Europe

La révolution de velours ou la renaissance de l’Ajax par Johan Cruijff

Voilà une décennie que l’affrontement s’est déroulé. Près de six ans que son principal protagoniste s’en est allé. Pourtant, la révolution de velours continue de faire foi à Amsterdam. Menée par le légendaire Johan Cruijff à l’aube des années 2010, ce soulèvement brutal fit pleinement renaître l’Ajax. Retour sur une campagne populaire, médiatique et juridique sans commune mesure, jalonnée de coups de plume, de coups bas et de nouveaux coups d’éclat.

UNE CRISE INSTITUTIONNELLE, STRATÉGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

20 septembre 2010. Le quotidien De Telegraaf suscite tous les émois. La raison ? Johan Cruijff, véritable icône de l’Ajax, déferle son indignation envers le club qui l’a vu naître à travers un cinglant pamphlet. Sans le savoir, le Hollandais volant entame un bras de fer unique. Un affrontement opposant des dirigeants plongeant peu à peu le club dans une crise inédite et un philosophe du ballon rond soutenu par l’opinion publique, accompagné d’une garde rapprochée sans pareille.

Afin de mieux comprendre les causes et les conséquences de cette révolte populaire au visage cruijffien, un léger bond dans le temps est nécessaire. À l’automne 2010, l’Ajax est en berne. La vitrine de trophées prend la poussière alors que le jeu affiché sur le terrain n’est pas plus enthousiasmant que les résultats obtenus. L’Ajax est méconnaissable ; les délices du totaalvoetbal si singulier aux Amstellodamois ont disparu pour laisser place à une philosophie désastreuse. Cela fait six saisons que le club n’a pas remporté l’Eredivisie. Une aberration pour la machine à gagner qu’est le club.

En l’espace de cinq années, pas moins de sept coachs se succèdent, chacun trahissant l’ADN ajacide et enfonçant le club de la capitale néerlandaise dans un marasme de plus en plus profond. Depuis quelques temps déjà, un climat délétère s’est emparé de l’Amsterdam Arena tandis que le PSV, rival historique, truste les tout premiers rôles à l’échelle nationale.

En Europe, la chanson est similaire. Tour à tour, les Lanciers se font éliminer par de modestes écuries telles que le Dinamo Zagreb, le Slavia Prague ou le FC Copenhague. Des déconvenues humiliantes et indignes d’un club comme l’Ajax, quadruple vainqueur de C1.

Cependant, les maux amstellodamois ne résident pas uniquement sur le rectangle vert. En coulisses, la gestion financière et stratégique du club interpelle. La politique de transferts menée par les dirigeants s’avère bien trop onéreuse. Les recrutements de Miralem Sulejmani, Dario Cvitanich, Wesley Sonck ou bien Angelos Charisteas, arrivés pour la modique somme de 35 millions d’euros au total, plongent le club dans une inquiétante situation financière.

L’Ajax Amsterdam, lui le grand club aux mille et un talents façonnés dans son Toekomst – le centre de formation du club -, privilégie dorénavant des profils plus âgés, coûteux au possible et au rendement discutable. La formation, le symbole même de l’Ajax, celle qui l’a hissé à ses plus belles heures dans les années 70 et 90, n’apparaît plus comme une priorité pour des dirigeants déculturalisant l’un des plus grands clubs de l’histoire.

De Toekomst, la formidable machine à talents de l’Ajax Amsterdam.

Ce n’est plus possible. L’Ajax est en grand danger. Dirigé par des hommes à la gestion cataclysmique et reniant les principes qui ont fait la légende du club, un grand chamboulement est nécessaire.

Alors, quelques jours après une nouvelle mésaventure européenne au Santiago Bernabeu (défaite 2-0 face au Real Madrid), Johan Cruijff ne peut s’empêcher d’exprimer son mécontentement. Le prince d’Amsterdam a parlé, et il n’en faudra pas plus pour mettre le feu aux poudres entre les instances dirigeantes du club et l’opinion publique.

ENTRE LUTTES DE POUVOIR, COUPS BAS ET TRIOMPHE

DE TELEGRAAF, THÉÂTRE DES PRÉMICES DE LA RÉVOLUTION

Le 20 septembre 2010 paraît donc la première chronique hebdomadaire de Johan Cruijff. Le Hollandais volant y dresse un constat salé mais non moins lucide quant à la gestion de son club chéri, débutant par ces mots : « Ce n’est plus l’Ajax ». Ce bulletin n’est que le premier d’une longue série.

