Belgique

L’histoire d’amour-haine entre la famille Bayat et la Belgique

Lorsqu’au début des années 2000, Abbas Bayat, un homme d’affaire iranien, rachète le Sporting de Charleroi et intronise ses deux neveux Mehdi et Mogi dans l’organigramme du club, personne ne se doute du poids que la famille s’apprête à prendre dans le foot belge. Vingt ans plus tard, si Abbas a quitté le monde du foot en ne laissant pas spécialement que des bons souvenirs, Mehdi et Mogi ont, chacun à leur manière, gravi les échelons pour se montrer incontournables dans leurs fonctions respectives.

L’effet papillon : se matérialise par une chaîne d’évènements qui se suivent les uns les autres et dont le précédent influence le suivant pour obtenir un résultat final bien éloigné de la situation initiale. Rassurez-vous, l’ambition de cet article n’est pas de savoir si les battements d’ailes d’un papillon au Brésil peuvent provoquer une tornade au Texas. Par contre, s’interroger sur les conséquences de la révolution iranienne de 1979 sur la politique sportive actuelle de nombreux clubs belges est plus dans nos cordes.

Opérons donc un bref à la toute fin des années 70′. A l’issue de la révolution des Ayatollahs, l’aristocratie perse au pouvoir en Iran est dégagée avec fracas des hautes sphères de l’Etat pour laisser place à une élite religieuse. De nombreuses familles sont contraintes à l’exil, dont le clan Bayat, un patronyme bien connu puisque Morteza Gholi Bayat n’est autre qu’un ancien premier ministre du Shah. Fils de l’homme d’Etat, Abbas Bayat quitte définitivement le pays pour trouver refuge en Europe, accompagné par ses deux neveux, Mehdi et Mogi.

En 2000, tonton Abbas rachète le Sporting de Charleroi, un club de première division belge. Trois ans plus tard, il installe ses deux neveux, qui s’étaient installés du côté de Cannes, aux commandes du club. Mogi est nommé directeur général et Mehdi responsable commercial. La suite serait digne d’être adaptée en série tellement la saga a offert de rebondissements. Certains parleront de “La famille en or”, d’autres partiront plus sur “Le bon, la brute et le truand”. A vous de juger.

Les années de galère

Dès leur arrivée au commande, les deux neveux prennent les choses en main et font tourner le club au quotidien. Les joueurs de l’époque se souviendront encore longtemps des réunions avec Mogi pour négocier les salaires et les éventuelles primes. Car le Sporting est loin de rouler sur l’or et le directeur général n’a que très peu de marge de manœuvre avec son noyau. Ajoutez à cela le légendaire sens des négociations de l’aîné des frères Bayat et vous obtenez des scènes surréalistes vécues par les joueurs, rentrés dans le bureau confiants quant à une augmentation après leurs belles prestations et ressortis des heures plus tard avec la vilaine impression de s’être fait avoir par le sourire malicieux du patron .

On ne compte plus les joueurs arrivés au mercato qui prennent un coup en découvrant leurs nouvelles conditions de travail. En particulier les Français de l’époque comme Bertrand Laquait, Gregory Christ, Loris Reina ou Sébastien Chabaud (la filière des divisions inférieures françaises a été largement exploitée), habitués à un certain confort et qui hallucinent parfois en voyant où ils ont mis les pieds. Fabien Camus, un milieu offensif Franco-Tunisien débarqué de l’OM en 2005 avouait à Sport Foot Magazine : ” Au début, j’ai pensé que je ne tiendrais pas. Je logeais dans un appartement mis à disposition par le club, il y avait un trou de 8 centimètres dans le mur, j’ai dû attendre des mois avant qu’il ne soit réparé. De mon premier salaire, une fois déduite l’avance touchée quelques jours plutôt pour m’acheter une télé, j’ai touché 537 euros nets “. Et on ne parle même pas du centre d’entraînement de Marcinelle, boueux et dépourvu de vestiaire, obligeant les valeureux à se changer dans leur voiture.

Malgré ces conditions qu’on qualifiera de précaires, l’équipe fait des merveilles sur le terrain et décroche deux belles cinquièmes places en 2005 et 2007. Mogi est aux anges mais ne comptez pas sur lui pour tripler les primes sur un coup de tête. De son côté, Mehdi apprend dans l’ombre de son frère, mettant sa tchatche et son look de sorteur du sud de la France au service des relations commerciales du club.

