Asie

Le Mumbai City FC : Cityzen à la conquête de l’Inde

Au terme d’une saison de Hero ISL éprouvante jouée dans une bulle pour cause de COVID-19, le Mumbai City FC vient de conquérir le premier titre de son histoire. Près de deux ans après son passage sous le pavillon du City Football Group, en novembre 2019, le club indien tire les premiers bénéfices de son partenariat et espère imposer le football et la marque cityzen au pays du cricket.

Il n’y en a que pour City cette année ! Si l’équipe de Guardiola impressionne l’Angleterre et une bonne partie de la planète, un autre club de la holding émiratie qui contrôle Manchester City fait les gros titres en Inde. Un peu plus d’un an après le rachat de 65% de ses parts par le City Football Group, le Mumbai City FC a remporté la finale de l’Indian Super League pour la première fois de son histoire, en mars 2021. Quelques mois après le 5e sacre consécutif des Mumbai Indians en IPL (le championnat de cricket), comme un symbole.

Un but à la 90e minute de Bipin Singh, sur une passe de l’ancien parisien Bartholomew Ogbeche, a scellé la victoire (2-1) des Islanders face à l’ATK Mohun Bagan dans ce match disputé à huis clos à Goa.

Si le club de Bombay, dans l’ouest de l’Inde, faisait partie des favoris au début de la saison, il s’offre cette année un incroyable doublé. Mumbai City a aussi terminé en tête de la phase régulière à 11 équipes, et disputera l’année prochaine l’AFC Champions League. Il n’aura donc fallu qu’un an au club du Sheikh Mansour pour faire en Inde ce qu’Aguero et ses coéquipiers ont mis quatre saisons à accomplir en Premier League.

Membre du City Football Group depuis 2019

En effet, en novembre 2019 le Mumbai City FC a rejoint Manchester City, New York City, Melbourne City, Yokohama Marinos, Montevideo City Torque, Girona FC, Sichuan Jiuniu, Lommel SK et l’ESTAC au City Football Group, qui appartient lui-même au Abu Dhabi United Group et donc au Sheikh Mansour bin Zayed Al Nahyan.

Le 28 Novembre 2019, Nita Ambani et Ferran Soriano annoncent l’entrée du CFG au capital du Mumbai City FC

Pour s’associer avec le CFG, et devenir une place forte du football en Inde et en Asie, les propriétaires du club depuis ses débuts en 2014 Bimal Parekh et Ranbir Kapoor, un acteur adulé de Bollywood, ont cédé 65% des parts du club. Ils espéraient ainsi « répliquer les succès de Manchester City en Premier League, c’est-à-dire gagner tout ce qui se présente à nous », comme l’expliquait Kapoor lors de l’annonce de ce partenariat. Et en faire le plus grand club d’Asie.

Le choix du Mumbai City FC avait étonné. Mais selon les dires de Ferran Soriano qui pilote les actions du CFG, les négociations étaient ouvertes depuis deux ans, et le groupe étudiait le football indien depuis plus longtemps encore. C’est donc un choix mûrement réfléchi. « Nous pensons que cet investissement sera porteur d’évolutions favorables au Mumbai City FC, au CFG et au football Indien en général » avait sobrement exprimé Khaldoon al Mubarak, le président du groupe.

C’est Damian Willoughby qui a été choisi pour superviser les affaires indiennes du CFG, et poser les bases d’une pyramide robuste. Un projet qui repose sur le divertissement des fans, les succès sportifs et la formation des stars de demain. Un changement de paradigme pour une équipe habituée à perdre avec des stars vieillissantes (Anelka, Forlan, Ljungberg ont tous porté le maillot désormais.. skyblue).

Un succès construit

Cette saison, le Mumbai City FC a pu miser sur un recrutement ambitieux. Près d’une quinzaine de joueurs sont arrivés, parmi les meilleurs talents de la ligue, ainsi qu’un nouveau staff pour jouer un football de possession offensif.

« Au Mumbai City, le style de jeu est très important. Ce n’est pas seulement important de gagner, il faut le faire en jouant un beau football ».

Sergio Lobera lors de sa conférence de presse de présentation

L’espagnol, ancien coach des jeunes au Barça et adjoint de Tito Vilanova, a officié jusqu’en 2020 au FC Goa, avant de remplacer Jorge Costa à Mumbai. Sans faire des Islanders le Barcelone du Maharashtra (l’Etat Indien dont Bombay, est la capitale), il les a transformés en équipe dominante (13 victoires et 6 nuls en 23 matches), avec une série de 12 matches sans défaite, la meilleure attaque du championnat (39 buts) et une possession moyenne de 59,93%.

Pour y parvenir, il avait à sa disposition l’un des meilleurs effectifs de la Hero ISL. Ses dirigeants lui ont offert la colonne vertébrale de son ancienne équipe de Goa (Ahmed Jahouh, Mandar Rao Desai et Mourtada Fall), pour faire passer ses idées de jeu plus facilement. Et quelques grosses pointures : le français Hugo Boumous (meilleur joueur d’ISL la saison passée, encore excellent cette saison avec 3 buts et 7 passes en 16 matches), l’ancien parisien Bartholomew Ogbeche (8 buts) et l’attaquant anglais Adam Le Fondre (11 buts), prêté un an par le Sydney FC.

