Europe

Jack Reynolds, le Britannique qui bâtit l’Ajax

L’Ajax Amsterdam est aujourd’hui un club légendaire et indissociable de la culture footballistique de chacun. Rinus Michels, Johan Cruijff ou encore Louis van Gaal, trois entraîneurs qui ont marqué ce dernier demi-siècle avec l’Ajax, n’en sont pourtant pas les seuls pionniers. Le mythique précurseur n’est autre que Jack Reynolds, un britannique qui façonne l’Ajax Amsterdam au début du XXème siècle. Portrait d’un homme méconnu mais néanmoins fondamental dans l’histoire du football.

UN BRITANNIQUE AU PARCOURS PEU COMMUN

JACK REYNOLDS, LE JOUEUR BANAL ET INSIPIDE

Avant d’écrire sa légende aux Pays-Bas, « le Hollandais à l’accent de Manchester » a logiquement fait ses premiers pas sur sa terre natale : l’Angleterre. Jack Reynolds naît en 1881. À l’heure où le football n’en est alors qu’à ses prémices et adopte seulement l’idée d’un jeu fait de passes, un génie du ballon rond à la philosophie révolutionnaire voit le jour.

Pour Jack Reynolds, l’amour du football débute à Pilkington en compagnie de son frère Bill, de deux ans son aîné. Dans la banlieue de Manchester, les deux frangins se lient de passion pour le ballon rond avant que Jack ne rejoigne Bill du côté de Manchester City, alors en deuxième division. À dix-neuf ans, Jack Reynolds paraphe un contrat « d’apprenti pro » (sic). Néanmoins, aucun des deux frères ne parvient à atteindre le niveau requis pour évoluer en équipe première.

Débute alors une courte carrière vagabonde pour Jack Reynolds. En l’espace de neuf saisons, cet inter (poste semblable à un ailier de nos jours) connaît pas moins de sept clubs. Un chiffre marquant à une époque où les allées et venues de joueurs sont rarissimes. Jack Reynolds est au zénith de sa carrière à l’aube de l’année 1905, évoluant alors en deuxième division avec Grimsby Town. Alors qu’il approche de la trentaine, l’inter britannique met un terme à une carrière sur les pelouses anglaises sans coup d’éclat.

Les années 1910 marquent un véritable tournant dans la vie de Jack Reynolds : le passage d’un statut de joueur indifférent à celui d’entraîneur inspirant.

Si Jack Reynolds fut un joueur discret, son style vestimentaire sur cette photographie est au contraire pleinement impudent.

JACK REYNOLDS, L’ENTRAÎNEUR AUX IDÉES NOUVELLES

Désormais retraité des terrains, Jack Reynolds se voit confier le poste d’entraîneur du côté de Saint-Gall, en Suisse. L’Anglais souhaite mettre en place un football différent de celui pratiqué outre-Manche. Symptomatique du manque d’ouverture d’esprit de l’époque en Angleterre, l’avant-gardiste Jack Reynolds est contraint de s’exiler pour faire vivre une philosophie de jeu jugée trop idéaliste par ses contemporains britanniques.

Ce pragmatisme anglais permet à d’autres pays du football de profiter des idées non-conventionnelles de tacticiens anglo-saxons rejetés de leur terre natale. Une vision tactique qui se ressentira des décennies durant pour le football anglais. Les Three Lions n’ont d’ailleurs remporté qu’un seul titre majeur : c’était en 1966, en glanant une Coupe du Monde à domicile. Un palmarès bien terne pour la terre originelle du ballon rond.

Exclu de l’échiquier tactique britannique, Reynolds s’envole donc vers d’autres cieux où l’herbe semble plus verte pour y semer ses idées. En Suisse, le contexte est idéal pour le natif de Manchester ; le football y est en pleine construction et peine alors à trouver une véritable identité. Jack Reynolds y met en place ses préceptes et, fort d’une expérience réussie sur le banc saint-gallois, finit par être repéré par la Fédération allemande en 1914.

