Europe

Galatasaray-Roumanie : d’amour et d’ivresse

La Roumanie et Galatasaray. Si ce lien romantique aussi fascinant qu’une météorite en lévitation devait s’estomper un jour, il porterait le sceau du crime passionnel. Depuis 1990, ils sont quatorze joueurs roumains à avoir porté les couleurs du club stambouliote. Pour le meilleur, généralement.

Iosif Rotariu, oncle de Dorin, a ouvert le premier pont aérien vers le Bosphore, mais c’est évidemment la doublette des Gheorghe, Hagi et Popescu, respectivement arrivés en 1996 et 1997, qui reste le point de repère pour les taraftarları des Lions. Comment pourrait-il en être autrement, quand le point d’orgue de leur passage fait écho à ces deux grands du continent envoyés au tapis, au tournant du millénaire ? Arsenal et le Real Madrid, pas l’amicale des copains du coin.

Des Gunners privés de couronne en finale de la Coupe de l’UEFA, et des Merengues terrassés en Supercoupe d’Europe trois mois plus tard. Les temps ont changé, Hagi ne passe plus de geste technique cinq étoiles à Roberto Carlos, mais il glisse un mot, un avis à l’oreille de son ancien mentor, l’Imparator Terim. Et l’attirance mutuelle est en train de se refaire la cerise après des expérimentations épisodiques, grâce à un duo soyeux aux appuis de feu et au cœur bien accroché. Alexandru Cicâldău (1997) et Olimpiu Moruțan (1999) ont les clés du camion et la pression qui les accompagnent.

Le club des quatorze

Les liens du sang

Pourquoi Galatasaray et pas Fenerbahçe ou Beşiktaş ? Pas sûr qu’il existe forcément une explication rationnelle, mais on peut supposer que « l’européanité » de GS lui a inconsciemment permis d’être le premier point sur les radars tricolores. Et le premier servi. Il y a un peu plus de trente ans, après la chute de Ceaușescu, les frontières s’ouvrent enfin en grand pour les footballeurs roumains, désormais en mesure d’expatrier leur talent (entraînant une baisse de niveau et vidant progressivement de sa substance la compétition interne, mais c’est un autre débat).

Finaliste de la Coupe des clubs champions européens avec Steaua en 1989, Iosif Rotariu débarque en joueur confirmé dans la ville-monde. Il n’y fera pourtant pas de vieux os et regrettera un temps d’avoir rejoint les Lions, juste après le Mondial italien de 1990. Sa prestation de haute volée pour notamment museler Diego Maradona et l’Argentine au San Paolo (1-1 en phase de poules) avait fait à l’époque bondir sa cote, mais en réalité les Turcs étaient sur le coup depuis le printemps : arrivés en Roumanie pour observer Marius Lăcătuș et Dorin Mateuț en finale de la Coupe contre Dinamo, les émissaires de GS en pincent finalement pour le milieu de terrain.

« Je crois que les Turcs en ont eu marre de se faire tamponner par les Roumains, dans toutes les compétitions. Ils ont dû se dire qu’en allant nous chercher, on augmenterait le niveau de leurs équipes. »

Ionuț Luțu, philosophe éclairé.

« Je crois que les Turcs en ont eu marre de se faire tamponner par les Roumains, dans toutes les compétitions. Ils ont dû se dire qu’en allant nous chercher, on augmenterait le niveau de leurs équipes. » Les explications de Ionuț Luțu, qui ralliera lui aussi Istanbul (en 1998), tiennent la route : pour atteindre à nouveau la finale de l’ancêtre de la Ligue des champions en 1989, Steaua de Rotariu avait rossé Galatasaray en demi-finale (5-1 en cumulé). Le football turc et ses locomotives n’alignent pas encore de sommes folles mais le cadre de vie pour un joueur est supérieur à la Roumanie. Avec 300 000 dollars sur deux ans, Iosif Rotariu est comblé, ce qui n’empêche pas l’aventure de tourner court pour lui, à mesure que les performances ne suivent pas.

