Belgique

La Belgique, terre d’accueil des joueurs français

Les France-Belgique ont tous une saveur particulière. Celui qui s’annonce dans deux jours a des airs de revanche pour les Diables Rouges. La défaite en demi-finale de la Coupe du Monde 2018 a mis du temps à être digérée, au point que les supporters des deux camps se fassent légèrement la gueule. Mais en dépassant les blagues de comptoir, on réalise que la relation footballistique qui unit les deux pays est plutôt fructueuse. En particulier pour les joueurs français délaissés par la Ligue 1 qui (re)lancent leur carrière en Jupiler Pro League. Une histoire de trajectoires atypiques et revanchardes comme le football les aime.

Un étranger qui vient dans le Nord, il braie deux fois : quand il arrive et quand il repart. Tirée du cultissime film “Bienvenue chez les Chtis”, la maxime s’adapte parfaitement au football et à la Belgique pour chaque joueur français qui dépasse Valenciennes via l’autoroute E19 direction Bruxelles. La première fois qu’il pleure, c’est en découvrant les installations : souvent habitué à un certain confort au sein des centres de formation tricolores, son arrivée sur le sol belge peut être synonyme d’une grosse claque.

C’est ce qu’a vécu Fabien Camus à son arrivée à Charleroi en 2005. Débarqué en droite ligne de l’OM, le Franco-Tunisien a vite déchanté, comme il l’explique à Sport/Foot Magazine : “Au début, j’ai pensé que je ne tiendrais pas. Je logeais dans un appartement mis à disposition par le club, il y avait un trou de 8 centimètres dans le mur, j’ai dû attendre des mois avant qu’il ne soit réparé. De mon premier salaire, une fois déduite l’avance touchée quelques jours plutôt pour m’acheter une télé, j’ai touché 537 euros nets “. Et on ne parle même pas du centre d’entraînement de Marcinelle, boueux et dépourvu de vestiaire, obligeant les valeureux à se changer dans leur voiture. Bien loin des standards de la Commanderie. Toutefois, le constat se doit d’être relativisé : ces dernières années, le foot belge a comblé une partie de son retard en matière d’infrastructures : le nouveau stade de Gand, les complexes d’entraînement d’Anderlecht, du Standard, de l’Antwerp et de Bruges font des émules au sein de la Pro League.

Nul n’est prophète en son pays

L’histoire de Fabien Camus n’est pas un cas isolé. Les Français qui débarquent dans les clubs aux installations encore assez modestes – citons en vrac Eupen, Virton, Courtrai ou Charleroi (liste non exhaustive)- continuent d’être déboussolés à leur arrivée. Pourtant, année après année, le contingent tricolore continue d’offrir à la Jupiler Pro League le plus de joueurs étrangers. La série est en cours depuis 2003 et ne semble pas prête de s’arrêter tant l’écart avec le dauphin en la matière est important. Ainsi, cette saison, la France compte 32 ressortissants parmi l’élite belge contre 12 pour les Pays-Bas, son dauphin en la matière, tenu à distance respectable. Qu’est-ce-qui peut ainsi pousser les joueurs français à tenter leur chance dans le plat pays ?

D’emblée, certaines explications s’imposent d’elles-mêmes : la proximité géographique avec le pays d’origine et l’utilisation du Français comme langue nationale garantissent une adaptation rapide et diminuent le risque du mal du pays. Mais tout cela ne suffit pas à expliquer le phénomène : les mêmes raisons pourraient être invoquées pour expliquer une arrivée massive de Néerlandais. En plus, la majorité de l’élite (12 sur 18) évolue en Flandre et utilise donc le Néerlandais comme langue principale. Pourtant, les Français sont presque trois fois plus nombreux.

En fait, la surreprésentation française découle moins d’un choix que d’opportunités. La France a beau compter plus de clubs professionnels que la Belgique (40 contre 24), la comparaison plus déséquilibrée entre le nombre d’affiliés (plus de 2 millions de Français pour 425 000 Belges) explique que le vivier français doit plus jouer des coudes pour se faire une place au soleil, ce qui laisse de nombreux talents sur le carreau. Conscients de cela, les clubs belges n’hésitent pas à lorgner vers les divisions inférieures de l’Hexagone, à la recherche de ceux passés sous les radars malgré l’excellente réputation de la formation à la Française.