S’engage alors une opposition dantesque, non pas avec un ballon entre les jambes mais bien une plume entre les doigts. Johan Cruijff est en position de force. Le prince d’Amsterdam est en réalité roi auprès de l’opinion publique. Sa légende est inscrite dans tous les cœurs amstellodamois et son rôle de chroniqueur lui permet de s’accaparer pleinement le soutien de tout un peuple.

À coup de piques et de tribunes toujours plus dévastatrices les unes que les autres, Johan Cruijff descend à tour de rôle l’institution en place à l’Amsterdam Arena. De la philosophie de jeu prônée à la politique économique menée, en passant par l’état du centre de formation et la gestion des jeunes, personne n’échappe aux griffes du triple Ballon d’or.

Très influent, Johan Cruyff a utilisé De Telegraaf pour s’exprimer et s’opposer à l’institution ajacide.

Deux mois après sa première chronique, Johan Cruijff écrit un nouveau papier : « Appel à tous les joueurs de l’Ajax », qui paraît le 25 novembre et enflamme les lecteurs du très réputé De Telegraaf. Alors que l’Ajax Amsterdam sombre peu à peu, piégé dans cette crise médiatique, mais aussi sportive et institutionnelle, Johan Cruijff enjoint les anciennes gloires ajacides à lui prêter main forte. Cette manœuvre lui permet de se bâtir une garde rapprochée de renom composée de Marc Overmars, Edwin van der Sar, Dennis Bergkamp, Wim Jonk ou encore Jaap Stam. Des hommes symbolisant la gloire d’antan du club et qui renforcent l’ascendant du clan Cruyff sur les institutions de l’Ajax.

En peu de temps, Johan Cruijff et ses proches observent les premiers effets de la révolution de velours. Sous pression, certains dirigeants agissent en conséquence, pour le plus grand bonheur des supporters Godenzonen

DÉMISSIONS NOMBREUSES ET FOURBERIES TROMPEUSES

Le premier à en faire les frais n’est autre que Martin Jol. Alors coach de l’équipe première, l’ancien international batave ne peut s’appuyer sur un quelconque soutien. Sous pression, il démissionne le 6 décembre et est immédiatement remplacé par Frank de Boer. Ce dernier peut capitaliser sur son statut de légende du club et son rapprochement du clan Cruyff pour faire passer ses idées auprès de ses hommes. Sa nomination symbolise la première bataille remportée par Johan Cruyff et ses troupes. Toutefois, la guerre est encore loin de livrer son dénouement.

En fin de saison, la révolution de velours apporte ses premières satisfactions. L’Ajax Amsterdam est sacré champion des Pays-Bas après sept longues années de disette et de nouvelles démissions ont vu le jour au sein du conseil d’administration, du centre de formation et même de la direction du club lorsqu’Uri Colonel, président de l’Ajax, annonce son départ. Le temps passe et l’armée cruyffienne gagne du terrain, mais l’adversaire ne jette pas les armes.

Décriés à outrance, les dirigeants ajacides ne perdent pourtant pas la face. Se sachant incapables de rivaliser avec l’aura de Johan Cruijff sur les plans médiatique et populaire, l’affrontement devient politique et juridique. La tension monte, les discordances entre les deux parties s’exacerbent et les velléités de chacun se décuplent.

Le 16 novembre, l’opposition grimpe en intensité. En voyage professionnel vers sa Catalogne adorée, Johan Cruijff apprend à son retour la nomination de Louis van Gaal au poste de directeur technique. Une élection des quatre autres membres du Collège des Commissaires est réalisée sans son accord, lui qui est le cinquième membre de cette organisation de l’Ajax validant les réformes concernant le club. Problème ? Cruijff et van Gaal se détestent en tout point, que ce soit sur leurs convictions footballistiques ou dans le domaine privé. La pilule ne passe pas.

Johan Cruijff et sa garde cinq étoiles attaquent donc l’Ajax Amsterdam en justice. Une dizaine de jours plus tard, le procès a lieu. Entre temps, les frictions n’ont pas cessé. Bien au contraire. Les fourberies se multiplient à tel point que certains commissaires favorables à l’arrivée de Louis van Gaal, menacés par l’opinion publique, doivent être pris en charge par une société de sécurité privée.

Le 27 novembre 2011, Johan Cruijff mais aussi Marc Overmars, Dennis Bergkamp, Wim Jonk et Jaap Stam se rendent au procès. Dans un climat d’indécision et de méfiance inédit, chacun s’interroge sur les conséquences juridiques de ce litige, sans pour autant dégager de ferme certitude. À qui le juge donnera-t-il raison ?

