Chine

La Chine, un Eldorado en voie de disparition

Alors que la Chine a longtemps symbolisé les dérives du foot-business, une nouvelle politique vise désormais à pérenniser le championnat local et à en faire émerger plus de talents locaux.

Le football chinois dans une nouvelle ère

La folie des transferts mirobolants et des salaires exultants dans le foot chinois pourrait toucher à sa fin, car l’heure est au constat pour les dirigeants du ballon rond. Et malheureusement il n’est pas rose. Alors, fort de cette profonde remise en question, des actes fondateurs ont été pris par le plus haut sommet du football chinois. En effet, dernièrement a été instauré grâce à une série de mesures novatrices, un plus strict contrôle financier de la Fédération Chinoise de Football (CFA).

” Les dépenses des clubs de la Chinese Super League (CSL) sont près de dix fois plus importantes que celles de la K-League sud-coréenne, et trois fois plus conséquentes que celles de la J-League japonaise “.

A calculé Chen Xuyuan, le président de la CFA.


Ce dernier, livre un constat clair et juste sur l’état du championnat. Il faut bien dire que ces derniers temps, la chasse aux transferts tous plus impressionnants les uns que les autres était de mise avec comme sommet l’arrivée au Shanghai SIPG de l’international brésilien Oscar pour 60M€. Un record pour un club chinois. Il y a eu aussi la signature de l’ancien buteur des Dragons de Porto, Hulk, recruté pour une faramineuse somme de 55,8 M€. Rien que ça. Tous ces transferts ont fait de la Chine un Eldorado pour certains footballeurs où sont aussi passées plusieurs autres stars du ballon rond comme Didier Drogba, une des premières stars du championnat. La CSL a également pu compter sur les passages d’Alex Teixeira, Jackson Martinez, Cédric Bakambu, Yannick Ferreira Carrasco, Ramires, Paulinho, Marek Hamsik, Anderson Talisca ou encore Axel Witsel. En grande partie à cause des sommes folles et déraisonnables versées aux vedettes du championnat national, l’impact financier des clubs est au plus mal. Si, on veut être concret sur la situation, on peut notifier que depuis son arrivée en Chine, Oscar perçoit annuellement 23,4 M€, soit le plus gros salaire du championnat pour l’année 2020. Mais auparavant, cela avait grimpé pour atteindre les 38M€ annuels pour Tévez lors de son passage en Super League chinoise. Le plus gros salaire dans l’histoire du championnat.

Chen Xuyuan, président de la fédération chinoise de football

Conséquence directe, « cela affecte non seulement le présent, mais aussi le futur du football chinois » comme le souligne Chen Xuyuan, avant d’y ajouter « cette politique qu’on a mis en place vise à freiner les bulles d’investissement dans nos championnats et à promouvoir le développement sain et durable du football professionnel chinois » pour enfin conclure sur la sélection : « notre équipe nationale (75e du classement FIFA) est à la traîne ».

D’ailleurs, contrairement à ce qu’on pourrait penser, beaucoup de joueurs étrangers ne s’éternisent pas en China Super League malgré un salaire conséquent.

“L’argent rend le transfert attirant. Nous ne sommes que des hommes”

John Obi Mikel au Telegrapf

Obi Mikel, ancienne star des Blues ayant évolué en Chine en évoque son aventure contrastée : « Ce n’est même pas comparable à la Championship. Je l’ai très vite réalisé. C’est un championnat qui veut grandir, beaucoup d’argent est investi, mais il y a vraiment beaucoup de chemin à faire. Je pense qu’ils vont galérer pour aller où ils veulent. (…) La Chine est bien loin de la Major League Soccer par exemple. Malgré l’argent, ils vont galérer à hausser leur niveau. C’est peut-être à cause de la langue. C’est assez décourageant ». Il rajoute que « l’argent rend le transfert attirant, nous ne sommes que des hommes, mais il ne faut pas se laisser séduire par les zéros sur le chèque si tu es au début de ta carrière, ça ne vaut pas le coup». Un témoignage qui contraste donc son passage en Chine.