En vue des Jeux Olympiques de 1916 qui se dérouleront à Berlin, cette dernière lui propose le poste de sélectionneur national. Une fonction qu’il accepte volontiers. Ces JO sont censés enfin propulser Jack Reynolds sur le devant de la scène. Il n’en sera rien. Entre temps, la Première Guerre mondiale éclate. Les JO de Berlin sont logiquement annulés et le tacticien britannique déménage aux Pays-Bas en 1915. Un choix aux allures anecdotiques mais pourtant prépondérant par la suite…

PIONNIER ET RÉVOLUTIONNAIRE DU PLUS GRAND CLUB BATAVE

DE PROFONDS CHANGEMENTS STRUCTURO-CULTURELS ENCORE EFFECTIFS AUJOURD’HUI

Dès son arrivée au pays des polders, Jack Reynolds prend en main un modeste club de la capitale amstellodamoise tout juste relégué en seconde division : l’Ajax Amsterdam. D’ores et déjà doté d’une excellente réputation pour ses faits d’armes en Suisse, l’entraîneur britannique est chargé d’une lourde et épineuse mission. Celle de déterminer le visage du club pour les décennies à venir. Une tâche dantesque à réaliser pour un seul homme. Jack Reynolds, lui, parvient à façonner le caractère du football batave pour le siècle à venir.

S’il embarque dans sa valise ses différents couvre-chefs si caractéristiques venus tout droit du Royaume-Uni, il n’en oublie pas moins d’apporter avec lui ses idées de restructuration du club et les premiers principes d’un style de jeu inédit qui ne porte alors aucun sobriquet : le football total, ou totaalvoetbal. Lorsqu’il débarque à l’Ajax, Jack Reynolds fonde l’Ajaxschool, un tout nouveau système de formation et de structuration révolutionnaire. En avance sur son temps, Reynolds exige de toutes les équipes ajacied – des plus jeunes jusqu’aux professionnelles – qu’elles adoptent le même dispositif, les mêmes principes de jeu et la même approche philosophique que l’équipe première. Une évolution qui n’avait même pas traversé l’esprit de ses compères tacticiens.

Jack Reynolds s’investissait tout autant avec l’équipe première qu’en compagnie des jeunes joueurs de l’Ajax. Exemplaire.

Avant-gardiste pur, Jack Reynolds instaure ce dogmatisme novateur et jusque-là inédit au sein du football mondial. Il va encore plus loin en formant lui-même les formateurs. D’ailleurs, ce système ne sera que – trop – peu reproduit par la suite. En témoignent les rares exemples que sont le CF Atlas de Marcelo Bielsa ou le Barça de Pep Guardiola.

Durant ses vingt-cinq années passées à la tête de l’Ajax – espacées en trois passages s’étalant sur trente-deux ans -, Jack Reynolds perpétue cette tradition formatrice pour en faire l’identité du club. Par la suite, l’Ajaxschool conduit le club à ses plus belles heures de gloire pendant les années 30, 70 et 90, et est encore aujourd’hui reconnue comme l’une des meilleures écoles de football au monde.

UNE PHILOSOPHIE DE JEU INNOVATRICE ET INÉDITE

En 1915, lorsque Jack Reynolds arrive dans la capitale amstellodamoise, l’Ajax Amsterdam vient de subir une relégation en deuxième division. Deux ans plus tard, la deuxième saison de Reynolds à la tête de l’équipe est ponctuée par une promotion en première division. Amsterdam est en fête avant que la saison suivante ne débute, durant laquelle les Watergraafsmeer réalisent un exploit monumental. Au terme de son premier exercice dans l’élite avec l’Ajax, Jack Reynolds remporte le championnat. Mais la véritable prouesse du génie britannique est d’avoir fait d’un club promu une forteresse invincible. L’Ajax Amsterdam remporte le premier titre de son histoire en restant invaincu durant toute la saison. Un record qui fera foi durant huit décennies, reproduit par l’Ajax d’un certain Louis van Gaal en 1996.

Ce succès remarquable et instantané, Amsterdam le doit à Jack Reynolds. Le tacticien britannique procède à de grands bouleversements à son arrivée à l’Ajax. Avant d’esquisser sa vision dogmatique du football à ses joueurs, il prend soin de replacer certains d’entre eux à des postes plus adaptés. Le plus notable est sans doute le cas Jan de Boer. D’abord joueur de champ banal et insignifiant – un peu à la manière de Reynolds d’ailleurs -, son entraîneur en fait un gardien de but efficace et performant. Suite à ce rapport d’effectif nécessaire au bon développement du club, Jack Reynolds débute alors un long processus d’implémentation de ses idées à ses hommes. Véritable ingénieur du ballon rond, Jack Reynolds est un adepte d’un jeu fait de passes courtes et de mouvement perpétuel. Une idée préconçue du jeu loin d’être évidente à l’époque, où le kick-and-rush trouve encore bon nombre de partisans.

