Belgique

Comment le Club de Bruges est-il devenu une machine de guerre ?

Avec quatre titres et deux secondes places sur les six dernières années, le Club de Bruges commence tout doucement à marcher sur le championnat belge. La saison dernière, malgré une équipe affaiblie par le coronavirus et la fantastique remontée du Racing Genk, Bruges a une nouvelle fois été sacré champion. Une domination sans partage qui semble loin de s’arrêter au vu de l’écart avec les autres clubs qui continue de se creuser. Mais comment en est-on arrivé à une telle hégémonie ?

La scène se déroule en mai dernier, lors de la dernière journée de phase classique de la Jupiler Pro League : Vincent Kompany arrive tout sourire face aux micros après la qualification d’Anderlecht pour les Play-Offs 1, la compétition qui regroupe les quatre meilleures équipes du pays (soit deux équipes en moins que les saisons précédentes). L’entraîneur du Sporting se veut ambitieux pour le sprint final de son équipe : “On peut viser la deuxième place, ça serait un bel accomplissement, le titre est hors de portée“. Un constat lucide mais qui fait mal aux supporters mauves qui voient leur équipe, la plus titrée en Belgique, capituler avant même le début de cette mini compétition, alors que les points de tout le monde ont été divisés par deux (et donc les écarts avec). Cette année, les “Play-Offs pour le titre” s’apparentent à une lutte pour la deuxième place. Et cela risque de se répéter.

No Sweat no Glory

Une telle suprématie se savoure d’autant plus quand on a été au fond du trou. C’était le cas lorsque Bart Verhaeghe, le président actuel, a pris les commandes du Club il y a dix ans. A l’époque, les Blauw en Zwart (Bleu et noir en VF) finissent sur le podium. Pas un résultat catastrophique dans l’absolu, mais certaines troisièmes places font plus mal que d’autres. En l’espace d’une semaine, l’équipe voit Anderlecht célébrer le titre sur sa pelouse avant de se faire chiper la deuxième place lors d’une fessée 6-2 à Gand, l’ennemi régional.

C’est dans une ambiance très tendue que Verhaeghe devient président du club en février 2011. Dès son arrivée, cet énergique quadragénaire pose un constat : il faut que tout le monde se professionnalise. Entrepreneur coriace, il ne fait pas dans les sentiments et dégage ceux qui entravent la progression du projet comme le directeur sportif Luc Devroe. Il les remplace par des hommes en qui il a confiance, notamment Vincent Mannaert qui devient le nouveau directeur général. Le style a beau être radical, la majorité des supporters le soutiennent. Les valeurs brugeoises que sont travail, rigueur et franchise lui collent à la peau.

A tous les étages, la mutation est profonde. Le Club passe du statut d’ASBL à celui de Société Anonyme. Le personnel s’étoffe avec l’arrivée de psychologues, de coachs ligne par ligne et de professionnels de la communication. L’équipe première est également renforcée : Bjorn Vleminckx, meilleur buteur d’Eredivisie, Victor Vazquez, un numéro dix en manque de temps de jeu au Barca et Lior Refaelov, un fin technicien israëlien qui fera les beaux jours du championnat belge, débarquent pour donner fière allure au onze de base. Dans l’ombre de ces arrivées clinquantes, le jeune Thomas Meunier débarque de Virton sur la pointe des pieds.

En débarquant à Bruges, Meunier était considéré comme un attaquant, avant de passer sur le flanc, puis au back droit.

Bruges recommence à faire peur mais avec tant de changements, le succès est rarement immédiat. Pendant plusieurs saisons, l’équipe se retrouve des ambitions mais enchaîne les hauts et les bas. Sur le banc, Adrie Koster, Christopher Daum, Georges Leekens et Juan Carlos Garrido se succèdent sans vraiment démériter mais en étant loin d’amener le Club au niveau d’un Anderlecht qui vit ses dernières années de gloire. Verhaeghe est parfois moqué pour injecter beaucoup de moyens sans obtenir de résultats probants. “Je suis patient, le temps me donnera raison” rétorque-t-il au magazine Humo en 2013. Après tout, l’AS Rome ne s’est pas faite en un jour.