John Obi Mikel avec les Tianjin Tigers.

“Nos clubs ont trop dépensé et notre football professionnel n’a pas été géré de manière durable. Si nous ne prenons pas de mesures en temps opportun, je crains que cela ne s’effondre”.

Chen Xuyuan, président de la fédération chinoise de football auprès de l’agence de presse Xinhua

Des sanctions financières pour les clubs

Devant ces faits, la Fédération Chinoise de Football a décidé de sévir financièrement les clubs en instaurant un salary cap. Depuis ce 1er janvier, les joueurs étrangers ne peuvent plus toucher plus de trois millions d’euros par an, tandis que la rémunération des joueurs chinois a été plafonnée à environ 630 000€ annuels. Les clubs de CSL devront renégocier de nouveaux contrats avec tous leurs joueurs, mais pourront proposer des avenants à ceux dont le salaire annuel dépassait la limite avant la réforme.

Pour Liu Yi, le secrétaire général de la CFA, « le critère de référence ne doit pas être les dépenses mais la pérennité. Désormais, nous visons une meilleure gouvernance, un modèle économique plus durable et un meilleur système de formation afin que les jeunes joueurs se développent et rendent notre sélection plus compétitive ».


À l’image de l’ancien barcelonais Paulinho ou de l’international camerounais Cédric Bakambu, « quelques grands noms jouent encore en Chine. Mais est-ce que ça a contribué à la progression des joueurs locaux ? » interroge Liu Yi à l’AFP. Le plafonnement des salaires accentue une tendance plus ancienne en faveur de la discipline budgétaire. En 2017, quelques temps avant l’arrivée d’Oscar à Shanghai, la Fédération avait déjà imposé une taxe de 100% sur les indemnités de transferts des joueurs étrangers recrutés par des clubs chinois. L’argent reçu a été transmis vers l’accompagnement des jeunes footballeurs du pays. Les départs ces derniers mois de l’Italien Graziano Pellé, ou d’Hulk ont résonné comme tant d’exemples de la fin d’un cycle. Auparavant, il y avait déjà eu le départ précipité de Carlos Tévez du Shanghai Shenhua.

Avec ces nouvelles mesures, l’ancien milieu offensif de Chelsea Oscar, touchant actuellement un salaire mirobolant de 26,37 M€ par an au Shanghai SIPG devrait enregistrer une réduction de salaire massive de 86%, soit 18,19 M€ de moins, s’il décide de rester au club jusqu’à la prochaine campagne nationale et au-delà. Les clubs dépassant ces limites salariales seront sanctionnés de plusieurs points, voire même d’une relégation. Les joueurs dont les salaires dépassent le plafond ne seront quant à eux pas autorisés à participer aux matchs organisés par la fédération. Le président de la fédération déclare d’ailleurs à ce propos que « peu importe la taille du club ou la renommée du joueur, nous suivrons strictement les règlements sans aucune considération. Ne testez pas notre détermination ».

Carlos Tevez, joueur mythique lors de son arrivée en Super League chinoise qui avait fait grand bruit

Contraints aussi par la pandémie de Covid-19, les clubs chinois n’envisagent plus de dépenser des fortunes en vue de la saison prochaine, qui doit débuter au printemps. Dans leur viseur se trouvent plutôt des joueurs libres, disponibles pour un prêt ou valorisés à moins de 5,6 M€, le seuil à partir duquel la taxe à 100% s’applique. En conséquence, les dépenses d’achat de joueurs ont très nettement diminué, étant passées de 418 M€ à 164 M€ entre 2015 et 2020 pour la China Super League. Pour justifier ces mesures, Chen Xuyuan a déclaré : « Nos clubs ont trop dépensé et notre football professionnel n’a pas été géré de manière durable. Si nous ne prenons pas de mesures en temps opportun, je crains que cela ne s’effondre». La fédération met quant à elle en avant, des « investissements irrationnels croissants», ainsi que la faiblesse du système de formation local ou encore le manque d’argent pour financer les stades et les infrastructures d’entraînement dans le pays.


