Amérique

La MLS comme nouvelle terre d’accueil du foot sud-américain

L’Amérique du Sud. Ses forêts tropicales, ses chaînes montagneuses, ses pampas et bien évidemment : ses footballeurs de talent par milliers. Si les meilleurs d’entre eux ont traditionnellement toujours été attirés vers l’Europe, la tendance semble perdre en énergie sur ces dernières années. Une tendance qui trouve désormais un nouveau point d’horizon : l’Amérique du Nord et sa Major League Soccer. Pourquoi un tel phénomène, comment l’expliquer, et quelles en sont ses conséquences ? Éléments de réponse.

L’Amérique du Nord prend le pas sur l’Europe

S’il fut un temps où les meilleurs joueurs des championnats sud-américains étaient vite captés par les grandes écuries européennes, ce temps semble révolu. Et pour plusieurs raisons. Tout d’abord, sûrement, par une mise en retrait de ces clubs eux-mêmes. Alors que des clubs comme Porto, Benfica, Palerme ou même Manchester United prospectaient énormément en Amérique du Sud, ces clubs semblent désormais en retrait partiel de ce marché. La faute à un regard qui se tourne de plus en plus sur la formation et sur les joueurs locaux. Ainsi les Falcao, Di Maria, Pastore et Forlan d’aujourd’hui ne font plus forcément partie des priorités des clubs européens. Et s’il y a bien un endroit où les dirigeants et recruteurs l’ont compris – et où ceux-ci en ont opportunément profité -, c’est en Amérique du Nord.

Un exode massif et croissant vers la MLS

Depuis quelques années maintenant, la MLS attire de plus en plus de joueurs sud-américains. Des grands talents qui attendent d’éclore aux superstars locales en passant par de bons joueurs locaux mais qui n’auraient pas forcément leur place en Europe, tous regardent désormais vers le Nord plutôt que vers l’Est. Car c’est pour beaucoup là-bas que se dessine maintenant leur avenir. Cette nouvelle conjecture se dessine particulièrement depuis maintenant deux ans.

Parlons chiffres. Entre 2019 et 2021, ce sont près d’une soixantaine de joueurs venus d’Amérique du Sud qui ont posé leurs valises pour vivre leur propre rêve américain. Ils viennent essentiellement du Brésil, de Colombie et d’Argentine, mais aussi du Paraguay, du Chili ou encore d’Equateur. Pour n’évoquer que l’exemple du Brésil, sur la cinquantaine de joueurs de Serie A qui ont connu un transfert vers la MLS dans l’Histoire, une quinzaine de joueurs s’y est ajoutée sur cette période. Une tendance qui s’exacerbe donc depuis deux ans en allant chercher les meilleurs talents d’Amérique latine.

Des transferts qui honorent la MLS

Ce nouvel exode des Sud-Américains vers la MLS est donc marqué par des chiffres. Mais il est aussi remarquable par des noms. Et pas des moindres. Parmi les meilleurs joueurs qui ont pu connaître une telle trajectoire ces derniers mois, plusieurs noms fusent. Il y a d’abord celui du Yeferson Soteldo. Le meneur de jeu vénézuélien avait permis la saison dernière à Santos de se hisser jusqu’en finale de la Copa Libertadores après avoir réalisé une saison de très haut rang. Alors qu’un transfert en Europe aurait pu être de mise, c’est finalement vers le Toronto FC que le joueur s’est dirigé pour 6 millions d’euros.

La nouvelle terreur vénézuélienne du Toronto FC Yeferson Soteldo avait échoué en finale de Copa Libertadores 2020 avec Santos

Autre gros transfert, celui de Brenner. L’ancien buteur très vif du São Paulo FC a été transféré du côté de la nouvelle franchise américaine du Cincinnati FC pour 12 millions d’euros. Une somme colossale pour le SPFC. D’autres joueurs comme Caio Alexandre (ex Botafogo), Talles Magno (ex Vasco de Gama) ou Emanuel Reynoso (ex Boca) ont également opté pour la MLS, alors que l’Europe aurait pu leur tendre les bras. Plus spécifiquement, on pourrait citer le recrutement d’Atlanta United. Le club a fait venir en un mercato pas moins de 5 joueurs issus de la Superliga argentine pour un investissement se rapprochant des 20 millions d’euros. La frilosité nouvelle qui gagne certains clubs européens à traverser l’Atlantique pour recruter tend donc à ce que les clubs de MLS aient plus de chances d’attirer les talents sud-américains chez eux. Mais c’est loin d’en être la seule explication.