L’ULTIME CONSÉCRATION

Quinze jours plus tard, la sentence tombe : Johan Cruijff et ses compères sortent vainqueurs du procès. Et ce n’est pas l’appel adverse qui bouleversa la décision, le juge donnant une nouvelle fois raison au clan Cruijff deux mois plus tard.

L’Ajax Amsterdam et ses supporters peuvent souffler. Ce 12 décembre 2011 est l’avènement du « plan Cruijff ». Celui qui permet à l’Ajax de restaurer sa grandeur, son passé, sa culture et ses principes. Celui qui rend possible cette révolution après plus de dix-huit mois de dur labeur, mené ardemment et avant tout par l’enfant du club devenu prince de la ville : Johan Cruijff.

Naturellement, ce dernier profite de cette décision juridique favorable pour placer ses pions. Si le visage du tacticien à la tête de l’équipe première ne change pas puisque Frank de Boer est maintenu, l’organigramme du club s’en retrouve totalement chamboulé. Marc Overmars devient directeur sportif, Edwin van der Sar est nommé directeur commercial – avant de devenir directeur technique -, Wim Jonk se retrouve à la tête de la formation tandis que Dennis Bergkamp et Jaap Stam sont respectivement chargés de l’entraînement des attaquants et des défenseurs.

L’AJAX 2.0, MADE BY LEGENDS

Si l’Ajax est récemment à créditer d’épopées européennes flamboyantes – comme en attestent la finale de C3 en 2017 et l’incroyable parcours de 2019 en C1 – nul besoin de fouiller plus loin pour trouver la cause de cette renaissance. La révolution de velours a permis au club amstellodamois de se recentrer sur lui-même : ses valeurs, son histoire, sa philosophie.

Marc Overmars (à gauche) et Edwin van der Sar (à droite), deux hommes prépondérants de la révolution de velours.

Un bouleversement aux actes profonds et aux conséquences autant inédites qu’importantes pour une institution en perdition à l’aube de la dernière décennie. Si le navire était en passe de chavirer et en proie à une tempête sans précédent, le capitaine Johan Cruijff et ses célèbres matelots ont maintenu à flot un paquebot vieux de plus d’un siècle. Sans eux, cet égarement aurait probablement fait oublier aux plus jeunes qui découvrent l’Ajax de nos jours ce qu’était l’Ajax de nos aïeuls. Ce cador européen qui associait jeu fantaisiste, gloire fantastique et palmarès pharaonique.

Aujourd’hui, l’Ajax Amsterdam est capable de frapper un grand coup. Tantôt détonants sur la scène européenne, tantôt dominants sur la scène nationale, les Godenzonen incarnent la renaissance d’un club qui semble éternel. Cette résurrection a le visage de Johan Cruijff. Elle a aussi d’autres têtes pensantes oubliées : celles de Wim Jonk et Ruben Jongkind. Après avoir fait les beaux jours de la formation ajacide de 2010 à 2015, ces deux-là font aujourd’hui revivre la philosophie cruyffienne du côté du FC Volendam, pensionnaire d’Eerste Divisie (D2 néerlandaise) et largement leader du championnat.

Si Cruijff s’est éteint le 24 mars 2016 des suites d’un cancer du poumon, ses idées poursuivent leur chemin à travers des esprits éclairés à la lumière du génial numéro 14 batave. La révolution de velours est l’illustre exemple de sa vie de visionnaire, d’avant-gardiste et de révolutionnaire tant sur le rectangle vert qu’en dehors. Qui d’autre que lui aurait pu incarner ce soulèvement populaire et renverser l’institution ajacide à lui seul ? Personne, assurément.

Sa disparition laisse un vide incommensurable dans tout un club, toute une ville et tout un peuple. Par ailleurs, Marc Overmars a récemment été critiqué, alors qu’on lui prêtait une dérive vis-à-vis du « plan Cruijff », mis en place il y a maintenant dix ans. Les obscénités proférées auprès d’employées du club, qui lui sont prêtées dernièrement et qui ont poussé à sa démission, n’arrangent en rien la situation.

L’Ajax est-il en proie à une nouvelle crise institutionnelle ? Si l’interrogation demeure aujourd’hui irrésolvable, le prince d’Amsterdam n’est plus de ce monde pour sauver sa dame. Au plus grand désarroi des pensionnaires de la Johan Cruijff Arena

Crédit Photos : Getty Images / Eurosport / Anicom

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