Le tournant, c’est l’engagement de Michel Preud’homme en septembre 2013. Entraîneur doté d’un sacré caractère, le Liègeois a connu le succès presque partout où il est passé, de Gand au Standard en passant par le FC Twente : il sait comment mener un groupe vers la victoire. Son profil apparaît d’autant plus précieux qu’il ne se contente pas d’apporter ses connaissances sur le terrain. Touche-à-tout (il a déjà occupé le poste de directeur sportif au Standard), Preud’homme met sa minutie et son perfectionnisme au service de la direction dans la gestion quotidienne pour corriger les derniers détails qui séparent le club de l’élite absolue.

Michel Preud’homme, ancien entraîneur du Club de Bruges.

La première saison pleine de Preud’Homme est celle qui installe définitivement le sourire sur le visage de Verhaeghe. Les Brugeois atteignent les quarts de finale de l’Europa League (défaite face au Dnierpopetrovsk, le cauchemar des commentateurs) et remportent la Coupe de Belgique avec un but somptueux de Refaelov à la dernière seconde de temps additionnel. Un premier trophée sous l’ère Verhaeghe fêté comme il se doit, mais qu’on ne s’y trompe pas : sitôt la dernière goutte de champagne lapée dans les vestiaires du Stade Roi Baudouin, tout le club était déjà focalisé la prochaine saison avec en point de mire le titre qui échappe à Bruges depuis 2005.

Plusieurs coup(e)s d’avances

A partir de 2015, la montée en puissance des Blauw en Zwart se concrétise aussi en championnat : l’équipe ne sort plus jamais du Top 2 et est sacrée championne une année sur deux. En 2017, Michel Preud’Homme quitte le Club l’esprit tranquille : la machine est lancée. Ses successeurs, deux anciens joueurs du Club, Ivan Leko et Philippe Clément (toujours en poste), mèneront eux aussi Bruges sur la plus haute marche du podium. L’ossature de l’équipe est en place et ne bouge que rarement. Brandon Mechele , un défenseur formé au club incarne la sobriété de la ligne arrière, Ruud Vormer, un médian néérlandais combine les rôles de marathonien de l’entrejeu et de donneur d’assist en s’infiltrant sur le côté. Un registre complet, c’est également se qui caractérise le double soulier d’or Hans Vanaken, au Club depuis 2015 : le milieu offensif profite de son mètre 95 pour surgir dans le rectangle depuis la deuxième ligne mais possède également une vision du jeu incomparable, synonyme de nombreuses passes décisives saisons après saisons.

Autour de cette base presque inamovible, les talents se succèdent sans perdre en qualité. Les huit scouts qui travaillent pour le Club, complétés par une bonne utilisation des datas, ont permis de réaliser quelques trouvailles, compilées dans le tableau ci-dessous. Ajoutez à cela la prime de qualification pour les poules de la Ligue des Champions (devenue une habitude), c’est un vrai trésor de guerre sur lequel le Club peut se reposer en cas de coup dur. Année après année, le fossé avec les autres clubs s’agrandit : Bruges compte désormais un budget de 90 millions d’euros, soit près du double qu’Anderlecht (50 millions), son dauphin en la matière.

Mieux, l’ancien club de Jean-Pierre Papin n’est plus obligée de vendre ses meilleurs joueurs pour équilibrer son budget. La direction semble toujours avoir un coup d’avance : “Je sais qui partira cet été, nous sommes déjà sur leurs remplaçants” confirme à Sport Foot/Magazine un Bart Verhaeghe toujours plus ambitieux. L’exemple le plus frappant de cette politique roulée comme du papier à musique, c’est le transfert de Krépin Diatta à l’AS Monaco pour plus de 16 millions cet hiver. L’ailier sénégalais était un des meilleurs dribbleurs de Belgique, en plus d’un sens du but de plus en plus aiguisé (10 buts en 19 matchs cette saison). Si les décideurs brugeois ont accepté l’offre monégasque, c’est qu’ils avaient constaté depuis quelques semaines des tensions dans le groupe, auxquelles Diatta n’était pas étranger, de par son comportement parfois trop individualiste. Ses bonnes stats promettant de faire monter les enchères, le Club n’a pas laissé passer l’occasion de le monétiser. Quelques mois plus tard, plus personne ne parle de Diatta car son successeur a déjà mis la barre encore plus haut. Arrivé en prêt de l’Ajax en octobre, Noa Lang n’en finit plus de régaler : dribbleur encore plus imprévisible que Diatta, il a déjà scoré 16 buts et délivré 9 assists en 29 matchs de championnat. Marcelo Bielsa serait fou de lui. Mais si Bruges s’est empressé de lever l’option d’achat à 6 millions, il en faudra beaucoup pour mettre le grappin dessus. Un coup d’avance qu’on vous disait.