Des arguments américains convaincants

Au-delà du fait que les Européens regardent aujourd’hui moins vers l’Amérique du Sud, l’exode massif de grands talents sud-américains vers la MLS s’explique aussi par le bon développement de ce championnat. Aussi, ce dernier et les clubs qui le composent ont de plus en plus d’arguments à faire valoir pour attirer les meilleurs joueurs du Brasileirão, de Superliga ou de Liga Dimayor. Et le premier de ces arguments est bien sûr financier.

La manne financière américaine

Si en Europe de nombreux clubs doivent encore compter leurs sous à l’approche du mercato (ou au moins essayer de composer avec le fair-play financier), ce n’est pas le cas pour les clubs nord-américains. Ceux-ci sont souvent détenus par de riches propriétaires qui dépensent sans compter avec plusieurs objectifs. Développer le nom du propriétaire ou la marque qu’il représente, faire évoluer le championnat local ou encore populariser l’image d’une ville pour un monde qui regarde de plus en plus la MLS.

Développons cette idée de manne financière par l’exemple du FC Cincinnati. Nouvelle franchise intégrée en MLS à partir de 2019, le club nord-américain bénéficie d’un énorme soutien financier en les personnes à la fois de son président Scott Farmer et de celui de son propriétaire Carl Lindner III. Tandis que le premier possède près de 20% des parts de la multinationale Cintas Corp, le second est président de l’American Financial Group, compagnie d’investissements financiers dont les revenus sont estimés à près de 8,5 milliards de dollars en 2020. Pour se faire une idée des sommes colossales investies dans le projet FC Cincinnati, il faut mentionner le fait que près de 400 millions de dollars ont été investis sur quatre ans pour construire le TQL Stadium (stade du club) et pour rejoindre la MLS. Et malgré son statut de nouvelle franchise, le FCC est aujourd’hui évalué à plus de 550 millions de dollars par Sportico, ce qui en fait déjà l’un des clubs les plus chers de MLS.

A titre de comparaison, le club emblématique parmi les plus puissants du continent du Los Angeles FC est évalué à environ 850 millions de dollars. Les clubs nord-américains, et particulièrement les nouveaux – nous aurions aussi pu prendre l’exemple d’Austin FC – ont donc l’avantage sur les clubs européens d’être moins difficiles en négociations. Et ce genre d’arguments plaît forcément à des clubs brésiliens, argentins ou colombiens qui malgré leur popularité extrême sont souvent soumis à des difficultés économiques profondes. Pour revenir sur le FC Cincinnati, le club étatsunien a déboursé cette année près de 15 millions de dollars rien que pour Brenner (ex São Paulo FC) et Alvaro Barreal (ex Vélez Sarsfield). Une somme qui aurait pu être divisée d’au moins un tiers si ce duo avait rejoint l’Europe.

Une place assurée dans l’effectif

Malgré cette toute-puissance économique des clubs nord-américains, ceux-ci possèdent également des arguments purement sportifs. En rejoignant un club de MLS, un joueur sud-américain sera quasi certain d’avoir un rôle important à jouer. Tout d’abord parce que les effectifs des clubs de Major League Soccer sont limités à 24 joueurs (là où ils dépassent parfois la trentaine voire la quarantaine d’éléments en Europe). Aussi parce que le nombre de joueurs étrangers, donc non étatsuniens ou canadiens, est limité à 8. Celui qui prétend à une place de bon joueur dans le championnat argentin ou colombien peut alors facilement s’attendre à disposer d’une place assurée au sein de l’effectif du club de MLS qu’il serait amené à rejoindre. Et avec le nombre de sud-américains qui se sont cassés les dents après n’avoir pas trouvé leur place dans les clubs qu’ils avaient rejoints outre Atlantique, c’est un argument de poids.

