pas vécu avant, je n’ai jamais eu cette culture footballistique. Forcément, mon père me parlait de Steaua 1986, de la Coupe du monde 1994… mais pour ce qui est de la ferveur et des derbys, j’en étais assez loin.

À Botoșani, il y a une vraie colonie francophone qui donne l’impression de constituer une petite famille : toi, Ongenda, Kage, Edjouma, Dawa, Sila, Remacle. C’est ça, votre secret ?

Il y a nous, il y a les trois lusophones… en plus des joueurs locaux. C’est vrai qu’on a réussi à créer un esprit de groupe, sans clans. Aussi, le travail du coach Marius Croitoru est vraiment à souligner parce qu’il arrive chaque année à faire signer les joueurs dont il a envie pour pratiquer son football offensif. Et puis, c’est quand même pas mal d’avoir un joueur porté sur le spectacle comme Hervin (Ongenda, NDLR), à la fois pour le club, le championnat et la Roumanie.

Bogdan Racovițan barrant la route à Claudiu Petrila, ailier gauche de CFR Cluj et coéquipier de « Bogdi » avec les Espoirs.

De l’extérieur, on a cette image de Botoșani comme d’une ville où il ne se passe pas grand chose, mais en parallèle idéale pour être totalement focus sur le football. C’est aussi ton ressenti ?

Clairement, c’est une toute petite ville où il n’y a pas grand chose à faire. Il y a juste un mini centre commercial et même pas de McDonald’s ou de Zara, pour te dire. Le climat aussi, il faut savoir vivre avec. Mais ce qui fait la différence entre un petit club comme le nôtre et celui d’une grande ville voisine comme Iași (Poli Iași est actuellement en deuxième partie de Liga 2, NDLR), c’est sans aucun doute la gestion et les investissements bien placés. À Botoșani, on se bat avec nos armes et on arrive à faire face sans se brûler les ailes.

Ton entraîneur à Botoșani, Marius Croitoru, n’a pas de licence pro et n’a donc pas le droit de se lever du banc pour donner des consignes. Pourtant vous jouez comme souvent pour une place en playoffs, avec un football enthousiasmant. Comme quoi…

Pour moi ces histoires de licence ça ne rime pas à grand chose au fond, c’est peut-être important d’un point de vue juridique mais ça reste un simple bout de papier. Je ne juge pas un entraîneur par rapport à son diplôme mais effectivement par rapport au contenu et à ses résultats. Croitoru est très spécial, il est vraiment éloigné des normes du milieu et de ce qu’on peut voir en France ou ailleurs. Il n’hésite pas à se montrer très autoritaire, à hurler sur nous, mais dans le même temps il est très ouvert et proche de ses joueurs. Il cherche aussi à se différencier des autres coachs dans le sens où, par exemple, on n’a pas de mise au vert à domicile, on peut venir en tenue civile… Il dit toujours qu’il ne veut pas nous imposer ce que lui même n’a pas supporté en tant que joueur. En Roumanie, j’ai appris que les entraîneurs avaient l’habitude de surveiller les joueurs, pour ne pas qu’ils aillent au restaurant ou ne boivent trop de coup dans les bars ! (Rires.) C’est tout le contraire avec Croitoru. On a à la fois notre liberté et sa confiance. C’est très important pour créer une forme d’autodiscipline.

Quels sont les grands axes de sa tactique justement ?

L’idée c’est vraiment de jouer au ballon, et donc d’avoir la possession avant tout. On doit repartir de derrière par des passes courtes, si possible. En plus de devoir relancer proprement, on doit profiter des espaces en transition. Le coach Croitoru a une préférence pour la relance à trois, que ça soit à trois centraux ou alors avec un latéral voire un milieu pour venir jouer le rôle du dernier défenseur. La constante, et les principaux schémas qu’on travaille à l’entraînement vont dans ce sens-là, c’est de former des triangles entre les joueurs pour toujours avoir au minimum deux solutions pour le porteur. Bien sûr on a aussi des plans B et C, ça nous arrive de changer quand ce qui est mis en place ne fonctionne pas. Par exemple, on a aussi des schémas de relance à deux défenseurs centraux, avec un milieu en pointe haute du triangle.

Ce qui ressort beaucoup quand on t’observe sur un terrain, c’est ce calme olympien sur chaque prise de décision. Tu ne paniques jamais, même s’il peut t’arriver de balancer un ballon de temps à autre. Et dans ta première courte interview, à 14 ans, tu mettais déjà en avant la notion de sacrifice et de collectif…

Je dirais que c’est un mélange entre mon caractère, mon éducation et ma formation, en France, où j’ai côtoyé le haut niveau très jeune. Je suis plutôt humble, rigoureux, sérieux, réfléchi et posé. Je ne m’enflamme jamais, la folie et tout ce qui va avec, ce n’est clairement pas ma façon d’être et le cadre familial sain dans lequel j’évolue m’a toujours aidé. J’étais même parfois “trop” sérieux pour mes entraîneurs chez les jeunes. On m’a dit plusieurs fois « Prends conscience quand même que tu es un des meilleurs, ne doute pas de toi ».

C’est donc cette idée de « Travaille dur, en silence, et laisse ton succès faire du bruit ». Si tu devais dresser ton portrait-robot à un recruteur, à quoi il ressemblerait ?

Pour ce qui est de mes points forts, je dirais la puissance, l’agressivité, le duel, le un contre un et la régularité. Niveau points faibles, mon pied gauche avant tout, et je dois aussi m’améliorer dans la relance sous pression.

