Amérique

Ricardo Bochini : Le Mage d’Avellaneda

Dans son histoire et dans l’imaginaire collectif, l’Argentine a toujours été une terre promise pour les joueurs au petit gabarit et à la technicité au-dessus de la moyenne. Ces dernières années, le pays peut se targuer d’avoir fait émerger de grands esthètes de l’histoire du football mondial. De Diego Maradona à Lionel Messi, en passant par Ariel Ortega, Juan Roman Riquelme ou encore Pablo Aimar, le 10 argentin est un joueur unique dans notre sport. Pourtant, bien avant tous ces immenses joueurs, il y en avait un que le football moderne ne cesse d’oublier. Un homme capable de faire lever les foules sur un dribble ou une passe et dont la fidélité aura été le maître-mot de sa carrière : Ricardo Bochini.

Les années 70 : Une arrivée qui va métamorphoser tout un club

Comme dans chaque mythe ou dans chaque légende, il nous faut poser les bases de l’histoire. Ricardo Enrique Bochini est né le 25 janvier 1954 à Zarate dans la province de Buenos Aires. D’origine modeste, il est issu d’une fratrie de huit enfants. Fan absolu de joueurs comme José Sanfilippo ou encore Carlos Veglio, anciens joueurs de San Lorenzo, le jeune Ricardo commence donc naturellement le football à l’âge de dix ans dans sa ville natale, au club du Belgrano de Zarate. Très vite, il montre de très belles dispositions pour le sport-roi. A tel point qu’en 1969, à l’âge de quinze ans, il effectue un test chez les Bosteros de Boca Juniors. Le test, bien que concluant, ne se transformera jamais en contrat professionnel, le club ayant du mal à finaliser les modalités du transfert.

Bocha, forcément déçu, n’abdique pas pour autant. Le temps lui donnera raison, puisque l’année suivant après cet échec, il signe à Independiente. Repéré par l’œil avisé de Miguel Ángel Giachello, attaquant de los Rojos, Bochini est cédé par son club d’enfance et intègre à 16 ans les équipes de jeunes du club, en septième division argentine. Comme pour son transfert avorté à Boca, Ricardo Bochini s’arme de patience et répète ses gammes en attendant le Jour J. Sa vision de jeu et sa capacité d’élimination font mouche dans les catégories de jeunes et impressionne l’entraîneur de l’équipe première, Pedro Dellacha. Finalement, après deux ans à survoler les Inferiores, il effectue ses débuts professionnels un jour de juin 1972, en entrant à la 74ème minute. Le début d’une fantastique aventure qui va durer 19 longues années.


Très vite, Ricardo Bochini ne va plus sortir du onze titulaire d’Independiente et va même en devenir un pion essentiel. Doté d’une grande polyvalence, il est capable d’évoluer sur tout les fronts de l’attaque, même si son sens du but laisse grandement à désirer. Positionné en numéro 10 par son entraîneur, Roberto “Pipo” Ferreiro, Bocha paraît, de loin , nonchalant et peu impliqué. Mais la réalité est tout autre. Sa nonchalance naturelle cache en réalité une capacité d’élimination foudroyante et un sens du jeu hors du commun. La facilité qu’a Bochini à trouver les espaces libres et ses coéquipiers est tellement impressionnante que naît une expression pour la décrire : pase bochinesco ou en français dans le texte, la passe Bochinesque. Son mètre 72 lui permet, grâce à un centre de gravité plus bas, d’être insaisissable pour les défenseurs adverses.

Et d’ailleurs à la pointe de l’attaque, el Mago (comme on commence à le surnommer) s’est trouvé un comparse de premier choix. Avec Daniel Bertoni, récemment transféré de Quilmes, il forme la Dupla Letal (le duo létal) qui va permettre à Independiente de rafler de nombreux titres dans les années 70. Los Diablos Rojos vont littéralement rouler sur le continent durant la décennie et Bochini en sera le maestro, le maître à jouer, la tête pensante. Trois Copa Libertadores (73, 74 et 75), trois Copa Interamericana (73, 74 et 76), deux championnat nationaux (77 et 78) ainsi qu’une Coupe Intercontinental glanée en 1973, sur un but de Bocha face à la Juventus de l’immense Dino Zoff. Malgré des statistiques qui ne reflète pas toujours son apport sur le rectangle vert, Bochini reste tout de même en pleine ascension footballistique. Son influence est inestimable et il est, à 25 ans déjà, le symbole d’une génération dorée dans le cœur des supporters d’Independiente.

Ricardo Enrique Bochini - Wikipedia, la enciclopedia libre
Paradoxalement, moins il y a de cheveux, plus il y a de Coupes. C’est aussi ça la magie du Bocha.