En fait, personne, en Belgique, n’apparaît assez armé pour mettre à mal cette suprématie sur le long terme. Les empêcher d’être champion devient de plus en plus difficile, même si Genk a démontré lors de la saison 2018/2019 que ce n’était pas impossible. Mais à l’image du reste du train de poursuivants, le Racing n’est pas assez armé pour confirmer ces exploits qui restent souvent sans lendemain et prennent alors le goût amer d’une saison longue et douloureuse ponctuée par des claques en Coupe d’Europe. A l’issue de cette saison 2018/2019, Genk a certes gagné beaucoup d’argent en vendant Trossard à Brighton, Malinovskyi à l’Atalanta, Pozuelo à Toronto, Berge à Sheffield United et Samatta à Aston Villa (67 millions à eux cinq) mais n’a pas su réagir face à cette fuite simultanée de talents. Même le coach, un certain Philippe Clément, voyait que Bruges avait plus à lui offrir dans son évolution et n’a pas hésité longtemps à rejoindre les Blauw en Zwart. Du côté de Bart Verhaeghe, les mercatos sont moins agités : si un cadre de l’équipe s’en va, il est hors de question d’en voir d’autres quitter le navire et déforcer l’équipe.

L’exemple est d’autant plus parlant que Genk est un club en excellente santé financière. Ce qui est loin d’être le cas des autres grands clubs belges. A commencer par le Standard et Anderlecht, deux poids lourds historiques du championnat : 51 millions de dette pour les Liégeois, 116 pour les Bruxellois. Le transfert de Jeremy Doku à Rennes illustre bien le contraste par rapport aux Brugeois : symbole du projet anderlechtois, il a dû être vendu un an à peine après avoir éclot pour faire rentrer 25 millions dans les caisses mais créant déjà une grosse perte au niveau sportif. Dans la foulée, le Club de Bruges annonçait la prolongation d’Hans Vanaken et Simon Mignolet jusqu’en 2025. Si ça, ce n’est pas envoyer un signal…

Encore de la marge

Le projet brugeois a beau avoir progressivement atteint son rythme de croisière, plusieurs points continuent de donner des maux de tête à Bart Verhaeghe. Jusqu’il y a peu, les postes de gardien et de numéro neuf en faisaient partie. Les autres équipes, au moment de vendre, connaissent le nouveau statut du Club et n’hésitent pas à surévaluer leur joueur puisqu’il est de notoriété publique que Bruges a les moyens de ses ambitions. Notamment sur le front de l’attaque, secteur où les prix s’envolent le plus vite. Ainsi, que ça soit Kaveh Rezaei (venu de Charleroi pour 5 milllions), Michael Krmenčík (6 millions, Viktoria Plzen) ou David Okereke (8 millions dans les poches de la Spezia), personne n’a répondu aux attentes. A ce poste, comme pour un gardien, Bruges a réglé le problème en sortant le chéquier, mais pour des valeurs sûres, cette fois. Derrière, Simon Mignolet, arrivé de Liverpool pour 7 millions, a tout de suite rassuré toute la défense, tandis que devant, c’est Bas Dost, ex-meilleur buteur aux Pays-bas ainsi qu’au Portugal qui débarque pour 4 millions, en trouvant d’emblée le chemin du but (9 en 19 matchs).

