Europe

Ligue des Champions : Sheriff Tiraspol, le faux-monnayeur de Transnistrie

Aux yeux des amateurs d’exotisme comme des plus candides suiveurs d’une C1 toujours plus fermée, l’ascension du Sheriff Tiraspol, qui va aboutir dans les prochaines heures sur sa première participation à la phase de groupes de la Ligue des Champions, est vivifiante. Mais ce mensonge, raconté avec talent et panache par les marchands de sable à l’est du fleuve Nistru, ne confère toujours pas plus de légitimité à un porte-étendard jaunâtre, symbole d’un temps révolu et représentant d’une entité politique aussi fictive que la Syldavie d’Hergé.

Voyage en zone de non-droit

Fondé en 1997, le Sheriff Tiraspol est une guêpe qui survole le football d’un pays à l’histoire complexe et auquel elle refuse d’appartenir, puisque coincée dans un Chili miniature séparant la Moldavie de l’Ukraine, baptisé Transnistrie et bloqué – au moins – trente ans en arrière. Du haut de ses 19 titres en 21 ans au cours du XXIe siècle, entre statuts de Lénine, grandes artères et bâtisses minimalistes auréolées de la faucille et du marteau, elle se paie même le luxe de promouvoir un régime mortifère qui dicte toujours ses faits et gestes : le communisme, désormais adapté à l’économie de marché.

La Transnistrie est un prétexte post-1991 pour garder la Moldavie non loin de l’influence russe, alors qu’elle tend naturellement à rester dans le giron de la Roumanie voisine, dont elle constitue un pan de l’histoire et à qui elle a été arrachée pour de bon, à l’issue du pacte Ribbentrop-Molotov. Grosso modo, lorsque Staline a mis la main sur la Bessarabie roumaine (Basarabia) pour l’intégrer dans le cercle des républiques socialistes soviétiques, il ne s’est pas arrêté là : le nord (Bucovina) et le sud (Bugeac) sont allés à… l’Ukraine. Pour compenser, le sanguinaire Koba a offert la Transnistrie à la Bessarabie, future Moldavie.

Carte postale de Tiraspol l’attrayante. Au nom du saint bloc de béton et des queues devant les rayons alimentaires vides.


La dernière dictature ouvertement rouge d’Europe (bien que la Biélorussie ne soit pas en reste) est donc un État de facto, oligarchique et nomenklaturiste, qui a fini par faire sécession à l’issue de la guerre du Nistru (Dniestr, en russe) pour éviter au maximum la réunification entre la Moldavie et la Roumanie. Son chantage industrialo-identitaire à l’égard de Chișinău, à coups d’accords bilatéraux avec Moscou, va de pair avec une volonté de reconnaissance pourtant vaine, de la part de la communauté internationale. C’est ainsi que Viktor Gushan et Ilya Kazmaly, mafieux notoires et anciens agents du KGB, ont choisi de décliner l’activité de leur conglomérat monopolistique, le fameux « Sheriff » (roi des supermarchés, du BTP, des pompes à essence et du cognac), dans le football.

Un moyen idoine de servir de vitrine pour un pays fantôme, qui survit grâce aux trafics de tout poil et de blanchir l’argent du plaisir (drogues, armes, filles)… en se faisant plaisir avec l’opium du peuple et la bénédiction des autorités. Au milieu d’un pâturage situé dans une commune limitrophe de 5000 âmes, les deux copains comme cochons ont érigé un complexe sportif dernier cri de 40 hectares aux accents de Star Trek, avec stade aux normes UEFA, multiples terrains d’entraînement, hôtel 5 étoiles et même hôpital, piscines et courts de tennis. Coût ? 200 millions de dollars, soit environ 170 millions d’euros. Au Sheriff, les salaires se rapprochent de ce qui se fait dans les grands clubs roumains du moment (CFR Cluj, FCSB, CSU Craiova), histoire d’écraser un peu plus une concurrence interne toujours plus faible et flirtant avec le monde semi-pro. Un peu beaucoup pour un « petit poucet », non ?

Une bonne grosse odeur de jackpot

Fin juillet pourtant, la réussite et la surexposition soudaine du Sheriff Tiraspol ne paraissait pas si évidente. Mais douze ans après sa première participation à une Coupe d’Europe (l’Europa League 2009-10), l’étoile locale a marché sur Teuta, écarté logiquement Alashkert, surpris l’Étoile rouge et dégoûté le Dinamo Zagreb. La success story est sale, très sale. Mais le mérite sportif existe aussi un peu.

