Pays-Bas

Suriname – Pays-Bas : relation géopolitique complexe, connexion footballistique fructueuse

Peu d’amateurs du ballon rond se montrent en capacité de citer ne serait-ce qu’un joueur surinamais. Pourtant, nombreuses sont les légendes originaires de ce petit pays sud-américain à avoir marqué l’Histoire du football batave à tout jamais. D’André Kamperveen à Virgil van Dijk, en passant par le titre des Pays-Bas à l’Euro 1988, le « Grand Milan » d’Arrigo Sacchi et le début du XXIe siècle, retissons les fils du football surinamais des années 50 à nos jours, qui connaît encore aujourd’hui un franc succès outre-Atlantique, aux Pays-Bas.

Juillet 1954. André Kamperveen s’engage officiellement au HFC Harleem. À 29 ans, ce pionnier du football surinamais devient le premier homme de son pays à évoluer aux Pays-Bas à l’échelon professionnel. Si Kamperveen ainsi que ce club néerlandais ne vous disent sûrement rien, cet été 1954 marque pourtant un véritable tournant dans l’histoire du football surinamais, qui n’en est alors qu’à ses prémices. Une histoire indissociable de l’influence batave.

COLONISATION, PREMIERS CONTACTS TENDUS, INDÉPENDANCE BIENVENUE

Afin de trouver les racines de cette relation géopolitique complexe entre les deux États, il faut remonter au XVIIe siècle. Jusque-là habité par des populations amérindiennes, le territoire surinamais est conquis et colonisé par les Provinces-Unies, ancêtre des Pays-Bas.

La Guyane néerlandaise voit alors le jour et se voit exploitée par ses colonisateurs qui y développent massivement le commerce triangulaire. Étant situé sur la côte nord de l’Amérique du Sud, le territoire peut produire tous types de matières premières coloniales ainsi qu’offrir la possibilité d’expérimenter pleinement l’esclavage, pratique courante très en vogue à cette période.

Pour toutes ces raisons, les Néerlandais voient la terre guyanaise comme un espace purement économique et lui accordent le statut de « colonie commerciale », faisant abstraction des valeurs humaines (notamment des peuples noirs). Cette situation raciale regrettable – mais banale pour l’époque – dure un siècle et débouche sur de nombreuses révoltes à travers la Guyane néerlandaise. Tout cela mène à la signature d’un traité entre Néerlandais et révoltés (1783), permettant ainsi d’apaiser un climat de plus en plus conflictuel entre les deux parties.
Si la majorité du territoire colonisé passe sous pavillon britannique à partir de 1796 suite à divers accords entre Anglais et Néerlandais, seul le Suriname reste sous l’administration batave. Cependant, au fil des décennies, les colons blancs Néerlandais se font de plus en plus rares sur le sol surinamais. Ce désintérêt croissant de la part des Pays-Bas procure aux populations colonisées des velléités d’autonomie et d’indépendance qui s’accentuent progressivement durant le XIXe siècle.

De ce fait, alors que d’importants mouvements indépendantistes naissent en 1945 conséquemment à la Seconde Guerre mondiale, le Suriname obtient en 1954 un statut d’autonomie interne vis-à-vis des Pays-Bas. Ce n’est que vingt années plus tard, le 25 novembre 1975, que l’indépendance du Suriname est définitivement adoptée et permet à ce petit pays sud-américain de mettre un terme à plus de trois siècles sous l’égide néerlandaise.

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La situation géographique du Suriname après l’adoption de l’indépendance en 1975.

ANDRÉ KAMPERVEEN, LE PIONNIER…

Après avoir mis en exergue cette relation néerlando-surinamaise très cordiale et ponctuée par de nombreux conflits, revenons maintenant au football. Pour rappel, André Kamperveen s’engage en juillet 1954 avec le club batave du HFC Harleem et marque à lui seul un véritable moment-charnière dans l’exportation du football surinamais de l’autre côté de l’Atlantique, en Europe.

Au-delà d’être un footballeur international, il fut aussi entraîneur, dirigeant, journaliste, homme politique et même judoka. Premier joueur surinamais à tenter sa chance en Europe, Kamperveen joue par la suite un rôle prépondérant dans la mondialisation de son pays. En effet, entre ses rôles de sélectionneur de l’équipe nationale du pays, ministre des sports et vice-président de la FIFA, il représente une véritable figure de proue au sein de cet État surinamais en manque de reconnaissance à l’international.

Malheureusement, l’indépendance du Suriname prend rapidement une tournure dramatique. Profitant d’un calme relatif et d’une situation économique favorable, un colonel de l’armée régulière surinamaise nommé Desi Bouterse prend le pouvoir le 25 février 1980 suite à un coup d’état. Il met en place un régime militaire très strict, interdisant toutes oppositions politiques. Cette stratégie dictatoriale conduit à certains meurtres de masse, comme les « massacres de décembre 1982 » dans lesquels André Kampeerveen, fervent défenseur de la liberté, est sauvagement exécuté.