Vient l’année 1996. Gică Hagi, qui ne s’est pas totalement imposé au Barça, a 31 printemps et cherche un dernier frisson en club. L’option stambouliote surprend… mais lui donne raison, au terme de 132 matchs pour 59 buts marqués, la plupart d’anthologie. Adulé, vénéré même par le volcanique stade Ali Sami Yen, il devient le meilleur joueur étranger de l’histoire de la Süper Lig et finit de décorer son armoire à trophées (dix titres jusqu’en 2001), entouré de ses lieutenants : le défenseur central Iulian Filipescu, Adrian « Cobra » Ilie, et celui qu’il considère comme son frère, Gică Popescu. Ces « expendables » font du Cimbom une formation redoutée, capable de ne faire qu’un avec ses fanatiques pour mieux ingurgiter les terreurs du continent et décrocher la Lune.

Gheorghe Hagi en Ligue des champions, sous les couleurs de Galatasaray.
Gheorghe Popescu ivre de bonheur, après son tir au but décisif face à Arsenal en finale de la Coupe de l’UEFA 1999-2000.

Extase et eau de boudin

En l’an 2000, la filière roumaine ne se résume plus qu’au duo Popescu-Hagi, mais l’équipe de Fatih Terim repose sur l’ossature qui emmènera la Turquie dans le dernier carré du Mondial 2002, Hakan Şükür en tête. Reversé en Coupe de l’UEFA, Galatasaray écarte successivement Bologne, Dortmund, Majorque et Leeds, avant de dégoûter les futurs « Invincibles » d’Arsenal en infériorité numérique, au terme d’une séance de tirs au but maîtrisée (0-0, 4-1 tab).

Car si Hagi est exclu à la 94e (le grand défaut du Roi), il a rendu fou les ouailles d’Arsène Wenger avant que Popescu ne déclenche l’ivresse turque en tant que quatrième et dernier tireur. Et pour que personne ne puisse un jour mettre la nuit de Copenhague sur le dos de la loterie, les deux compères arrachent un dernier scalp, celui du boss final dans toutes les bonnes histoires mêlant histoire et dramaturgie : le Real Madrid. Avec Mircea Lucescu sur le banc pour un interlude efficace, la boucle est bouclée à Monaco (1-2, a.p), grâce à un doublé de Mário Jardel. Une performance inégalée et sans doute inégalable, qui octroie un seuil de respectabilité à la Turquie sur le plan européen.

Gheorghe Hagi tenant fièrement la Coupe de l’UEFA glanée sur la tête des Gunners.

Bien sûr, les cagades et flops sur l’axe tricolore-demi-lune existent (Ionuț Luțu, Radu Niculescu, Ovidiu Petre, Gabriel Tamaș) mais les travaux de la Génération dorée entre 1996 et 2001 font foi : l’alchimie est possible, loin de l’inimitié nationale creusée par quatre siècles et demi d’occupation ottomane. Un événement, toutefois, viendra refroidir l’idylle : le transfert de Florin Bratu, intervenu en 2003. Avant de provoquer des maux de tête aux Nantais, l’attaquant est au cœur d’un imbroglio entre Rapid et Galatasaray.

Les Turcs paient leur dû (2,75 millions de dollars), pourtant seulement 630 000 euros arrivent dans les comptes du club giuleștean. Mais où est passé le pécule manquant ? Pas besoin de voir bien loin : le transfert de Bratu est en réalité un des douze transferts incriminés, entre 1998 et 2004, par la Direction nationale anticorruption (DNA) dans Dosarul Transferurilor. Un immense scandale de corruption au cours duquel patrons de clubs et agents se sont goinfrés sur le dos de l’État roumain, des équipes roumaines et de joueurs comme Cosmin Contra ou Ionel Ganea, en déclarant des indemnités transactionnelles à la baisse par rapport aux sommes réelles. Un pillage en règle via évasion fiscale pour payer moins d’impôts, auquel ont pris part le patron de Rapid George Copos, les frères Giovanni et Victor Becali… mais aussi le néo-retraité et proche des Becali, Gică Popescu.