Avec des renforts pareils, la pression des résultats s’installe d’elle-même. A l’image de certaines grandes écuries européennes, le titre ne suffit plus, il faut aussi performer en Coupe d’Europe. Chaque année, l’Europa League devient un objectif de plus en plus important. En ne s’interdisant pas de terminer à l’une des deux premières place de leur groupe de Ligue des Champions, Bruges veut surtout sécuriser la troisième place avec l’ambition d’aller le plus loin possible en C3. Or, ces dernières saisons, ça coince un peu. Principalement ces deux dernières où, après de très bonnes performances en Champions’ League, l’équipe se fait sortir dès les seizièmes en Europa. Il y a deux ans, la marche était tout simplement trop haute face à Manchester United (défaite 5-0 à Old Trafford après un partage 1-1). La saison dernière, le tirage avait été plus clément en désignant le Dynamo Kiev comme adversaire, mais le coronavirus en a décidé autrement. Avec tout le staff ainsi que plusieurs cadres en quarantaine, la tâche s’est méchamment compliquée et la défaite 0-1 au retour n’en est que plus frustrante. Il y a beau avoir des circonstances atténuantes, le Club, qui se prépare pour ce genre d’échéances en étoffant de plus en plus son noyau, a eu beaucoup de mal à digérer l’élimination.

Simon Mignolet et Bas Dost (à gauche), des recrues d’expérience et de poids pour le club de Bruges !

Un autre problème qui doit être solutionné en ne regardant pas à la dépense, c’est le dossier du stade. Actuellement, le Club joue ses matchs au Jan Breydel Stadion, une enceinte de 30 000 places partagée avec les voisins du Cercle de Bruges, dans laquelle il se sent à l’étroit. Comme le révèle l’Echo, Verhaeghe voit grand avec un nouveau stade à 100 millions d’euros, doté de 40 000 places. Mieux, l’équipe en charge du projet est celle qui s’est occupée de la rénovation du Vélodrome de Marseille. Pour ce projet-ci, elle a imaginé des gradins très proche du terrain et une tribune verticale inspirée du mur jaune de Dortmund pour faire rugir le “You’ll never walk alone” de plus belle. Ce petit bijou se situera sur le site du stade actuel à partir de la saison 2022-2023 si tout se passe bien. Il sera propriété du Club, et non pas de la ville comme c’est le cas pour le stade actuel. Résultat, le Cercle de Bruges sera lui aussi contraint de se trouver un nouveau stade. Et c’est bien là le problème : leur projet de construction a été rejeté, ce qui retarde aussi les projets du Club puisque le Cercle a donné son accord pour la démolition du Jan Breydel à la condition de disposer d’un nouveau stade.

Le Club se sent à l’étroit et ses envies d’expansion se traduisent également par leur récente tentative d’entrée en bourse. Tentative car les dirigeants brugeois se sont finalement rétractés en dernière minute. Il faut dire qu’avec une valorisation à 250 millions, la mise de départ était sans doute un peu trop ambitieuse, ce qui explique que le Club n’a pas mobilisé assez d’investisseurs. Une vraie déception pour Verhaeghe qui ne l’empêche pas d’être “tourné vers l’avenir“, comprenez qu’il ne s’interdit pas de retenter l’expérience. Car la tentative, bien qu’avortée, avait été longuement étudiée et devait servir à lever de nouveaux fonds pour accroître définitivement sa domination sur le marché belge mais aussi pour se positionner sur la marché international.

En ces temps d’émancipation du football européen (coucou la Super League, on te voit), Bruges a compris qu’il fallait plus que jamais accrocher le bon wagon pour continuer sa marche en avant. Si on ne parle pas d’une initiative de la même envergure que la tentative de réforme de Ligue des Champions, Bruges fait malgré tout partie de ces clubs qui se voient grandir plus vite que leur championnat. En témoigne leur volonté de voir naître une Beneleague pour croiser le fer avec les meilleurs clubs néerlandais. La comparaison avec l’Ajax, qui soutient le projet et qui est cotée en bourse, en plus d’obtenir d’excellents résultats en Coupe d’Europe, est souvent reprise par Verhaeghe. Le président brugeois aura fort à coeur de montrer à toute l’Europe que son club travaille bien. Avec un groupe de Ligue des Champions composé du PSG, de City et de Leipzig, l’occasion est belle pour se montrer.

Crédits Photos : IMAGO

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