…PUIS HUMPHREY MIJNALS ET LES AUTRES

Peu de temps après André Kamperveen, Humphrey Mijnals fait lui aussi le grand saut lors de l’année 1956 en s’engageant au USV Elinkwijk, club de la ville d’Utrecht. Après un brillant passage au SV Robinhood où il fut quatre fois champion du Suriname, le défenseur central est repéré par le club néerlandais dans le même temps que son frère Frank et trois autres joueurs : Michel Kruin, Erwin Sparendam et Charly Marbach. Le quintette surinamais, connu sous le nom du « trèfle à cinq feuilles », fera le bonheur du USV Elinkwijk pendant de longues années.

Humphrey Mijnals, vedette de ce quintette, affiche un niveau si flamboyant qu’en 1960, la star d’origine surinamaise est convoquée avec la sélection nationale des Pays-Bas. Mijnals devient alors le premier joueur à revêtir le maillot des deux pays, bien que son histoire avec les Oranje ne soit pas de longue durée puisqu’il portera les couleurs bataves à l’occasion seulement de trois petites rencontres. Hasard du destin, il affronte le Suriname lors de sa dernière apparition avec les Oranje, lui l’homme qui a enfilé à quarante-six reprises le maillot de son pays natal auparavant.
André Kamperveen, véritable pionnier, et Humphrey Mijnals, grâce à une carrière remarquable aux Pays-Bas, sont les deux précurseurs du football surinamais, les premiers qui furent rayonner leur pays à l’international. Mais certainement pas les derniers…

GULLIT – RIJKAARD : « LES DEUXIÈMES PIONNIERS »

Alors que Kamperveen et Mijnals mettent tour à tour un terme à leur éblouissante carrière, Amsterdam voit naître dans le même temps deux futures légendes du football néerlandais : Ruud Gullit, le 1er septembre 1962, et Frank Rijkaard, le 30 septembre, soit quelques semaines plus tard. Comme un symbole, cette mise au monde si rapprochée chronologiquement paraît intimement liée à la trajectoire empruntée par les deux hommes, si parallèle et si semblable.
Superstars au pays – l’un au PSV, l’autre à l’Ajax – avant de s’envoler vers le « Grand Milan » d’Arrigo Sacchi puis d’inscrire leurs noms sur ce qui reste le seul trophée majeur glané par les Pays-Bas, les deux hommes se ressemblent en tout et pour tout. Tous deux enfants d’un père surinamais et d’une mère néerlandaise. Tous deux nés à Amsterdam à quelques jours d’intervalle. Tous deux attachés aux fameuses dreadlocks qui feront leur légende. Mais surtout, tous deux pétris d’un talent commun et originaire de leur figure paternelle surinamaise : le football.

Frank Rijkaard (8) et Ruud Gullit (10) sous le maillot de l’AC Milan en 1989, accompagnés de Carlo Ancelotti (11) et Marco van Basten (9).

Accompagnés par un autre néerlandais, le spectaculaire et élégant avant-centre Marco van Basten, ils écrivent les plus belles pages de l’Histoire de l’AC Milan et de la sélection batave. Leur complémentarité parfaite fait des ravages tant en Italie qu’en Europe, permettant de mettre véritablement en lumière le Suriname grâce à des performances dantesques et inédites jusqu’ici. En attestent les nombreux titres décrochés par les deux néerlando-surinamais, comme l’Euro 1988, seul trophée majeur remporté par les Pays-Bas, les deux C1 et nombreux championnats d’Italie remportés avec le Milan, ou encore le Ballon d’Or 1987, venu s’ajouter au palmarès pharaonique de Ruud Gullit.

LA GÉNÉRATION DORÉE

Après l’avènement de ces deux fantastiques qu’étaient Ruud Gullit et Frank Rijkaard, on aurait pu croire que la vague surinamaise n’était qu’éphémère. Il n’en est rien.

Durant les années 90, Aron Winter (lui aussi d’origine surinamaise) assure la transition entre le désormais retraité – et regretté – duo composé par Gullit et Rijkaard, et le jeune trio Kluivert – Seedorf – Davids. Le monde est pris à témoin : dorénavant, le Suriname, à travers sa diaspora néerlandaise, est bel et bien un acteur majeur du football moderne. Les pépites afro-américaines se font de plus en plus nombreuses aux Pays-Bas, à tel point qu’à la Coupe du Monde 1998, 30% de l’équipe néerlandaise est d’origine surinamaise alors que le bureau central des statistiques indique que cette communauté représente seulement 1,87% de la population batave.