Tirée de l’émission “Tout ça (ne nous rendra pas le Congo)” (RTBF), cet scène s’est répétée un nombre incalculable de fois.

Abbas, lui, est moins souvent présent au club. Mais quand il est là, c’est rarement pour annoncer une bonne nouvelle. Au fil des années, l’homme d’affaire iranien s’est bâti une très mauvaise réputation auprès des supporters suite à ses coups de sang répétés et à ses déclarations incendiaires. Alors, quand les résultats commencent à décliner vers la fin de la première décennie du nouveau millénaire, tonton Bayat tire à balles réelles sur tout ce qui bouge.

Charleroi en prend pour son grade. Dans Sport Foot Magazine, il déclare que “la seule spécialité de la ville, c’est la corruption politique” et qu’il a fait “une très grosse erreur en achetant le club”. Les entraîneurs dégustent aussi : sur les 12 années de règne de Bayat, ils sont plus de 20 à se faire dégager dès les premiers signes de moins bien de l’équipe. Parmi cette belle brochette, mentions spéciales pour Jacky Mathijssen, l’entraîneur derrière les deux cinquièmes places licencié avec un dernier hommage du patron : “Ses capacités intellectuelles sont limitées et justes bonnes à résoudre des Sudoku” et pour Tibor Balog, un entraîneur intérimaire que Bayat a viré après un 41/51 en Division 2.

Car oui, à force de transformer le club en véritable hall de gare des entraîneurs et de transférer des joueurs par wagons à chaque mercato, est arrivé ce qui devait arriver : lors de la saison 2010/2011, Charleroi déraille et finit bon dernier, synonyme de culbute en D2 après 26 saisons parmi l’élite. La relation entre le président et ses supporters est définitivement cassée. Malgré la remontée en D1 dès la saison suivante (au cours de laquelle quatre entraîneurs se seront malgré tout succédés), Abbas est contesté comme rarement un président l’a été. Lors du match pour le titre contre l’Antwerp, les inconditionnels du Sporting savourent le titre avec le ouf d’un soulagement d’un club qui voit enfin ce mouroir qu’est la division deux s’éloigner. Le stade est en fusion et le traditionnel envahissement de terrain ne se fait pas attendre très longtemps, le rond central voit une horde de fans zébrés courir partout et se tomber dans les bras. Abbas Bayat, lui, ne prend pas part aux effusions de joie. Sur les conseils de la police, il est copieusement protégé par des bodyguards et reste sagement dans sa tribune d’honneur. C’est ce qu’on appelle le sens de la fête.

Bayat est mort, vive Bayat

Au sein de sa propre famille aussi, la situation se tend. Lors de la saison noire marquée par la relégation, il licencie Mogi de son poste de directeur général. La réponse du neveu ne se fait pas attendre : il saisit à titre conservatoire un million d’euros provenant de divers transferts. L’affaire se prolonge même devant les tribunaux au grand regret d’un Mehdi perdu entre deux camps dont les positions restent figées. Conscient que la situation est devenue intenable, l’oncle cherche à tout prix à vendre le club pour retourner à des business plus rationnels.

Mais attention, il ne s’agit pas de vendre à n’importe qui. Sa plus grande peur reste de voir Mogi revenir au club par la fenêtre après avoir été flanqué à la porte. C’est finalement Fabien Debecq, un homme d’affaire carolo ayant fait fortune dans les compléments alimentaires, qui rachète le club dans la liesse collective d’un beau matin de septembre 2012. Pendant que l’ancien proprio s’en va par la petite porte sans donner la moindre conférence de presse, le nouveau maître des lieux officialise ses nouveaux collaborateurs ,dont un certain Mehdi Bayat.

Mehdi Bayat peut se targuer de ne pas avoir licencié un seul entraîneur en un peu plus de huit ans.

Que de chemin parcouru par l’ancien directeur commercial à la coiffure abondante désormais administrateur général aux mèches gominées. De l’ombre, le voici projeté à la pleine lumière, d’autant plus avec un Fabien Debecq qui ne demande que la discrétion, laissant volontiers à Mehdi être la tête de gondole du projet carolo. D’emblée, le nouvel administrateur général (rôle qui recouvre aussi la fonction de directeur sportif) innove en détaillant publiquement la politique de son club au cours des prochaines saisons. L’initiative, relativement rare, s’articule autour d’un “plan 3-6-9″* avec comme ambitions principales de se hisser à terme dans les six meilleures équipes de Belgique et de stabiliser les finances du club.