Dans un premier temps, les très faibles champions albanais ont offert une autoroute à l’ancien adversaire de l’OM version Élie Baup (5-0 en cumulé). Au deuxième tour, Alashkert a fait preuve de vaillance mais les erreurs individuelles et la dimension physique ont eu leur mot à dire (4-1 au général). Tirer Zvezda au troisième tour, alors que la nouvelle équipe de Loïs Diony sort d’une saison de tous les records en Serbie (35 victoires en 38 matchs de championnat, les nouveaux invincibles), sonnait comme la fin de l’aventure.

Et pourtant, au bout de deux duels plus qu’équilibrés (1-1, 1-0), la multinationale de Tiraspol a gâché la fête et tué dans l’œuf un Étoile rouge-Dinamo Zagreb que toute l’Europe des tribunes attendait la bave aux lèvres. En barrages, on promettait de nouveau l’enfer au Sheriff face à des Croates bien décidés à confirmer leur bon parcours continental de l’an passé. Il n’en sera rien, avec un Dinamo surclassé en Transnistrie (3-0 qui aurait pu se transformer en 5) puis stérile et sans solutions au Maksimir (0-0).

Les joueurs du Sheriff célébrant l’ouverture du score de Traoré face au Dinamo Zagreb. Rare moment de communion pour zapper la misère locale.

La caisse de résonance est inespérée, le jackpot est double : idéal pour les calculs politiques d’un conflit gelé… alors que sa fonction première est de brasser, encore et toujours. Mission remplie, avec 15,64 millions d’euros minimum assurés, récompense pour avoir atteint les poules. Une victoire d’entrée face au Shakhtar ferait rentrer 2,8 millions de plus dans les caisses. Même un nul rapporte quasiment une prime d’un million. Les punching-balls du championnat moldave n’ont qu’à bien se tenir.

Une auberge de jeunesse

Et le Sheriff Tiraspol ne ment pas lorsqu’il stipule ne pas représenter la Moldavie. Des onze titulaires habituels en phases de qualification à la Ligue des Champions, seul un d’entre eux détenait la nationalité moldave : Luvannor, un attaquant brésilien naturalisé en 2013 pour faire plaisir à sa compagne, qui compte quatre sélections à son maigre actif. Ce dernier (31 ans) a préféré prendre la poudre d’escampette fin août, direction… l’Arabie Saoudite évidemment, pour le projet sportif d’un relégable. Les autres Moldaves n’y sont que des seconds couteaux, au temps de jeu quasiment inexistant : cinq dans la liste finale, dont deux gardiens remplaçants.

Si le club phare de Transnistrie a sifflé la fin de la récréation, c’est donc uniquement grâce à un des contingents les plus hétéroclites jamais vu sur le Vieux Continent. Ce dernier rameute près de 19 nationalités différentes en son sein, du Malawi à Trinité-et-Tobago. Entre deux Grecs indésirables au pays mais en pleine cure de jouvence (Athanasiádis et Kolovós), un Luxembourgeois comme point d’ancrage au milieu (Thill), un roc péruvien de quasiment deux mètres pour guider et stabiliser la défense (Dulanto) et des recrues toujours plus exotiques en sortie de banc (Nikolov, Bruno et Yakhshiboev les derniers en date), l’alliage détonne forcément au milieu des check-points.

Mais explique aussi la réussite d’un club qui a les moyens pour transformer ses matchs de championnat en matchs d’entraînement avant la coupe aux grandes oreilles, alors que les arguments pour y attirer des joueurs condamnés à vivre en autarcie manquent. Quand le nerf de la guerre est assuré en Europe de l’Est, même si les distractions passent à l’as, cela vous change des hommes en tanks et des chimères en promesses tenables.

Le joueur à suivre : Frank Castañeda

On ne s’attardera ni sur le pied gauche de Sébastien Thill, le préposé aux coups de pied arrêtés, ni sur les déboulés d’Adama Traoré, pourtant auteur d’un doublé décisif – presque coup du chapeau – face au Dinamo Zagreb, en barrage aller. La faute à Frank Castañeda, l’homme à tout faire de l’attaque du Sheriff. Le natif de Cali, arrivé la saison passée au club en provenance de Senica (modeste club slovaque), s’est rapidement fait un nom en Transnistrie et ne se voit « nulle part ailleurs » puisqu’il a « toutes les conditions pour y performer », si l’on en croit ses dires tirés d’une vidéo de présentation de l’UEFA.