Traîné dans la boue par effet domino, Galatasaray décide de faire une pause dans l’import de joueurs roumains jusqu’à l’arrivée de Bogdan Stancu en 2011. Sauf que le Motan ne rentabilise pas du tout les cinq millions posés par le board de GS et s’en va en prêt six mois plus tard. Pas plus de réussite pour le latéral gauche Iasmin Latovlevici et sa barbe de druide en 2017, qui n’atteint même pas les 18 apparitions permettant d’étendre automatiquement son contrat d’un an. Mais ces erreurs de casting ne surprennent pas tant que ça : le vivier de la Roumanie est en transition, les nouvelles générations sont en gestation et le meilleur est amené à nouveau à sortir des académies, celle du « Regele » Hagi en tête.

Cicâldău-Moruțan, le retour de la filière roumaine

Alo, România ?

Un temps intéressé par les services de Nicolae Stanciu (Slavia Prague), Galatasaray se reprofile à l’été 2021 sur un vrai milieu box-to-box complet pouvant assurer des deux côtés du terrain, enfant de Dobrogea comme le Maradona des Carpates : Alexandru Cicâldău, débarqué sur les rives du Bosphore contre 6,5 millions d’euros. Inconnu des Turcs, l’ancien international espoir qui a brillé à l’Euro U21 de 2019, doit bouger depuis déjà un an mais aucune des formations parmi Everton, la Sampdoria ou le Torino ne parvient à s’aligner sur les exigences de CSU Craiova.

Trop grand pour la Roumanie, il a besoin d’un défi intermédiaire, devenir la pierre angulaire d’une formation à pedigree mais aussi en reconstruction. En somme : s’imposer et jouer, ces deux mots bannis par bien des footballeurs tricolores expatriés sur les dix dernières années. Comme d’autres de sa génération, « Cicâ » doit se mettre en danger, s’habituer à la pression en club et à la fièvre européenne pour pouvoir tirer la sélection A vers le haut. Autrement dit, ramener Tricolorii à un Euro, puis à un Mondial.

Olimpiu Moruțan et Alexandru Cicâldău, joie sur l’Ali Sami Yen.

Pour l’épauler et faire danser la hora aux adversaires, GS a pioché Olimpiu Moruțan, de deux ans son cadet, enfin évacué de l’enfer FCSB et des griffes de Gigi Becali… pour une bouchée de pain (3,5 millions d’euros, plus des bonus de performance). Le roi des passes décisives en Liga 1, lui aussi passé par la case sélection espoirs mais fantomatique à l’Euro de mars dernier, est venu également se chercher une passerelle vers les cinq grands championnats, en plus de cette régularité dans l’adversité qui lui fait encore défaut, à 22 piges.

« Oli » a eu la bonne idée de préférer le numéro 21 au 10 autrefois porté par Hagi, aspect qui aurait pu le rendre d’entrée vulnérable, les Turcs n’étant pas avares en comparaisons exagérées. Galatasaray a scintillé quand la colonne vertébrale était roumaine vingt ans plus tôt, mais compte tenu des échecs récents, la réussite du duo technique revêt un aspect obligatoire pour que la filière tricolore soit réactivée pour de bon.

Voir Istanbul et rugir

Premier attaquant et premier défenseur, Alex Cicâldău a tenu à démontrer qu’il avait du sang froid à revendre dès sa première apparition, en transformant un penalty contre le promu Giresunspor, cinq minutes après celui vendangé par Mbaye Diagne. Hyperactif à la récupération, le néo-Lion a un rendement offensif encore en deçà de ses capacités réelles, chose que lui a fait remarquer Fatih Terim de vive voix.