Car de ce point de vue là, le Sporting n’est pas au mieux : la saison en deuxième division a fait très mal aux finances du club. Et cela se ressent au niveau du mercato : le casting biannuel voit bien souvent arriver des acteurs considérés jusque-là comme de second rang et qui doivent se développer. Ainsi, avant 2017, Charleroi n’avait jamais dépensé plus de 500 000 euros pour un joueur. Fort de son expérience dans l’ombre de Mogi, Mehdi active à nouveau la piste des divisions inférieures françaises comme en témoignent les arrivées à moindre coût de Clément Tainmont, Steeven Willems, Damien Marcq, Neeskens kebano, David Pollet, Nicolas Penneteau, Kalifa Coulibaly ou autres Cédric Fauré.

Des noms pas forcément ronflants aux yeux du grand public, mais au sein du noyau, une chose a changé par rapport à l’ère Abbas : la stabilité. Les erreurs du passé sont corrigées : désormais, l’équipe a le temps de grandir ensemble et le coach Felice Mazzu a l’entière confiance de sa direction. Seule ombre au tableau, Charleroi doit continuer à vendre une partie de ses meilleurs joueurs pour équilibrer les comptes. C’est dans ces moments-là que le cadet des frères Bayat use de toute son éloquence pour convaincre les suiveurs du club, des plateaux télés aux supporters inquiets et frustrés, pour convaincre de la solidité du projet.

Les fonds propres, en négatifs de plus de trois millions à l’intronisation de Mehdi Bayat sont aujourd’hui repassé dans le positif à hauteur de 15 millions.

L’homme est convaincant mais il n’y a rien à faire : le meilleur moyen pour convaincre reste les résultats. Et ça tombe bien puisqu’ils sont carrément au-delà des espérances. Après avoir assuré l’essentiel en se maintenant lors des premières saisons, Charleroi s’est qualifié à quatre reprises sur six pour les play-offs 1 (le tournoi regroupant les six premiers), depuis 2014. Sur ce laps de temps, l’équipe joue même à deux reprises des tours préliminaires d’Europa League sans toutefois parvenir à se qualifier pour la phase de groupe. Entre-temps, les attentes du fameux plan 3-6-9 ont même été dépassées, de quoi faire place à un nouveau projet baptisé “Horizon 2024”. Une nouvelle échéance synonyme de nouveaux objectifs comme la construction d’un nouveau stade, le développement du centre de formation et pourquoi pas le premier trophée de l’histoire du club.

Au-delà des résultats remarquables, le travail de fourmi abattu par Mehdi ne passe pas non plus inaperçu. Sa vision, son sens aigu de la communication et son art de trouver des compromis lui ouvrent les portes des plus hautes sphères du football belge. En 2017, il est nommé vice-président (en compagnie de Bart Verhaeghe, le président du Club de Bruges) de la Commission Technique responsable des Diables Rouges, celle qui a notamment choisi d’installer Roberto Martínez à la tête de l’équipe nationale. Deux ans plus tard, il est élu président de l’Union Belge de Football. Tout en restant administrateur général de Charleroi. Le cumul fait grincer quelques dents mais pas celles du principal intéressé à l’agenda bien rempli, dont le problème principal est le fait qu’une journée ne compte que 24 heures.

Mogi, l’agent des stars et la star des agents

Si Mehdi a su faire fructifier son expérience acquise sous l’ère Abbas, que dire de son frère. Fort de ses relations nouées aux quatre coins du pays, du temps où il était directeur général, Mogi passe de l’autre côté de la table des négociations pour devenir agent de joueurs…enfin disons agent tout court. Car s’il s’occupe bien des intérêts de plusieurs joueurs, son carnet d’adresse kilométrique renseigne surtout les dirigeants et les intermédiaires de quasiment tous les clubs du championnat. Si bien que le natif de Téhéran s’est vite affirmé comme un agent au service des clubs.