Les années 80 et 90 : Bochini grand comme le football


Après une décennie précédente fructueuse, Independiente, en ce début d’années 80, tire un peu la langue. Le virage est compliqué pour los Rojos, qui ont vu beaucoup de joueurs partir vers d’autres cieux comme Daniel Bertoni, parti tenter sa chance au FC Séville. Orphelin de son buteur mais aussi d’autres cadres, le club passe donc deux années sans gagner un seul titre, que ce soit sur la scène national ou continental. Bochini est, encore une fois, brillant dans le jeu et est toujours le point d’ancrage de ses coéquipiers dans les trente derniers mètres. Pourtant, ses statistiques, elles, sont faméliques. Lui qui n’a jamais été fan du repli défensif, doit s’y plier et en perd parfois de sa lucidité. Tout comme son club, el Duende Rojo (le lutin rouge) traverse une période compliquée.

Pour remédier à cela, et refaire d’Independiente, la place forte du football argentin, les dirigeants décident de passer à la vitesse supérieure. Le club casse sa tirelire et décide de s’attacher les services de Jorge Burruchaga. Avec Ricardo Giusti, arrivé deux ans auparavant, Bochini peut enfin se reconcentrer sur ce qu’il sait faire de mieux : dribbler, distribuer et créer. L’entente est tout de suite magique entre les trois joueurs, et plus particulièrement entre Burru et Bocha. Accompagné par des joueurs de grande qualité, Independiente et Bochini retrouvent la goût de la victoire dès l’année suivante, en 1983, en devenant champion d’Argentine. L’année suivante, il réalise, avec ses coéquipiers, le doublé Copa Libertadores – Copa Intercontinental (en battant le Liverpool de Dalglish et Rush, excusez du peu). Après neuf années de disette, Independiente est de nouveau le grand d’Amérique.

INDEPENDIENTE: 28 AÑOS DE LA DESPEDIDA DEL BOCHA - Vermouth Deportivo
Bochini grand comme le football. Titre plus qu’évocateur du Grafico pour célébrer les 500 matchs de Bochini avec Independiente.

Pourtant, pour el Mago, l’histoire est tout autre. A 30 ans, le poids des années commence à peser sur son corps frêle. Bien sûr, il est encore le premier nom coché sur la feuille de match, bien sûr que son aura et son talent illumine encore la Doble Visera et bien sûr que son influence est le baromètre de la bonne santé des Rojos. Mais pour le numéro 10, la seconde moitié des années 80 ressemble plus à un chant du signe qu’autre chose. Malgré tout, Bocha est encore là et rayonne encore. Après avoir été un artisan du titre de champion en 88-89, il commence progressivement à rentrer dans la rotation du club. Refusant une offre de Boca Juniors (joli pied de nez à l’histoire), Ricardo Bochini préfère terminer sa carrière dans son club de toujours, se contentant d’apparitions sporadiques. Il est quand même élu en 1990, avec quatre autres joueurs, joueur de la décennie du championnat argentin. Mais malgré tout cela, sa fin de carrière est proche et lui-même semble le savoir. Elle va malheureusement se finir de la pire des manières.

En mai 1991, alors âgé de 37 ans, Bocha reçoit le ballon dans le camp d’Estudiantes et commence à se projeter dans le bloc Pincharrata. Pablo Erbin, son vis-à-vis du soir en profite pour le tacler aussi violemment qu’inutilement. Le genou ne tient pas et se casse. Bocha doit être évacué du terrain sur civière. L’inquiétude grandit de jour en jour. Malheureusement, personne n’est dupe et quelques jours plus tard, Ricardo Bochini annonce la fin de sa carrière après 714 matchs sous les couleurs d’Independiente et 108 buts inscrits. Pour nombre de supporters de l’institution, ce jour-là reste et restera comme l’un des plus tristes de l’histoire du club. Joueur génial comme on en voit rarement dans une vie et symbole d’une époque dorée pour toute une génération de fans, El Rey Mago Zarateño s’en va donc, par la plus petite des portes.

Et l’Albiceleste dans tout ça ? Eh bien pas grand-chose finalement

Autant être clair et honnête avec vous tout de suite, ce paragraphe sera probablement très court. Pour la simple et bonne raison que la carrière internationale du Bocha est un échec cuisant. Il débute pourtant sa carrière internationale très tôt, à seulement 19 ans, en 1973 face à la Bolivie dans une sorte d’équipe A’ (ou Seleccion Fantasma). Une carrière de treize longues années qui ne le voit effectuer seulement 28 petites sélections. Barré par une très forte concurrence (par notamment un certain Diego Armando Maradona ou encore Norberto “Beto” Alonso pour ne citer qu’eux), Bocha ne joue que très peu avec l’équipe d’Argentine. Il fait pourtant souvent parti des listes élargies de Menotti ou Billardo pour les Coupe du Monde ou les Copa America, mais à chaque fois, il en sort au dernier moment. Encore une fois, la patience du Bocha va être récompensée puisqu’en 1986, Carlos Billardo l’intègre dans le groupe pour la Coupe du Monde au Mexique. La légende raconte que Diego Maradona, énorme fan du Mago, aurait fait pression sur le sélectionneur afin qu’il l’appelle pour l’échéance à venir.

