Europe

Fernando Santos, adieux nécessaires du boucher d’une génération dorée

Une honte. Après un parcours tout bonnement méprisable du Portugal dans les qualifications à la Coupe du Monde 2022 en ce qui concerne le style de jeu mis en place, la Seleção a craqué face à la Serbie laissant filer la première place de son groupe. Et le coupable est tout trouvé puisqu’il s’agit sans le moindre doute possible de Fernando Santos. Et pourtant, l’histoire avait commencé sous les meilleurs auspices.

Nous sommes le 10 juillet 2016. Après les déceptions des Mondiaux 1966 et 2006 ou des Euro 2000 et 2004, la sélection portugaise parvient enfin à décrocher son premier titre, en France. C’est alors que tous les regards se tournent vers Fernando Santos – et Eder -, ce sélectionneur parvenu à décrocher le premier trophée majeur de l’histoire de son pays en promouvant, dès le départ, un football pauvre. Un football de la gagne, sans idée ni style, dont le seul objectif est d’arriver au bout. Peu importe de quelle manière.

A chaud, difficile d’en vouloir à une telle philosophie. Surtout lorsque tout un pays ne songe qu’à fêter un titre historique. Difficile aussi d’avoir le même avis, cinq ans plus tard, lorsque cette conception du football fait patiner, se paralyser et fait enfin imploser la sélection portugaise comptant les plus grands talents de son histoire. Le titre qui aurait dû faire décoller une sélection telle que celle du Portugal n’a fait que de la tirer vers le bas depuis. La vision simplissiste du football de Fernando Santos n’aura eu qu’un succès éphémère. Car seules des idées de jeu, quelles qu’elles soient, peuvent faire performer une équipe sur le long-terme. Encore faudrait-il un sélectionneur qui puisse se remettre en question pour le comprendre.

La paupérisation tactique d’une sélection de magiciens

La première chose marquante dans l’appréhension du jeu de la Seleção, c’est sa quasi inexistence collective. Malgré un vivier de joueurs fantastiques, le jusqu’au-boutisme des idées bas de gammes de Fernando Santos a abouti à l’établissement d’une équipe sans réelle forme globale. Où seules quelques individualités – lorsqu’elles ne sont pas laissées sur le banc – parviennent à sortir du lot par des initiatives personnelles.

Le dogme du 4-4-2 ou du 4-3-3

Il n’est pas difficile de faire l’inventaire des plans de jeu utilisés par Fernando Santos depuis qu’il dirige la Seleção. Depuis son intronisation en 2014, il n’a usé successivement, à quelques rares exceptions, que du 4-4-2 puis du 4-3-3. Des plans de jeu qu’il a en plus eu du mal à animer. En tout cas offensivement. Et à l’heure où le football tend à se diversifier dans ses animations, avec l’évolution du poste de piston ou le désir de relancer court et proprement entre autres, l’équipe portugaise n’a pas su s’adapter. Encore plus rageant lorsqu’on sait à quel point le Portugal est une terre féconde en grands tacticiens du jeu.

Cette difficulté à s’adapter à la modernité tactique qui l’entoure se cristallise justement autour du rôle de piston. D’une part, il ne sait comment y faire face. En témoigne le naufrage défensif de son équipe face à l’Allemagne lors de l’Euro 2020 où le piston gauche allemand Robin Gosens avait fait subir un calvaire à la défense portugaise. En témoigne, encore plus récemment, des espaces et de la liberté laissés aux pistons serbes Kostic et Zivkovic. D’autre part, il ne sait pas comment la mettre en place. En possession de joueurs totalement adaptables à ce poste (voir formés comme tels), il du mal à leur permettre d’y évoluer. A gauche, Nuno Mendes et Raphaël Guerreiro ne demanderaient qu’à évoluer un demi-cran plus haut. Idem pour Cancelo à droite. Mais tonton Santos préfère mettre en exergue leurs carences défensives.

Au-delà du plan de jeu de base, ce sont les liens entre les joueurs qui semblent être rompus. Le Portugal ne parvient pas à se créer de circuits de passes, à animer le jeu depuis l’arrière ou à combiner dans les derniers mètres. La stratégie mise en place pour faire la différence repose sur de longs ballons vers des ailiers qui ne sont d’ailleurs pas toujours à l’aise à ce poste et sur l’espoir d’un exploit individuel dans le dernier tiers. Et ce peu importe le schéma de jeu, avec ou sans ballon. Dans le premier cas de figure, on a par exemple vu une équipe qui ne savait comment trouver les solutions pour casser des blocs tels que ceux du Luxembourg ou de l’Azerbaïdjan. Dans le second, le Portugal a dû totalement abandonné le ballon à des équipes comme la France, certes, mais aussi comme l’Irlande ou la Serbie.