À défaut de convaincre pleinement la Fédération néerlandaise, qui le renvoie après seulement quelques rencontres à la tête de la sélection nationale, son style de jeu conduit ses troupes vers un chemin glorieux. Le jeu positionnel de l’Ajax s’en retrouve profondément transformé en proposant un mouvement quasi incessant entre les lignes, caractéristique essentielle du totaalvoetbal de Rinus Michels quelques décennies plus tard. Indispensables à l’équilibre de la formation, les hommes qui composent l’entrejeu ajacied jouent un rôle prépondérant. Sur leurs côtés, les ailiers (ou inters) se voient confier de nouvelles responsabilités. Jack Reynolds, lui-même ancien inter, leur confère la majeure partie de l’animation offensive de l’Ajax.

Enfin, l’essence même du jeu prôné par Jack Reynolds réside dans le contrôle de l’espace. Dans le livre phénomène La Pyramide Inversée, écrit par le célèbre journaliste anglais Jonathan Wilson, ce dernier résume la philosophie de Jack Reynolds – et plus particulièrement du football total – à cette formule :

« Rendez le terrain aussi vaste que possible quand vous avez le ballon et vous pourrez facilement le conserver ; rapetissez-le quand vous ne l’avez pas, et il devient nettement plus difficile de le garder pour votre adversaire. »

Jonathan Wilson dans son livre La Pyramide Inversée, publié en 2008.

Une philosophie aberrante pour beaucoup, un coup de génie pour certains. Jack Reynolds donnera raison à ses partisans au fil des années et des décennies, quand l’Ajax empilera les succès grâce à sa vision moderniste du football.

L’HÉRITAGE INDÉLÉBILE D’UN HOMME OUBLIÉ

De nos jours, son nom résonne encore quelquefois dans les rues d’Amsterdam. Tantôt sur les rives des canaux si célèbres de la ville, tantôt dans les coffee shops de la capitale néerlandaise. Jack Reynolds a laissé une trace de son glorieux passé à la postérité.

En 1947, lorsque Jack Reynolds quitte l’Ajax Amsterdam après un huitième titre de champion des Pays-Bas et vingt-cinq années de bons et loyaux services, « le Hollandais à l’accent de Manchester » reste au pays des tulipes. Si sa terre natale est bien outre-Manche, sa terre de cœur se situe sous ses pieds, à Amsterdam. Alors qu’il profite d’une retraite bien méritée, Jack Reynolds devient un fervent supporter des Watergraafsmeer et reste en contact avec le club qu’il a bâti de ses propres mains. Un air de Sir Alex Ferguson et Manchester United dirait-on…

Ces huit titres remportés constituent par ailleurs un record absolu. Ses illustres successeurs que sont Rinus Michels – qu’il eut sous ses ordres quelques temps -, Johan Cruijff et Louis van Gaal n’en ont décroché que sept à eux trois. Symbole d’une suprématie extraordinaire et d’une merveilleuse longévité sous l’ère Reynolds.

L’un des nombreux succès en Ligue des Champions de l’Ajax sous le règne de Rinus Michels (à gauche) et son protégé Johan Cruijff (à droite) lorsqu’il était encore joueur.

Depuis maintenant près d’un siècle, Jack Reynolds inspire de nombreux tacticiens. Rares sont ceux qui sont parvenus à reprendre ses préceptes et en faire une philosophie à succès. De Vic Buckingham à Pep Guardiola, en passant par Rinus Michels, Valeriy Lobanovskyi, Johan Cruijff et bien d’autres, ils sont nombreux à s’être relativement inspirés des idées avant-gardistes de Jack Reynolds.

Aujourd’hui, si le paysage footballistique est tel, ne serait-ce pas en partie grâce à Jack Reynolds ? Aurions-nous connu Rinus Michels, Johan Cruijff et le grand Ajax si lui, l’entraîneur britannique qui s’exporta brillamment aux Pays-Bas, était resté au Royaume-Uni en mourant avec ses idées ? L’impact de Jack Reynolds sur l’histoire du football se résume ainsi à une série de causes à effets, lui qui fut et demeure une source d’inspiration considérable.

De la fondation d’un système formateur moderne aux préceptes d’un style de jeu révolutionnaire, cet homme aura à jamais marqué de son empreinte l’histoire du football. Et si ce britannique de naissance s’est éteint le 8 novembre 1962 à Amsterdam, dans la ville de sa vie, d’autres cerveaux du ballon rond continueront d’écrire cette histoire en s’inspirant du méconnu génie de Jack Reynolds.

Outre le portrait érigé de Jack Reynolds, une ode pour son influence tant sur le jeu qu’en dehors des terrains était nécessaire. Un homme primordial pour le développement du ballon rond que le temps a su malencontreusement faire oublier, à notre plus grand regret…

Crédit photos : Wikipédia / Lendas Do Futebol.com / Informador

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