Au-delà du trio Kluivert-Seedorf-Davids (dont les deux derniers sont même nés au Suriname, à Paramibo), d’autres légendes surinamo-néerlandaises comme Aron Winter, Michael Reiziger ou Jerrel Hasselbaink garnissent les rangs Oranje avec brio. Cette fin de XXe siècle marque l’âge d’or du football surinamais à travers des hommes qui ne revêtiront pourtant jamais le maillot de ce petit pays sud-américain. Un réel problème lorsqu’on sait ce que tout cela pourrait apporter au football surinamais.

Néanmoins, cette situation s’explique assez aisément. En effet, la politique ultra-nationaliste du dictateur Desi Bouterse interdit la convocation de joueurs possédant un passeport néerlandais. Cette décision, couplée à une relation diplomatique tendue entre le Suriname et les Pays-Bas, décourage fortement les possibles candidats à la sélection surinamaise.

RENOUVEAU ORANJE ET PROGRESSION SURINAMAISE

Au crépuscule des années 2000, quand Patrick Kluivert, Clarence Seedorf, Edgar Davids et d’autres tirent leur révérence et raccrochent les crampons, la diaspora surinamaise se retrouve rapidement en manque de représentants dignes des prédécesseurs.

Si des joueurs tels que Nigel de Jong ou Ryan Babel jouent quelquefois un rôle important pour la sélection batave, jamais ils n’auront l’impact des légendes citées auparavant. Cette absence de talent d’origine surinamaise s’en ressent fortement dans les performances des Oranje, en réelle chute libre après leur malheureuse finale lors de la Coupe du Monde 2010 remportée par l’Espagne de Vincente del Bosque.

Tandis que la vague surinamaise semble enfin s’essouffler après avoir époustouflé le monde du ballon rond, une carcasse néerlandaise s’approchant des deux mètres et originaire du Suriname pointe le bout de son nez. Virgil van Dijk, considéré comme le sauveur d’une sélection batave en pleine déroute, vainqueur de la « Coupe aux grandes oreilles » en 2019 et champion d’Angleterre avec Liverpool en 2020 – accompagné par son ami Georginio Wijnaldum, lui aussi d’origine surinamaise – fait de nouveau rayonner le Suriname à travers le maillot Oranje.

Dans le XI titulaire des Pays-Bas face à Gibraltar le 11 octobre dernier, trois joueurs étaient d’origine surinamaise à savoir Virgil van Dijk, Georginio Wijnaldum et Denzel Dumfries. Sur le banc, on en trouvait trois autres : Malen, Malacia et Gravenberch.

Sur la liste de l’Euro 2020, la présence de joueurs surinamo-néerlandais parmi les convoqués de Frank de Boer reste incontestable. Et ce malgré l’absence de Van Dijk ou de Ryan Babel. S’ajoutent ainsi à Georginio Wijnaldum les Denzel Dumfries, Donyell Malen et autres Quincy Promes. Non convoqués à cette occasion, les internationaux représentant le futur des Oranjes tels que Calvin Stengs, Steven Bergwijn, Justin Kluivert ou Ryan Gravenberch possèdent eux aussi des origines surinamaises.

Bien que la Fédération de Football des Pays-Bas ait annoncé en novembre 2019 que le Suriname avait désormais la possibilité « d’aligner des footballeurs/sportifs de sa diaspora pour représenter le pays lors des compétitions internationales », le statut et le niveau diamétralement opposés des deux équipes découragent grandement les meilleures pointures originaires du Suriname à faire le grand saut et ainsi représenter les couleurs du pays. Les différences infrastructurelles et financières y jouent évidemment aussi.

Cependant, certains éléments ne possédant pas le niveau de classe mondiale exigé pour se faire une place de choix au sein de la sélection Oranje, rejoignent les rangs du Suriname. À l’instar de Ryan Donk (Galatasaray), Ridgeciano Haps (Venezia) ou Sean Klaiber (Ajax Amsterdam), ils sont de plus en plus nombreux à céder aux sirènes surinamaises alors que le pays vise à se développer footballistiquement parlant.

Et d’autres pourraient suivre. Joueurs confirmés non-convoqués par la sélection néerlandaise comme Gyrano Kerk (Lokomotiv Moscou) ou Deyovaisio Zeefuik (Hertha Berlin), mais aussi jeunes éléments à – très – fort potentiel tels que Devyne Rensch (Ajax) et Ki-Jana Hoever (Wolves), beaucoup peuvent prétendre à un statut très important au sein de la sélection surinamaise. Une réalité quasi-inenvisageable pour eux avec les Pays-Bas.

Par conséquent, l’avenir du Suriname repose maintenant sur la capacité d’attractivité de la sélection et l’avènement de talents originaires du pays, ce qui fait sa renommée dans le monde du ballon rond depuis bientôt un demi-siècle.
Toutefois, l’Histoire nous a appris grâce à Gullit et consorts que « talent » et « origines surinamaises » rimaient maintes fois ensemble du côté des Pays-Bas. Et ce n’est pas la nouvelle génération néerlando-surinamaise qui nous contredira…

Crédits Photos : Getty Images

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