L’Influence du City Football Group

Cette association au City Group doit permettre de faire grandir le club de Mumbai, et à terme le football Indien, en lui faisant bénéficier des conseils des experts du club Citizen et de son réseau à travers le monde.

Ce recrutement en est un premier exemple. Il a été piloté à distance par Brian Marwood, sorte de  directeur sportif des clubs affiliés, excepté Manchester City. Fort d’un réseau de 65 scouts explorant les recoins du globe et de toute une panoplie de spécialistes de la performance et de la data, mais sans le chéquier dont dispose Guardiola, il coordonne les efforts pour répondre aux besoins de ses entraîneurs.

Brian Marwood a piloté le recrutement du Mumbai City FC depuis Manchester

Quelques mois avant le début de la saison, on lui a fourni une liste de courses avec les postes, les caractéristiques de joueurs recherchés, le budget et il s’est démené pour trouver la perle rare. C’est ainsi qu’Adam Le Fondre, meilleur buteur du club cette saison, est arrivé en Inde.

La présence du CFG a d’ailleurs été capitale pour attirer le buteur anglais :

« J’allais dans un pays étranger où le niveau n’est pas vu comme très élevé. J’avais l’impression qu’en optant pour le City Group, ce serait plus professionnel, avec les meilleurs entraîneurs, les meilleures installations et tout ce dont j’avais besoin en tant que joueur de football. Ils m’ont aussi dit que lorsque je finirai ma carrière, ils m’aideront quelle que soit la voie, qu’il s’agisse d’entraîner ou d’autre chose »,

Adam Le Fondre, dans Guardian

Marwood est en relation étroite avec les entraîneurs de ses filiales. Ils partagent chaque semaine les données collectées lors des matches et des entraînements, sur ses joueurs et leurs adversaires. Analysées, disséquées par une armée d’employés à Manchester, elles sont ensuite mises à disposition des clubs avec les avis de spécialistes, de physiologistes, d’as de la performance, de la santé mentale, etc.

Le projet Mumbai City FC ne s’appuie donc pas que sur des pétrodollars, mais sur une synergie des compétences. Et même Pep Guardiola participe.

« Les entraîneurs que nous avons à Mumbai City seront en relation avec Pep Guardiola et avec tous nos autres entraîneurs ».

Ferran Soriano, lors de la conférence de presse du 28 Novembre 2019

Un football champagne pour attirer sponsors et spectateurs

Des belles paroles ? Pas seulement puisque tous les clubs affiliés au CFG se doivent de répliquer du mieux possible les préceptes de Guardiola. La présence de Sergio Lobera, ancien de Barcelone, est donc d’autant plus importante. Il doit permettre à Mumbai de proposer le fameux « City Way », un football champagne et divertissant. Un jeu attrayant qui fera (re)venir du monde au stade, et donnera envie aux plus jeunes de s’inscrire en club. De préférence, celui de City.  

Pour cela, les entraîneurs ont à disposition de nombreux experts ainsi que des informations sur les méthodes d’entrainements de Manchester. La tactique, le management, le suivi médical des joueurs, tout a été étudié. Ils ont même bénéficié de l’expérience de New York City sur les particularités d’une compétition disputée en quarantaine.

Côté sponsors aussi, l’effet CFG s’est fait sentir. Le club a signé un deal avec l’équipementier Puma (qui a signé un accord de 650M£ pour équiper 5 franchises de City pour les dix prochaines années). Et le maillot des Islanders arbore désormais les logos d‘Etihad Airways, de Zurich International Life (une compagnie d’assurance), de Midea et de Cisco. Des marques autant attirées par le marché indien que par la perspective d’une stratégie globale avec le City Football Group, et Manchester City en fer de lance, notamment pour les deux dernières par exemple.

Pourquoi l’Inde et Mumbai ?

Mais dans cette quête de sens, une question demeure : pourquoi investir en Inde, et plus encore à Bombay ? La ville est plus connue pour ses studios de cinéma (Bollywood) et son équipe de cricket, alors que des villes comme Kerala et Kolkata (Calcutta) sont les places fortes du football Indien.

Si Mumbai a une population de 21 million d’habitants, le club peine à remplir son stade de 8000 places. Les infrastructures du club ne font pas rêver et l’équipe n’a jamais rien gagné. Si on peut s’imaginer que l’ESTAC et Lommel auront un rôle à jouer dans la formation et le recrutement des jeunes, que Montevideo est un pied sur le continent sud-Américain, que le Girona FC permet d’exposer des joueurs à une ligue compétitive, pourquoi s’associer au Mumbai City FC ?

La West Coast Brigade, fervents supporters des Islanders, ont suivi le à distance

Bon, déjà, quand on veut faire de son groupe un leader du divertissement, on peut penser que s’implanter à Bollywood est une étape logique. Ce rachat s’explique en fait pour plusieurs raisons.