Il y a urgence, car la sélection nationale peine à trouver une place sur le continent asiatique, malgré la prise en charge entre 2016 et 2019 de Marcello Lippi, mythique entraîneur ayant gagné la Coupe du monde 2006 avec la Squadra Azzura. Il y a eu aussi de nombreux autres techniciens étrangers dans le championnat de Fabio Capello à Fabio Cannavaro en passant par André Villas-Boas et Bruno Génésio. Malgré cela, la Chine ne s’est plus qualifiée pour la Coupe du monde 2002 et Wu Lei, le meilleur joueur de l’Équipe nationale et ses coéquipiers sont actuellement mal partis dans les éliminatoires de l’édition 2022. Il était donc temps de changer de méthode pour le foot chinois.

Le logo de la China Super League (CSL)

Des conséquences positives à long terme

Une telle réforme du système de rémunération des joueurs étrangers évoluant en Chine ne sera pas sans conséquence. La première, importante, porte sur l’attractivité du championnat : un certain nombre de stars mondiales risquent en effet de plier bagages ; d’autres pourraient encore à l’occasion du mercato hivernal, reconsidérer leur objectif de rejoindre un club chinois. C’est ce que confie l’agent de joueurs Christophe Hutteau auprès de RTL, pour qui « accepter de se rendre dans un championnat où personne ne parle anglais et où la pollution est un véritable problème », ne peut qu’accentuer la fin de la frénésie des footballeurs étrangers pour le championnat chinois. Il y ajoute que « beaucoup de joueurs ne voudront plus aller en Chine s’ils n’ont pas cette compensation financière ».

Bien que la présence sur le terrain de ces stars apporte de la visibilité à la China Super League, cette présence déséquilibre donc in fine les équipes que ce soit financièrement ou sportivement, tout en empêchant les jeunes talents locaux d’émerger. Il s’agit pourtant là d’une condition sine qua non pour devenir un championnat compétitif à l’échelle mondiale, tout en s’enracinant auprès des populations de ces pays.

Cédric Bakambu, star du Beijing Guoan

“Pour Xi Jinping, le développement du football est vital pour la prospérité du pays.”

Philippe Escande pour Le Monde.

L’agent de joueurs Bakari Sanogo, particulièrement actif entre la Chine et l’Afrique, ne s’y trompe pas. L’avenir se lève en Chine, prévient-il auprès du Confluences : « La Super League est un championnat d’avenir, estime ainsi l’agent de Moussa Sissoko : le foot est désormais mondial et les grands championnats européens ne sont plus les seuls à pouvoir attirer à eux les jeunes talents. Tant mieux ! ». Pour celui qui a un œil tant sur les terrains qu’en coulisses, le soleil se lève définitivement à l’Est : « si les clubs et leur formation montent en puissance aux États-Unis, avance encore Sanogo, c’est bien en Chine que cette ascension est la plus spectaculaire ».
Si on en croit ses propos, le football en Chine risque bien de poursuivre son spectaculaire développement avec paradoxalement un meilleur championnat et une meilleure Équipe nationale, quitte à se priver progressivement des stars. D’ailleurs pour le gouvernement chinois, organiser, voire remporter, une Coupe du monde de football dans les 15 prochaines années est un objectif affiché. Et dans cette stratégie de long terme, moderniser le fonctionnement des clubs de son championnat est une étape indispensable.

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Le président chinois Xi Jinping, et son amour pour le football

Dans cette quête de rehaussement du niveau et de la compétitivité de son championnat, la fédération chinoise peut aussi compter sur le soutien inconditionnel du président du pays car pour lui, « le développement du football est vital pour la prospérité du pays ».

Crédit Photos : AFP / Reuters / Imago / Sina Corporation

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