Au fil des années, son modus operandi s’est perfectionné pour devenir une machine bien rôdée. L’astuce : intervenir dans une transaction en tant que dealmaker plus qu’en tant qu’agent. Ainsi, si un club souhaite acquérir ou vendre un certain profil et que les négociations s’enlisent, les dirigeants savent qu’avec son réseau et son sens des négociations, Mogi peut parvenir à débloquer un deal en un claquement de doigts. De même, un joueur du championnat belge sait qu’il y a de plus grandes chances que son transfert aboutisse lorsque le roi de la négoce est dans la place. Tout en se posant certaines questions puisque ce n’est plus seulement l’intérêt du joueur qui est mis en avant lors des tractations financières, mais aussi celui des clubs. Des questions, les agents des joueurs concernés s’en posent aussi. Nombre d’entre eux ont déjà vu Mogi les doubler lors de négociations secrètes et s’arroger une commission à leur place. Un agent qui a voulu rester anonyme a même déclaré à Sport/Foot Magazine qu’un jour “quelqu’un finira par sortir un flingue”.

A Anderlecht, Mogi Bayat était comme chez lui. Mais depuis l’arrivée de Marc Coucke aux commandes du club, il n’est plus le bienvenu.

La méthode a beau être décriée, le football belge ne lui déroule pas moins le tapis rouge. Il aurait tort de s’en priver. Si les clubs font si souvent appel à lui, c’est tout simplement parce qu’ils sont en grandes difficultés. Comprenez : ils doivent vendre pour assainir leur finance. Et dans le money time, notre homme se sait indispensable pour beaucoup : “J’ai fait gagner plus de 40 millions aux clubs belges lors du seul mercato estival” déclarait-il à l’Echo en 2018. Sur les montants qu’il perçoit, il se fait plus discret. Par rapport aux autres agents, Mogi réclamerait moins de commissions. Selon Het Laatste Nieuws, cela tournerait autour de 7% quand d’autres demandent entre 10 et 15. Des montants plus faibles mais souvent assortis d’autres clauses et à multiplier par le nombre de clubs qui font la file pour lui, alléchés par la promesse de vendre mieux et en diminuant les intermédiaires.

En dehors des frontières belges, le cadet des frères Bayat a également sa petite influence. Rien à voir avec l’empire d’un Jorge Mendes mais le voici désormais bien implanté dans des clubs comme Watford, l’Udinese ou au FC Nantes. Du côté de la Beaujoire, on le surnomme même comme directeur sportif officieux de Waldemar Kita. Un statut qu’il réfute malgré la longue liste de joueurs made in Pro League débarqués chez les canaris comme Anthony Limbombe, Yassine El Ghanassy, Renaud Emond, Guillaume Gillet, Kalifa Coulibaly, Kara Mbodj ou Dennis Appiah.

En octobre 2018, on a bien cru que le système Bayat s’effondrait avec l’éclatement du Footgate, un scandale concernant des matchs truqués ainsi que des transferts suspects. A l’époque, Mogi est inculpé pour blanchiment d’argent et participation à une organisation criminelle. Au cours d’une soudaine intervention policière, il est arrêté et condamné à la prison, où il passe 47 jours. L’onde de choc est grande dans le foot belge mais finalement sans lendemain : Mogi est libéré contre une caution de 150 000 euros et sous certaines conditions mais peut continuer à exercer son métier d’agent. Et à nouveau, il ne va pas se priver. Le Footgate n’apparaît plus que comme une sombre parenthèse désormais refermée : le voilà de nouveau au coeur de tous les gros transferts, notamment ceux de Krépin Diatta et Jonathan David vers la Ligue 1.

Abbas, Mehdi et Mogi ont donc vu leurs destinées, liées au départ, prendre des chemins très différents. Si Abbas a arrêté les frais avec le milieu du foot (au sens propre comme au sens figuré) depuis longtemps, Mehdi et Mogi continuent d’alimenter la saga de la famille Bayat. Et vu leur statut, que ce soit à Charleroi, au sein de la Fédération Belge ou dans le monde des agents, la série n’est pas prête de s’arrêter.

*disponible intégralement sur https://www.sporting-charleroi.be/3-6-9.php

Crédits photo : Imago

L’histoire d’amour-haine entre la famille Bayat et la Belgique
Cliquez pour commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

En haut