Avec une économie florissante, une classe moyenne de plus en plus importante et intéressée par le football, l’Inde fait figure de marché important dans le business du sport. Et Bombay est la capitale économique du pays. Les audiences du football augmentent chaque année (+16% cette année) et le championnat indien attire plus de 250 millions de téléspectateurs sur la saison ! Des chiffres qui feraient saliver n’importe quel publicitaire. C’est bien plus que les audiences cumulées en Inde par la Premier League et la Coupe du Monde 2018 par exemple.

Les jeunes indiens se prennent au jeu

Le cricket est toujours le sport numéro un mais le football arrive désormais en deuxième position, et un sondage a révélé que 64% des jeunes se sont intéressés au foot en 2019, contre 27% en 2013. De quoi clouer le bec à Agnelli. Pourtant le championnat est diffusé sur 11 chaînes et dans 7 langues différentes ! Les sommes dépensées ne sont pas encore équivalentes dans ces deux sports par contre. Hero MotoCorp, le constructeur de deux roues qui sponsorise l’ISL, a dépensé 25 millions de dollars sur trois ans là où le championnat de cricket perçoit 340 millions sur 5 ans de la marque Vivo. Même notre Ligue 1 fait pâle figure à côté (Uber Eats paye 15 millions d’euros par an pour son naming).

Mais si le CFG s’intéresse autant à l’Inde et au Mumbai City FC, c’est pour donner une nouvelle dimension à sa stratégie globale. Bombay est la ville qui recrute le plus dans le secteur des nouvelles technologies en Asie et le digital est au cœur de la vision de Ferran Soriano. Avec la Chine, où le groupe d’Abu Dhabi a investi au Sichuan Jiuniu FC, l’Inde est un réservoir potentiellement inépuisable pour développer les talents de demain. Mais c’est aussi un marché pour tester et écouler de nouveaux outils technologiques développés par des partenaires comme SAP, Cisco, Acronis, Phoenix Lab, Overtime dans des domaines très variés (e-sport, fitness, nouveaux médias, etc) :

« Compte tenu de notre positionnement stratégique, et de l’attention que nous portons à l’innovation technologique, je pense que nous avons créé une plateforme très attrayante pour permettre à de grandes marques de lancer leurs technologies, et de continuer à les développer avec nous. Et en même temps, il s’agit principalement d’utiliser ces technologies pour créer une meilleure expérience pour nos fans, d’être aussi efficace que possible dans la gestion de ces systèmes en interne ».

Omar Berrada à SportsPro

Développer les talents de demain pour la sélection nationale

Le terrain reste tout de même l’atout principal de ce « Disney Project » développé par Soriano. Avec pour mission de tirer tout le football indien vers le haut, et avec lui l’équipe nationale (105e au classement FIFA).

« Le pilier central de cette association c’est la progression du Mumbai City FC. Et ensuite, avec un peu de chance, avoir un effet sur l’équipe nationale » avait esquissé une source anonyme lors de la vente du club au City Football Group. Mais pour cela, il s’agit d’abord de stabiliser le club et de pérenniser ses fondations

« Le challenge pour nous c’est la mise en place d’une organisation robuste, et d’une pyramide qui permettent au club d’identifier, d’encourager et de développer des jeunes footballeurs talentueux. Si nous sommes capables d’y parvenir, nous aurons un club solide et pérenne ».

Damian Willoughby lors d’une conférence de presse organisée par téléphone après le titre :

Avec son réseau de scouts, d’éducateurs et d’entraîneurs, le City Football Group dispose des compétences techniques pour améliorer la formation chez les Islanders. Le problème, ce sont surtout les infrastructures. Elles sont quasiment inexistantes dans tout le pays. La plupart des clubs de Hero ISL ne disposent pas d’un centre de formation, contrairement à leurs homologues de I-League (sorte de 2e division). Il va donc bien falloir sortir le chéquier un jour ! Le Mumbai City FC n’a lancé son réseau d’écoles de football qu’en août 2019, soit quelques mois avant le rachat. Mais Willoughby l’a promis après la victoire, le club va investir dans différents programmes pour renforcer ses équipes de jeunes et son académie.

« Le rêve c’est de voir un joueur indien signer à Manchester ».

Adam Le Fondre dans The Guardian

Le joueur passé par Reading et Bolton estime cela possible dans les 5 à 10 prochaines années. D’ici là, le club de Ranbir Kapoor et du Sheikh Mansour aura l’occasion de se frotter à ce qui se fait de mieux sur le continent asiatique et d’éprouver ce partenariat à un autre niveau. Qualifiés pour la prochaine édition de l’AFC, ils ne bénéficieront pas en revanche d’une rallonge pour renforcer l’équipe, mais espèrent pouvoir compter sur la West Coast Brigade, un fervent groupe de supporters.

Ils pourront également compter sur un autre atout : le City Football Group est aussi propriétaire de Melbourne et Yokohama, deux clubs qui ont déjà disputé la compétition. Un bon parcours et une nouvelle qualification marqueraient à coup sûr une progression sportive et commerciale. Et valideraient la stratégie choisie par le City Football Group. Avant un documentaire Amazon ?  

Crédit Photo : GOAL / AFP / Christopher Thomond / The Guardian / ISL

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