En 2020-21, cet attaquant/ailier ambidextre qui peut faire (un peu) penser à Wissam Ben Yedder de par son centre de gravité très bas, a déroulé sans faire de sentiments : 33 buts et 16 passes décisives en 42 matchs TCC. Mi-scoreur mi-meneur excentré, Castañeda joue où Vernydub lui demande et cartonne dans la dépense d’énergie. Déroutant dans ses appels en profondeur ou carrément illisible entre les lignes, il est aussi le vrai plus technique d’une formation parfois déficitaire dans ce domaine. D’une frappe puissante sous la barre ou d’un slalom inspiré, le Colombien de 27 ans pourrait choquer son monde. Bien que la star soit l’équipe, comme le veut l’adage.

Grâce à un superbe coup franc de Castañeda déposé sur la tête de Danilo Arboleda, le Sheriff était parvenu à se défaire de l’Étoile rouge.

Quelles attentes en Ligue des Champions ?

C’est un secret de polichinelle : en phase de poules, les hommes de Yuriy Vernydub ne révolutionneront pas le sport roi. Peu d’espaces, agressivité contrôlée sur le porteur, largeur fermée à double tour, intensité sud-américaine avec un zeste d’énergie hellène empruntée au défunt Bateau Pirate… et transitions supersoniques, avec ouvertures à la limite du hors-jeu pour se retrouver, en trois passes, aux abords ou dans la surface adverse. Et même si le menu est copieux (Inter Milan, Real Madrid, Shakhtar Donetsk), un déplacement à Tiraspol ça se farcit.

Étant donné l’extrême solidité affichée en qualifications (deux pions encaissés en huit matchs) et vu la forme fluctuante d’un Shakhtar qui se cherche encore sous De Zerbi, il n’est pas totalement impossible que le Sheriff rêve secrètement du troisième spot de la poule D pour se retrouver reversé, en février, en Ligue Europa. Tout commencera à être un poil plus clair dès la journée inaugurale, les Jaunes et noirs ayant l’honneur de démarrer leur première Ligue des champions à domicile, face aux Mineurs.

Le XI de Vernydub devrait s’articuler en 4-2-3-1 classique, si l’on s’en tient aux dernières sorties de ses ouailles. Une histoire de repères, pour faciliter les projections des ailiers, le surnombre en contre et les permutations du quatuor offensif, celui-ci étant extrêmement polyvalent. À moins que la défense à 5, qui passe logiquement à 3 en phase offensive, ne soit ressortie pour l’occasion. C’est également un système que maîtrise plutôt bien le Sheriff, pour l’avoir expérimenté avec succès contre Teuta ou Alashkert. Mais cette fois, le statut de favori n’est plus, et la colonne vertébrale Athanasiádis-Dulanto-Thill-Castañeda sera à la base de tout point glané.

Effectif pour la compétition

  • Gardiens : Geórgios Athanasiádis, Dumitru Celeadnic, Serghei Pașcenco
  • Défenseurs : Gustavo Dulanto,  Danilo Arboleda, Stjepan Radeljić, Cristiano, Fernando Costanza, Keston Julien, Serafim Cojocari
  • Milieux : Aleksandr Belousov, Adama Traoré, Frank Castañeda, Moussa Kyabou, Boban Nikolov, Edmund Addo, Sébastien Thill, Bruno, Maxim Cojocaru, Dimítris Kolovós
  • Attaquants : Momo Yansane, Jasurbek Yakhshiboev

Calendrier européen

UEFA Champions League – Groupe D : Inter Milan / Real Madrid / Shakhtar Donetsk / Sheriff Tiraspol

  • 15 septembre (18h45) : Sheriff Tiraspol – Shakhtar Donetsk
  • 28 septembre (21h) : Real Madrid – Sheriff Tiraspol
  • 19 octobre (21h) : Inter Milan – Sheriff Tiraspol
  • 3 novembre (21h) : Sheriff Tiraspol – Inter Milan
  • 24 novembre (21h) : Sheriff Tiraspol – Real Madrid
  • 7 décembre (21h) : Shakhtar Donetsk – Sheriff Tiraspol

Crédits photos : IMAGO / Flickr

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