A cause de ce système de jeu forcé, le Portugal doit donc se passer de certains de ses meilleurs éléments et ne peut que très difficilement performer dans l’axe. Là où ses magiciens João Félix, Bruno Fernandes, Bernardo Silva, ou encore Renato Sanches sont pourtant les meilleurs.

Du caviar offert à un chien

Après l’écœurante débâcle du Portugal face à la Serbie ce dimanche 14 novembre, un journaliste portugais tentait enfin la question que tout un peuple se pose depuis des mois voire des années : “Comment une équipe avec autant de talents peut-elle produire si peu de jeu?”. Mais au grand damne de tous, la réponse fut aussi décevante que les raisons de ladite question, mais finalement assez prévisible. Un silence gêné suivi d’un “Comment puis-je répondre à cela?”. Sans aucune autre explication. Pourtant, la question a le mérite de se poser car si le jeu du Portugal est aussi nauséabonde, c’est un paradoxe criant au vu de ceux qui sont censés l’exécuter. Des joueurs évoluant à Manchester City, Manchester United, Milan, Atlético de Madrid ou au PSG, tous d’une génération au moins aussi belle que celle des Luis Figo, Deco et autres Rui Costa.

Bernardo Silva, un prodige portugais exilé par Fernando Santos sur une aile

La principale raison des sous-performances de certains joueurs aussi talentueux soient-ils réside dans le positionnement de ceux-ci. Le cas des pistons a déjà été évoqué. En défense centrale, le cas le plus problématique est celui de Danilo Pereira, baladé entre une charnière centrale et un rôle de sentinelle. Une alternance qui lui fait perdre ses marques, là où il a déjà du mal à en trouver de nouvelles depuis 2019. Plus haut, le cas Bernardo Silva mérite lui aussi d’être éclairci. S’il a connu une période lumineuse dans un rôle excentré à Monaco, son goût pour l’axe est trop évident pour ne pas être exploité. Et cela, Guardiola l’a bien compris. Bernardo a tout pour performer dans le milieu de terrain portugais. L’intelligence, la vision de jeu et la qualité technique pour faire de lui le véritable meneur de jeu de cette équipe. Mais Santos préfère l’exiler sur une aile.

Problématique aussi, la gestion du poste d’André Silva. Après avoir décroché la deuxième place au classement des meilleurs buteurs de Bundesliga la saison dernière, tout juste entre Robert Lewandowski (41) et Erling Haaland (27), Silva et ses 28 unités n’ont pas eu les faveurs du sélectionneur. Des minutes de jeu clairsemées à l’Euro et surtout, une place sur l’aile gauche pour un profil de renard des surfaces et de point de fixation que Fernando Santos avait pourtant su exploiter jusqu’en 2019. Comment alors en vouloir à André Silva d’être mauvais à un poste où il ne peut que l’être? Intéressant d’ailleurs de noter que cette fâcheuse tendance de Santos ne date pas d’hier. En 2015 déjà, il mettait l’avant-centre Nelson Oliveira au ban comme ailier gauche face à la Russie, en match amical. Un choix absolument loufoque mais aujourd’hui caractéristique du “tacticien” portugais.

L’impossible remise en question

Autre trait caractéristique du sélectionneur au sourire aussi fréquent que le sacre de clubs français en Coupes d’Europe, sa persistance à défendre ses principes que l’on pourrait en fait décrire de “non-principes”. Et ce aussi bien au sein de son collectif que dans la communication qu’il entretient autour de lui depuis sa prise de poste.

Des choix contestés mais de plus en plus tenaces

Dès sa première compétition majeure avec l’Euro 2016 en France, certaines décisions ont divisé. Mais lui ne les a pas pour autant facilement remises en cause. Prenons l’exemple de la paire de latéraux titularisée pour les poules de la compétition. Eliseu et Vieirinha. Quand on y repense, ce duo semble extrêmement lointain dans la sélection portugaise mais il en est en fait tout proche. Surtout, il est issu d’une profonde volonté de Fernando Santos à qui il aura fallu trois prestations catastrophiques de suite (car une ou deux, ça ne suffit pas…) pour en changer au profit de Cédric et de Guerreiro.