Message compris : l’option frappe de loin, si précieuse à Craiova, a été réactivée contre le rival honni de Beşiktaş. Le premier but hors de la surface dans un derby contre BJK pour le Cimbom depuis… un certain Wesley Sneijder, en 2015. Et comme un symbole en chasse souvent un autre, l’ouverture du score de Cicâldău lors du dépeçage en règle de l’Olympique de Marseille en Ligue Europa (4-2), rappelle le pion de Sneijder contre la Juventus en 2013, du temps où Galatasaray de Didier Drogba et Felipe Melo échouait avec les honneurs en huitièmes de la Ligue des champions, face à Chelsea.

Olimpiu Moruțan a accessoirement son lot de clapets à claquer.

Qui plus est, lors du récital d’intensité face aux Phocéens, Alexandru Cicâldău n’a eu besoin que de 50 minutes – avant sa sortie sur blessure – pour s’assurer le statut d’homme du match : premier buteur donc, après une récupération dans le camp marseillais suivie d’un appel croisé pour attirer la sphère expédiée par Sofiane Feghouli, avant de conclure entre les jambes de Pau López. Puis proche du doublé, en provoquant le 2-0 contre son camp de Duje Ćaleta-Car d’une nouvelle course croisée au terme d’un pressing harassant. Vrai poumon de l’équipe, celui qui a passé six ans à l’Academia Hagi (2009-15) est aujourd’hui considéré comme le transfert le plus réussi de l’été.

Mais d’un point de vue roumanocentré, le plus encourageant pour l’avenir, ce sont finalement ses atomes crochus avec Olimpiu Moruțan. Dès le premier match de l’ex-pépite d’Universitatea Cluj face à Kasımpaşa, les nouveaux copains combinent : passeur pour Cicâldău, Moruțan force ensuite le portier Taşkıran à repousser sa tentative cadrée sur Kerem Aktürkoğlu, pour le but du break. Bien sûr, GS ne sait pas tenir un score (2-2), et l’ancien de Botoșani éparpille encore trop ses efforts et s’enferme parfois dans un déchet technique qui ne lui ressemble pas. Raison pour laquelle sa présence sur le terrain ne suit pas toujours un schéma logique. Mais le voir à l’origine de l’unique pion face à la Lazio, être au bon moment au bon endroit à la 100e minute contre Rizespor (3-2) ou mettre Kerem sur orbite pour crucifier le Lokomotiv Moscou (1-0) est vivifiant. Surtout quand, à l’opposé, le duo Dennis Man-Valentin Mihăilă ne vit pas sa meilleure vie à Parme…

Les rivalités de week-end en Roumanie laissées de côté, voir les deux se trouver parfois les yeux fermés, engendre un regain d’espoir : un temps, la coopération a d’abord aidé le club turc à se faire un nom. Et si, désormais, c’était aux jeunes roumains de rallier massivement Galatasaray afin d’en faire une rampe de lancement ? Un lieu où il n’y aurait pas d’a priori sur la provenance mais plutôt la garantie d’avoir droit au seuil de confiance nécessaire pour atteindre sa plénitude ? Octavian Popescu, Claudiu Petrila, Ianis Stoica, Ionuț Radu et l’ovni Enes Sali, sont tant de noms cités récemment – plus ou moins sérieusement – au rayon rumeurs de transfert, après le démarrage en trombe du duo Cicâldău-Moruțan. Des bruits de couloir éparses, mais avec Hagi et Popescu à l’autre bout du fil pour conseiller Terim, il est plus que jamais possible que cette fois, la nouvelle vague s’échoue sur le bon rivage.

Crédits photos : Profimedia, GSP, Antena Sport, BilgiUstam, Milliyet, Sporx

Galatasaray-Roumanie : d’amour et d’ivresse
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