Tu es international espoir roumain depuis le mois de septembre et tu es sous les ordres de l’ancien Nantais Florin Bratu. On a l’impression qu’il bride l’équipe en l’enfermant dans un style rudimentaire et défensif qui empêche les feu follets offensifs de donner leur pleine mesure. Même si ce ne sont que des amicaux, est-ce qu’il faut s’en inquiéter ?

On apprend encore à se connaître, après le coach impose un style qu’on doit respecter, quitte à s’adapter par rapport à ce qu’on connaît en club. C’est sûr que ça n’a rien à voir avec les méthodes de Croitoru à Botoșani et qu’on doit encore créer des liens, une ossature, mais il est encore tôt et je pense que ça va venir. Il nous reste un an et demi pour changer tout ce qui ne va pas.

Justement, cet Euro espoirs 2023 à la maison, tu l’attends impatiemment ?

Forcément, même si un an et demi c’est très très long et qu’il peut se passer beaucoup de choses d’ici là. J’ai déjà fait tous les scénarios dans ma tête, positifs comme négatifs, si je ne joue pas ou ne suis pas appelé… ou si je suis déjà en équipe nationale A. Dans tous les cas, ce sera notre devoir de montrer que le football roumain est qualitatif, en a sous la semelle.

Quel joueur t’impressionne, parmi tes nouveaux coéquipiers en sélection ?

J’aime bien notre gardien, Mihai Popa de Voluntari. C’est un poste à responsabilités, comme celui de défenseur. Il faut de la maturité pour s’y imposer. Même topo pour mon collègue en défense centrale, Vladimir Screciu de CSU Craiova, qui est posé et régulier. Il y a aussi Claudiu Petrila de CFR Cluj, avec son coup de rein… on a vraiment beaucoup de qualités offensivement pour faire mal et faire – pourquoi pas – mieux que nos aînés.

De gauche à droite : Victor Dican, Antonio Sefer, David Miculescu, Bogdan Racovițan, Valentin Țicu, Mihai Popa et Vladimir Screciu. En un mot : demain.

Quel regard tu portes sur la formation roumaine ?

Je pense qu’on a du retard. Quand un jeune roumain est passé par l’étranger, ça se voit directement. Par exemple, j’ai parlé de ça avec Dragoș Albu (l’actuel capitaine des espoirs, NDLR), qui est passé par les Pays-Bas. Il est étoffé physiquement parce qu’il a fait de la musculation. En Roumanie, c’est encore quelque chose que les jeunes ont du mal à intégrer, pareil pour l’endurance. Techniquement, la qualité est là, mais ça manque de travail et de développement physique. Il faut qu’on comprenne que le talent et la lecture du jeu ne suffisent pas.

Admettons que la France soit venue aux nouvelles, tu aurais tout de même choisi la Roumanie ?

Oui, la Roumanie a toujours été un idéal, je tiens ce côté patriotique de mon père. C’est le cœur qui parle.

Qu’est-ce que tu as ressenti après avoir marqué ton premier but pour la Roumanie espoirs, le 16 novembre dernier face à l’Italie (2-4) ?

Un sentiment intense de bonheur. En sélection, il y a cette notion d’honneur et de représentation du pays, qui plus est face à une grosse nation comme l’Italie. J’ai directement pensé à mon père, qui devait être comme un fou devant son écran, et à ma famille en Roumanie qui devait être très fière de voir notre nom, Racovițan, mis en avant.

À terme, un retour en France pour réussir en Ligue 1, ça te botte ?

Pas spécialement, mon objectif est vraiment d’atteindre le haut niveau et de m’y imposer mais peu importe où, tant que c’est dans un des cinq grands championnats.

Tu as des modèles ?

À mon poste, Cristian Chivu et Ștefan Radu pour les Roumains, Sergio Ramos et Thiago Silva pour les joueurs étrangers. Sinon, j’ai toujours suivi de près les aventures de mes compatriotes en France, à commencer par Claudiu Keșerü et Bănel Nicoliță. Pour l’anecdote, j’ai pris une photo avec Keșerü il y a dix ans, après un Dijon-Angers. C’était un match de Ligue 2, et mon père avait décidé de m’y emmener juste pour les beaux yeux de Keșerü. Un vrai bon souvenir, et ça lui a fait plaisir de voir des Roumains d’ailleurs.

Bogdan Racovițan, à onze ans, aux côtés de Claudiu Keșerü. Pour l’histoire.

Justement, qu’est-ce que ça t’a fait d’affronter Claudiu Keșerü, qui joue aujourd’hui à FCSB, avec Botoșani ?

Ça m’a donné le sourire même si je n’ai pas eu le temps de lui en parler avant le match. Et surtout, ça m’a permis de me rendre compte à quel point j’avais évolué depuis.

Est-ce qu’il y a des choses que les gens ne savent pas sur toi ?

Mon premier poste a été numéro 9, attaquant pur. Ensuite, je pense que personne n’est au courant, mais j’ai été sélectionné en U16 avec la Roumanie, pour un amical face à l’Italie justement. Mais on jouait le maintien à l’époque avec Dijon, en U17, et le club n’a pas voulu me libérer.

Tous propos de Bogdan Racovițan recueillis par Alexandre Lazar (Alexandru Lazar) à Botoșani (Roumanie), pour Derniers Défenseurs et @FootRoumain.

* Le prénom Bogdan est la contraction des termes “Bog” et “dan”, signifiant littéralement « don de Dieu » ou « donné par Dieu », en langue slave.

Crédits photos : Bogdan Racovițan

Entretien avec Bogdan Racovițan, international espoir roumain : « La Roumanie est mon idéal »
Cliquez pour commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

En haut