Contrairement à Nicolas Penneteau (à gauche), Teddy Chevalier n’a jamais eu sa chance en Ligue 1

Dans cet objectif de relance, le championnat belge apparaît vite comme le terrain de jeu idéal. Sa règlementation renseigne une obligation de compter dans son noyau huit joueurs ayant au moins été formés pendant trois ans en Belgique avant leur 23e anniversaire. En dehors de cela, il y a donc de la place pour faire d’une équipe une belle tour de Babel. Autre incitant, la Jupiler Pro League est considérée comme un bon tremplin pour faire décoller sa carrière : moins prestigieuse que les championnats du Big Five, elle est pourtant scrutée par les scouts des plus grands clubs européens.

C’est pour cela que les talents français préfèrent oublier les débuts galères comme ceux de Fabien Camus pour plutôt se référer aux récits de leurs compatriotes qui doivent une fière chandelle au pays de la bière et du chocolat. L’exemple le plus fameux reste Jean-Pierre Papin dont la grosse saison au Club de Bruges lui a ouvert les portes du Mondial ’86 avec les Bleus avant de s’imposer dans des clubs comme l’OM, l’AC Milan et le Bayern Munich. D’autres ont marché sur ses traces, même s’il faut relativiser la comparaison avec les performances cinq étoiles de JPP. Citons entre autres :

  • William Vainqueur, un milieu de terrain besogneux que le Standard a déniché sur le banc de Nantes, avant de le voir passer par l’OM et l’AS Rome
  • Michaël Ciani, que Charleroi a acheté au Racing de Paris avant de le céder à Auxerre puis de le voir passer par Bordeaux ou la Lazio
  • Cyril Théréau, que Charleroi est allé chercher en Ligue 2, à Valenciennes, avant de le voir passer par Anderlecht puis le Chievo Vérone et l’Udinese (66 buts en Serie A)
  • Soualiho Méité, qui a profité de sa bonne saison à Zulte Waregem pour ensuite jouer dans des clubs tels que l’AS Monaco, Torino, l’AC Milan et maintenant le Benfica Lisbonne
  • Jonathan Delaplace, que Zulte Waregem a été dénicher à Fréjus Saint-Raphaël avant de le vendre à Lille
  • Thomas Henry, un attaquant de pointe de 26 ans que l’AFC Tubize a acheté à Chambly, il y a trois ans. Passé à Oud Heverlee Louvain, le natif d’Argenteuil vient de boucler sa première saison parmi l’élite avec 21 buts inscrits en 31 matchs, lui ouvrant les portes d’un transfert à Venise, promu sexy de la Serie A.

Une liste à laquelle pourrait bien s’ajouter Maxime d’Arpino, révélation du milieu de terrain avec Ostende après avoir échoué à Lyon. Année après année, mercato après mercato, ces exemples continuent d’inspirer. C’est ainsi que le championnat belge a récemment vu arriver deux anciennes promesses françaises à la relance : Stanley Nsoki a posé ses valises du côté de l’ambitieux Club de Bruges tandis que Vincent Koziello a atterri quelques kilomètres plus loin, à Ostende. Dans le cas du premier cité, le hasard a bien fait les choses puisqu’un de ses premiers matchs sous ses nouvelles couleurs s’est soldé par un partage des points face au PSG, son club formateur, en Ligue des Champions, et face auquel il a prouvé toute sa solidité.

Partis pour rester

Rebondir, repartir par la grande porte, tel est le plan. Combien de jeunes talents français rêvent de jouer en Belgique ? Vraisemblablement pas beaucoup. Peu médiatisé outre-Quiévrain, le championnat y fait plus souvent parler pour sa gestion folklorique que pour ses performances sportives. Le nombre constant de tricolores pourtant présents en Pro League relativise fortement les fameux plans de carrière servis et resservis dès le plus jeune âge. De quoi se rendre compte que les trajectoires rectilignes peuvent dévier au premier coup du destin. Que l’herbe des terrains n’est pas forcément moins verte ailleurs. C’est là qu’on en revient à notre maxime de départ. La deuxième fois où le joueur français de Jupiler Pro League pleure, c’est lorsqu’il doit repartir. Parce que le championnat belge, avec ses matchs débridés, ses play-offs, son ambiance bon enfant, ses effluves de frites et de bières, ce n’est finalement pas si mal. Si bien qu’à l’heure de refermer la parenthèse avec un club, c’est souvent dans une autre équipe belge qu’il rebondit.

Julien Gorius fait partie de ceux qui ont préféré se poser en Pro League, pour découvrir la Belgique en écumant ses clubs, quitte à refuser des offres de son pays natal. La Ligue 1, il n’y a quasiment pas reçu sa chance à l’heure de ses débuts pro avec Metz. C’est en 2005 qu’il débarque du côté du Brussels avant de passer par Malines, Genk et Louvain. Voici ce qu’il déclarait en 2013 à Sport/Foot Magazine : “A Genk, j’ai tout : je joue pour gagner des trophées et je dispute l’Europa League. En France, à part le PSG, Marseille et Monaco, qui peut me garantir cela ? Et eux, ils ne s’intéressent pas à un joueur du championnat de Belgique“.