S’il se régale à Vancouver, il n’est pas certain qu’un joueur du calibre de Caio Alexandre soit parvenu à tout de suite trouver sa place en Europe

S’intégrer dans une minorité locale

Aspect économique, check. Aspect sportif, check. Mais qu’en est-il de l’aspect social ? C’est en fait là l’un des meilleurs arguments poussant certains joueurs sud-américains à s’engager en MLS. A contrario, c’est aussi une stratégie des clubs recruteurs eux-mêmes. En effet, la population étatsunienne est composée d’une immense minorité de latinoaméricains. Cette population représente aujourd’hui près de 20% de la population totale des Etats-Unis. Et pour des clubs de MLS qui misent énormément sur le gain de revenus par la vente de produits dérivés et l’achat de billets, le fait de recruter des joueurs sud-américains auxquels cette population immigrée peut s’identifier est un argument de vente puissant.

Ce biais populaire au service économique du club est particulièrement identifiable par les maillots les plus vendus du championnat. Parmi le top 11 des joueurs vendant le plus de maillots en 2020, on retrouve par exemple 4 joueurs sud-américains parmi lesquels Josef Martinez, Gonzalo Higuain, Raul Ruidiaz et Diego Valeri. Si on ajoute à ce top 11 les Mexicains – qui forment aussi une grande partie de la population latino des Etats-Unis – Carlos Vela, Chicharito et Pizarro on obtient un total de 7 joueurs sur 11. Cela marque l’importance financière pour certains clubs de MLS de recruter des joueurs sud-américains.

Cette politique permet en outre de bénéficier plus aisément de l’attrait populaire d’au moins 1/5ème de la population nationale. Il en est de même de l’autre côté de la frontière, au Canada. Avec le recrutement récent de Yeferson Soteldo, le Toronto FC s’assure par exemple la sympathie de la diaspora vénézuélienne qui est très présente dans le Great White North.

La MLS : étape intermédiaire ou finalité ?

Lorsque des joueurs de grand talent évoluant en Serie A brésilienne, en Liga Dimayor ou encore en Liga FUTVE quittent la partie sud du continent pour rallier le Nord, beaucoup jugent ces choix comme peu ambitieux sportivement. Surtout en Europe. Voir partir de grands talents sud-américains pour des firmes américaines plutôt que pour des écuries du Vieux continent oblige en effet à se rendre compte qu’une concurrence sur d’autres continents émerge plus que jamais. En plus de cet aspect concurrentiel et de l’aigreur européenne qu’elle engendre, une question entre en jeu. La MLS représente-t-elle une fin en soi pour Talles Magno, Emanuel Reynoso et consorts ou sert-elle de meilleur tremplin vers la zone UEFA ? Forcément, il y a un peu des deux. Mais ce qui compte le plus, c’est que ce processus profite à tous ses acteurs.

S’adapter au football en se mondialisant

Pour les joueurs, le choix de la MLS forme une première étape d’une internationalisation. Et il s’agit-là d’une composante importante pour un joueur sud-américain. Dans leurs championnats respectifs, ils côtoient très peu d’étrangers. Surtout, deux langues surdominent l’Amérique du Sud : le portugais et l’espagnol. Il n’y a qu’à voir. Dans des équipes comme River Plate, Boca, Palmeiras, Flamengo ou Barcelona SC, aucun joueur de l’effectif n’est ni hispanophone ni lusophone. Ce manque de diversité peut faire défaut à des joueurs, aussi talentueux soient-ils, lorsqu’ils décident de quitter le continent.

Combien de grandes pépites brésiliennes ou argentines se sont brûlées les ailes en arrivant en Europe, notamment car elle n’arrivait pas à s’intégrer à un collectif avec lequel il était difficile de communiquer ? En cela, la MLS peut former un palier pertinent. D’une part, grâce à sa population et ses nombreux joueurs hispanophones, permettant un repère linguistique aux nouveaux arrivants. D’autre part, par la grande diversité ethnique et linguistique de chaque équipe de MLS. Au sein de l’effectif des Vancouver Whitecaps, 19 nationalités différentes cohabitent. Pour les cas d’Atlanta United et du Columbus Crew, les joueurs de l’effectif sont issus de 15 pays différents. Coexistent ainsi au sein d’un même groupe plusieurs langues : espagnol, anglais, français, portugais, allemand, néerlandais… Cette internationalisation est essentielle pour des joueurs qui espèrent un jour briller en Europe. En cela, la MLS parait être une étape idéale pour les joueurs sud-américains.