Là où Santos parvenait au départ à se remettre en question (difficilement, certes), il paraît aujourd’hui en être incapable. C’est notamment le cas pour sa volonté viscérale de verrouiller le milieu de terrain au détriment de la création et de la progression du ballon. Le double-pivot forcé de Danilo et de William a tenu de nombreux mois en obligeant presque le second à se restreindre à des tâches défensives. Cette volonté de verrouiller s’est poursuivie depuis par la seule titularisation de Danilo Pereira, devenu pièce maîtresse du sélectionneur. Et ce malgré ses lacunes abyssales dans le jeu de possession et dans la relance. Cette volonté de défendre, qui muselle totalement le Portugal et son potentiel offensif, a certainement connu son apogée face à la Serbie, ce dimanche, avec l’apparition d’un triple pivot Danilo-Neves-Palhinha. Le ridicule à son comble et qui n’aura, en plus, pas évité le but de Mitrovic (92ème).

Le cas Diogo Jota interroge lui aussi. Après avoir gagné sa place dans l’axe du onze début 2021, il a peu à peu été écarté à gauche (poste qu’il a souvent occupé en club, ndlr) où il a enchaîné les désastres individuels. Le néant dans la création, des pertes de balle, des difficultés à battre son vis-à-vis. Son efficacité face au but, seul secteur où il performait en sélection, a elle-même été mise à rude épreuve depuis l’Euro. De quoi faire changer d’avis Fernando Santos? Bien sûr que non, puisque match après match, il préfère l’inoffensivité et l’imprécision technique de Jota à l’explosivité d’un Rafael Leão voire d’un Rafa Silva sur le côté.

Une tête de mule au niveau national

Dans le jeu comme dans sa communication, Fernando Santos privilégie un verrouillage sec et flou à de grandes initiatives d’éclaircissement. Ses réponses aux questions des journalistes sont presque toujours les mêmes, comme téléphonées. De simples reprises des questions qu’il transforme habilement en réponse sans pour autant entrer dans les détails de sa philosophie de jeu, si elle existe.

Une non-qualification pour la Qatar serait probablement synonyme de retraite internationale pour Cristiano Ronaldo. Un drame national qui serait très difficilement pardonnable pour Fernando Santos.

Et lorsque tout un pays ne demande plus que sa tête? Là encore il ne sourcille pas. “C’est normal, c’est une question qui se pose souvent pour les entraîneurs. C’est normal que les supporters ne soient pas contents mais je pense avoir la compétence nécessaire pour aller au Qatar”. Même après une défaite qui remet des années de préparation d’un groupe en question, Fernando Santos parvient donc à ne pas remettre en question ses capacités à gérer une telle sélection. Un entêtement à toute épreuve qui le maintiendra encore longtemps en fonction. Surtout lorsqu’on ajoute à cela le fait que son contrat avec la sélection court jusqu’en 2024. Une éternité.

Ajoutons enfin à tout cela un optimisme mal placé qu’il prône après chaque déroute. Si cet optimisme fonctionnait en 2016, cela n’est plus le cas depuis longtemps. Se cacher derrière le futur pour effacer le passé ne dupe personne. Et sans de grandes personnalités, la Coupe du Monde 2018, la Ligue des Nations 2019 ou l’Euro 2020 auraient pu se clore sur des massacres de la sélection alors que Santos promettait monts et merveilles à leur approche. En 2018, le Portugal avait reposé sur un très grand Cristiano Ronaldo en poules. En 2019, encore CR7 qui parvient à sortir la Suisse par un triplé en bout de match tandis que la charnière Dias-Pepe se montre au sommet de son art en finale. Et à l’Euro 2020? Un Ronaldo encore providentiel et un Renato Sanches qui crève l’écran. Sans quoi les parcours portugais auraient pu s’arrêter, chaque fois, bien plus tôt.

Fernando Santos aurait pu quitter la sélection comme un héros national dès 2018 ou 2019, au moment où ses idées avaient déjà atteint leurs limites. Au lieu de cela, il a préféré s’obstiner dans une philosophie conservatrice de la gagne qui ne peut plus faire ses preuves dans un monde où le football prend un nouveau tournant tactique et idéologique. Une obstination qui l’a mené tout droit au statut de cible à abattre et de bouc émissaire (à juste titre) de tous les maux ou presque de cette sélection qui sur le papier, est certainement la meilleure au monde derrière l’Equipe de France.

Mais le football, ce n’est justement pas que du papier, ce sont aussi des idées. Et là où on le sait bien c’est en Italie. Après sa non-qualification en Russie, la Squadra Azzura avait lancé un immense chantier dans sa sélection autour de Roberto Mancini. De quoi décrocher un titre européen trois ans plus tard. La refonte totale de la sélection portugaise, dans ses idées, devra aussi passer par un changement de sélectionneur, et au plus vite. Et une élimination définitive du Portugal lors des barrages en mars prochain pourrait enfin sonner le glas de l’ère Santos au Portugal.

Crédits Photos : Getty Images

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