La compétition sera rude pour Ricardo Bochini qui ne disputera que cinq petites minutes en demi-finale contre la Belgique (il remplace Burruchaga pour la petite histoire). Mais le jeu en vaut la chandelle puisque Bochini et ses coéquipiers sont sacrés quelques jours plus tard champions du monde, après une finale âprement disputé contre l’Allemagne de l’Ouest (3-2). Cette épopée sera la dernière avec le maillot ciel et blanc, puisqu’elle signe la fin de sa carrière internationale. Une longue aventure en dent-de-scie pour lui, sans cesse barré par de nombreux joueurs, évoluant pour la majorité en Europe et donc habitués aux joutes de haut niveau. La carrière du Bocha avec l’Argentine peut laisser des regrets mais qui, au bout du compte, est parfaitement explicable et compréhensible tant l’Argentine possédait un vivier extraordinaire.

“Venez Maître, nous vous attendions.”

Maradona à Bochini lors de l’entrée de ce dernier en demi-finale du Mondial 86 face à Belgique.

Momento Mundialista | Los 5 minutos de Ricardo Bochini en una Copa del  Mundo | TN
La photo qui illustre le mieux la situation de Bochini en sélection. On regarde Maradona faire le boulot.

L’après-carrière du Mago : Toujours fidèle et hommages multiples

1991 donc sonne le glas de la carrière professionnel de Ricardo Bochini. Et depuis ? Eh bien, à 66 ans maintenant, el Bocha travaille pour son club de toujours. Il effectue un travail de formation auprès des jeunes du centre de et en parallèle, de la détection de jeunes joueurs pour le compte de la Fédération Argentine. Mais le plus impressionnant chez Bochini, c’est la multitude d’hommages qu’il a reçu du monde du football après sa retraite. Il possède son propre portrait, qui trône en bonne et due forme sur la Galería de la Fama, sorte de Hall of Fame de la Fédération Argentine. A Avellaneda, dans la province de Buenos Aires, non loin du stade, se trouve une statue en bronze, ainsi qu’une rue portant son nom. Son visage est sur tout les murs et il ne se passe pas un match sans qu’un chant à sa gloire résonne dans les tribunes. Une des tribunes du stade porte d’ailleurs son nom. Pas besoin d’en dire d’avantage pour comprendre que Ricardo Bochini est dans son jardin au Libertador de América et à la maison à Avellaneda.

“Sólo le pido a Dios que Bochini juegue para siempre, siempre para Independiente, para toda la alegría de la gente”

“Je demande seulement à Dieu que Bochini joue pour toujours, toujours pour Independiente, pour le bonheur des gens”. Chant de la hincha d’Independiente.

Bochini n’aura pas laissé un souvenir impérissable qu’aux yeux des supporters et des amateurs de football. Non, c’est même l’inverse. Combien de coéquipiers aura t-il marqué ? Combien de joueurs a t-il influencé ? Combien de fils spirituel footballistique a t-il eu ? La réponse à ces trois questions est évidemment : beaucoup. De Nestor Clausen en passant par l’immense Riquelme, tous ont été impressionnés par le Duende.

“Ese estilo de Independiente murió cuando Bochini dijo basta.”

“Ce style d’Independiente est mort quand Bochini a dit stop.” Nestor Clausen, ex-coéquipier de Ricardo Bochini.

“El más grande de todos los tiempos en Independiente, un genio.”

“Le plus grand de tous les temps d’Independiente, un génie.” Juan Roman Riquelme.

Mais l’hommage le plus fort et le plus poignant vient sans aucun doute du regretté Pibe de Oro, Diego Armando Maradona. Une phrase toute simple qui en dit long sur le respect et l’admiration qu’avait le génial Diego pour lui.

“Voy a decir en todo el mundo que mi idolo se llama Ricardo Enrique Bochini”.

“Je veux dire à tout le monde ici que mon idole s’appelle Ricardo Enrique Bochini.”

Bochini reveló qué homenaje le haría a Maradona - TyC Sports
Une discussion entre Bochini et Maradona lors du déplacement de ce dernier pour le match entre Independiente et Gimnasia.

Voilà. C’était ça Ricardo Enrique Bochini. Un numéro 10 en avance sur son temps, un magicien du ballon rond, un joueur fantastique capable d’enflammer un match et un public en une seule action, sur une seule touche de balle. Sa fidélité, son style si particulier dans l’Argentine des années 70/80 et sa discrétion en dehors des terrains font de lui, aujourd’hui, une idole absolue dans son pays. Même si son échec à s’installer durablement en sélection laisse un goût amer, il ne noircit aucunement le tableau de sa longue et grande carrière. Il est le porte-étendard d’un club et avec tant d’autres, plus globalement, d’un autre football, d’une autre époque. Une époque probablement révolu certes, mais une époque tout de même. Oublier Bochini, quand on parle de grands numéros 10 argentins, est une hérésie tant son influence peut encore se faire ressentir dans l’Argentine d’aujourd’hui.

Pour tout ce que tu as apporté au football, Gracias Bocha.

Crédits Photos : IMAGO / TyC Sports / Todo Noticias / El Grafico

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