Columbus Crew : un exemple de diversité où se côtoient portugais, argentins, arméniens, américains, néerlandais, haïtiens, roumains et brésiliens.

Un palier tactique à franchir

Lorsqu’on compare les championnats européens aux championnats sud-américains, l’une des différences les plus flagrantes est tactique. Si la plupart des équipes européennes ont aujourd’hui pleinement intégré une rigueur tactique plus ou moins efficace, il est loin d’en être de même en Amérique du Sud. Le championnat brésilien est par exemple souvent marqué par des équipes coupées en deux entre l’attaque et la défense ou par des joueurs qui manquent cruellement de sérieux dans leur placement.

Aussi, il n’est pas rare de voire des énormités dans le placement de certains joueurs et dans les immenses espaces à exploiter qu’ils laissent à leurs adversaires. Ce facteur explique en partie le succès d’entraîneurs portugais au Brésil comme Jorge Jesus ou Abel Ferreira. La rigueur tactique qu’ils ont imposé à leurs équipes respectives de Flamengo et de Palmeiras ont créé un grand contraste avec certains de leurs adversaires, leur permettant notamment de chacun décrocher un titre en Copa Libertadores.

Et la MLS là-dedans ? Si le championnat nord-américain est également loin derrière l’Europe sur cet aspect, il est tout de même meilleur élève que ses camarades du Sud. En grande partie parce que beaucoup de joueurs ayant connu l’Europe y évoluent aujourd’hui et y imposent une certaine rigueur dans le placement et dans le pressing. On peut citer à ce titre Luiz Araujo (Atlanta United), Victor Wanyama (CF Montréal), Blaise Matuidi (Inter Miami) ou encore Jonathan Mensah (Columbus Crew). En cela, la MLS forme un palier tactique à des joueurs sud-américains qui négligent souvent cet aspect au profit de la technique et du physique.

Par un passage en MLS, les joueurs sont plus amplement sensibilisés à des notions telles que le scan, la gestion des espaces ou l’exécution du pressing. Il est par exemple intéressant de noter comment un joueur comme Caio Alexandre a amélioré sa capacité à analyser son espace. Déjà très à l’aise balle au pied et dans son jeu long, le Brésilien est désormais un superbe élément de transition pour les Vancouver Whitecaps.

Un système qui profite au championnat et aux joueurs

Pour de nombreux joueurs ayant récemment rejoint la Major League Soccer, cette dernière ne semble donc former qu’une étape transitoire avant une traversée atlantique. Mais pour d’autres, jouer dans le championnat partagé par les Etats-Unis et le Canada est une finalité. On peut pour ce cas prendre l’exemple de stars locales. Parmi celles-ci, l’inévitable Josef Martinez.

A 28 ans, l’avant-centre vénézuélien s’éclate encore et toujours avec Atlanta United. Après un échec européen et des passages en Suisse et en Italie, il a su trouver le meilleur moment de sa carrière aux Etats-Unis où il a inscrit 93 buts en à peine 117 matchs. De son côté, son club sait mettre en avant des arguments pour le préserver depuis maintenant quatre ans. Aujourd’hui, Martinez touche plus de 3 millions d’euros par an avec la formation étatsunienne. On pourrait également évoquer le cas de Carlos Vela, désormais légende du LAFC, ou des frères Higuain à l’Inter Miami.

Là où l’on peut enfin trouver une finalité dans la relation entre la MLS et les joueurs sud-américains, c’est dans le fait que leur présence suffit par elle-même à élever le niveau du championnat. Qu’il s’agisse de stars internationales affirmées ou en devenir, leur présence permet de faire de la MLS un championnat de plus en plus attrayant et de plus en plus compétitif. On s’en rend notamment compte par la concurrence de plus en plus rude qu’elle offre au football mexicain et à la Liga MX. Il reste en tout cas que la relation entre le football sud et nord-américain devrait être amenée à continuer à évoluer dans les prochaines années, pour le plus grand plaisir de tous.

Crédits Photos : Getty Images

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