Julien Gorius faisait merveille avec ses frappes lointaines

La France fermée aux joueurs qui n’ont pas percé ? A entendre Xavier Mercier, sudiste à la barbe bien étoffée et à la gouaille affichée, c’est indéniable. Après les années de galères à Guingamp puis à Boulogne (en National), c’est en Jupiler Pro League qu’il a enfin pu montrer ce qu’il avait dans le ventre, d’abord à Courtai avant de passer par le Cercle de Bruges puis Louvain, où il a explosé la saison dernière (10 buts et 15 passes décisives en 34 matchs). Son interview croisée avec Thomas Henry, toujours à Sport/Foot Magazine, permet de cerner les problèmes du foot français par ceux qui en sont écartés :

C’est ce que je reproche au championnat français, c’est de ne pas regarder ce qui se fait ici. La Ligue 1, la Ligue 2, c’est un cercle très fermé. Nous, on est écartés du circuit depuis toujours. Et je peux vous dire que quand vous ne faites pas partie du petit milieu du football français, c’est très difficile d’y entrer. Les recruteurs et les scouts français ne viennent jamais en Belgique. Bien sûr, ils remarquent ce qui se fait de mieux. Les Jonathan David, les Jérémy Doku, ils les voient, mais les bons petits joueurs comme nous, ils ne les connaissent pas. Pour eux, un bon joueur de Jupiler Pro League n’a pas le niveau de la Ligue 1. De toute façon, la France ne voulait pas de nous, mais c’est aussi une question de profil. Dans mon rôle de numéro dix, j’ai toujours pensé que je ne rentrais pas dans les codes du footballeur français de base. Là-bas, si tu fais un 0‑0, c’est un bon résultat. Ici, c’est de l’attaque-défense jusqu’au bout. C’est ça que je kiffe dans votre football“.

C’est toute la question du moule dans lequel doivent rentrer les joueurs français sous peine d’être irrémédiablement jugés trop courts pour l’élite : est-il trop rigide ? Prive-t-il le foot tricolore de talents trop vite catalogués ? En tout cas, au vu du nombre de Français qui ont prolongé de façon durable leur aventure sur le sol belge, Xavier Mercier est loin d’être le seul à avoir pris son pied. Aux quatre coins des stades et des feuilles de match, on croise plusieurs joueurs français rompus depuis bien longtemps aux joutes du championnat belge. Citons entre autres :

  • Damien Marcq : transféré de Sedan par Charleroi en 2013, le milieu de terrain a misé sur son coffre et sa générosité pour l’emmener à Gand, Zulte-Waregem, club de routiniers où il a fait partie des meubles, avant de se poser du côté de l’Union Saint-Gilloise cette saison.
  • Adrien Trebel : formé à bonne école à Nantes, Trebel ne s’y est jamais véritablement imposé. Ca n’a pas empêché le Standard puis Anderlecht de lui faire confiance, son départ alimentant même encore un peu plus la tension entre les clubs rivaux, preuve de son importance au milieu de terrain.
  • Jérémy Perbet : sans doute le plus baroudeur de tous. Arrivé de Strasbourg à Charleroi en 2007, ses passages à Tubize, Lokeren, Mons (où il termine meilleur buteur du championnat en 2012) lui ouvrent les portes de Villareal et de Basakshesir avant un retour en Belgique à Gand, Bruges, Courtrai, Charleroi (à nouveau meilleur buteur en 2016), Louvain et enfin le RFC Liège cette saison. Ce qui nous fait 90 buts inscrits en Belgique pour 9 clubs différents.
  • Kévin Vandendriessche : ce Nordiste déniché par Mouscron à Wasquehal en 2012 a tout simplement fait l’entièreté de sa carrière pro en Belgique. Le milieu de terrain aux trois poumons a ensuite été transféré par Ostende en 2015 avant de s’engager cet été pour Courtai, à 9 kilomètres à vol d’oiseau de la frontière française.

Au fil des saisons, les noyaux se font et se défont mais la majorité des joueurs tricolores reste en Pro League. On pourrait presque y voir une sorte d’assimilation footballistique. Un mariage de raison qui se serait petit à petit transformé en une relation passionnelle. La métaphore paraît forte et pourtant, dans certains cas, elle dépasse les bons mots pour tout simplement décrire la réalité. Julien Gorius et sa destinée bruxelloise l’incarnent parfaitement. A l’heure d’écrire les premières lignes de son après-carrière, c’est au stade Edmond Machtens du mythique RWDM qu’il a choisi de s’engager comme directeur sportif l’année dernière, 15 ans après l’avoir découvert comme joueur de ce qui était à l’époque le folklorique FC Brussels. Un choix finalement assez logique pour le principal intéressé qui déclare à Sport/Foot Magazine : “Parfois, je me sens plus Belge que Français. Sur le plan footballistique du moins. En France, je suis un inconnu. Ma compagne est belge et j’ai appris à aimer Bruxelles où je vis depuis que je suis arrivé ici“.

L’ancrage belge, ils sont beaucoup à ne pas vouloir s’en défaire. Pensez donc à un joueur qui s’arrête à 35 ans après 10 saisons en Belgique. A l’échelle d’une vie, puisque c’est de l’orientation de celle-ci après avoir avoir raccroché les crampons dont il s’agit, 10 des 35 dernières années, cela représente beaucoup. C’est ainsi qu’à l’image de Gorius, ils sont quelques-uns à rester au pays après leur carrière :

  • Benjamin Nicaise : transféré d’Amiens par Mons en 2007, le médian lorrain a connu ses plus belles heures au Standard avec le titre de 2009 avant des passages au Lierse et de nouveau à Mons. Après un passage par la case consultant télé, c’est en temps que directeur sportif au Standard qu’il se recycle, avec plus ou moins de succès.
  • Cédric Berthelin : ce sympathique gardien de but transféré par Mons en 2005 a bourlingué de Dender à Courtai en passant par Mons. Aujourd’hui, il est devenu coach des gardiens de Charleroi.
  • Karim Belhocine : un guerrier comme on en fait plus. Solide défenseur central, il a gravi les échelons en transitant par Virton, Courtai, le Standard, Waasland-Beveren et Gand. Pareil en temps que coach puisqu’il commence comme T2 à Courtai puis Anderlecht avant de devenir T1 intérimaire chez ces derniers. Sa carrière de coach principal a réellement commencé à Charleroi il y a deux ans.
  • Franck Berrier : un numéro dix de poche qui ne rentrait pas vraiment dans le moule du foot français. Son transfert de Cannes à Zulte-Waregem en 2008 lui a ouvert les portes du Standard, d’Ostende et de Malines. Attaché à Ostende, il y a acheté une maison et passé ses diplômes d’entraîneurs avant de décéder tragiquement d’une crise cardiaque il y a peu.
  • Clément Tainmont : depuis son flanc gauche, ses centres au cordeau donnent des sueurs froides aux défenses belges depuis sept ans et ses débuts à Charleroi. Passé ensuite par Malines, il a récemment retrouvé en Mouscron un club pour le relancer après une période compliquée. Son parler naturel en fait un consultant régulier auprès des médias francophones.

Au-delà des bons sentiments, il est impossible de parler du football belge sans évoquer le volet des agents et celui des clubs satellites. Deux composantes à ne pas négliger quand on parle composition de noyaux. Dans le microcosme des partenariats entre clubs, trois collaborations franco-belges viennent gonfler les chiffres. Le Cercle de Bruges (binôme de l’AS Monaco) et le RFC Seraing (FC Metz) voient régulièrement arriver des tricolores tandis que Mouscron (désormais en deuxième division) compte encore dans ses rangs des joueurs issus de la collaboration avec Lille. A eux trois, ces clubs concentrent la moitié des expatriés français, même si tous ne viennent pas du club partenaire. En ce qui concerne les agents, on devrait presque parler au singulier tellement l’explication vient de l’omniprésence de Mogi Bayat sur le marché belge et de ses bonnes connexions françaises datant de son passage comme directeur sportif de Charleroi et de son passé cannois. Dans ses clients ou du moins dans les transferts facilités par celui qui fait la pluie et le beau temps en Pro League, on trouve des joueurs comme Perbet, Tainmont, Camus, Théréau, Belhocine, Berrier, Nicaise, Trebel ou Marcq.

Une liste plutôt sympa qui ne doit pas faire oublier que chaque cas est différent. A l’image des 32 Français qui ont fait de la Jupiler Pro League leur terrain de jeu la saison passée : tous sont des cas particuliers. Avec leurs propres parcours, leurs propres rêves. Tout au plus pouvons-nous esquisser les raisons qui les poussent à passer la frontière : opportunisme, soif d’aventures, contacts haut placés, attachement. Le reste, c’est une question de choix de sortie d’autoroute. A l’heure des GPS, il n’aura sans doute jamais été aussi important d’avoir un bon guide sur le siège passager.

Crédits photos : IMAGO

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