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Juan Román Riquelme : El Último Diez

Le numéro 10. Pour certains, ce n’est qu’un nombre coincé entre le 9 et le 11. Mais pour beaucoup d’entre nous, le 10 est plus qu’un simple chiffre : c’est quelque chose de sacré. Car au football, le numéro 10 est le symbole d’un jeu léché, gracieux, talentueux et ingénieux. Des 10, il y en a eu un paquet : des bons, des mauvais, des excellents mais surtout des mythiques. Juan Román Riquelme fait sans aucun doute partie de cette dernière catégorie. Représentant parfaitement le football technique et attrayant que confère le statut de meneur de jeu, Riquelme est de ceux qui ont donné au football ses lettres de noblesse. Car, dans le sillage d’une carrière longue de dix-huit ans, personne ne s’y est trompé quand il a fallu mettre des mots sur l’aventure footballistique du génial argentin : l’Ultimo Diez. Aujourd’hui, Derniers Défenseurs revient pour vous sur la légende qu’est Juan Román Riquelme.

Du fútbol de potrero à La Paternal

Profession de foi ultime pour tout média qui traite du football, le sujet Juan Román Riquelme est à la fois complexe, vaste, riche mais surtout passionnant. Viscéralement liée à Boca Juniors, la première page de l’histoire footballistique de Riquelme ne s’écrit pas à la Bombonera, ni près du rio Riachuelo mais sur les terrains vagues de son quartier, à San Fernando, dans le nord de Buenos Aires. Né le 24 juin 1978, le destin de l’Ultimo Diez est déjà lié à celui de l’Argentine, car comme un clin d’œil de ce fameux destin, il naît vingt-quatre heures avant la victoire de l’Albiceleste en Coupe du Monde. Et très vite, le sanfernandino montre un intérêt pour le ballon rond. Une passion qu’il assouvit tout d’abord au détour de sa rue. Car comme de jeunes passionnés du ballon rond, Juan Román est d’abord un joueur de terrain vague, un potrero comme on dit ici. Véritable concept théorisé et institutionnalisé, le fútbol de potrero est un lieu de passage obligatoire pour les jeunes argentins. C’est sur ces terrains vagues, entre amis ou contre des inconnus que se forme la technique, l’esprit d’équipe et le caractère des pibes. C’est sur ce genre de terrain d’ailleurs, que le jeune Riquelme, d’habitude si réservé et timide, se transforme – selon les souvenirs de ceux qui l’ont connu – en leader tactique et technique.

Et forcément, un talent brut comme celui-là attire les convoitises. Repéré pendant que son père jouait avec le club de son quartier par un recruteur peu scrupuleux (qui lui fera croire qu’il était scout pour Ferro Carril), Juan Román atterrit finalement chez les Defensores de Bella Vista en 1984, pour y commencer son apprentissage. Au baby-fútbol tout d’abord, sorte de dérivé de football pour enfant, sur de petits terrains, à cinq contre cinq. Puis, quelques années plus tard, il file à La Carpinta y Parque pour parfaire ses gammes. Mais c’est en 1991 que la carrière du Diez prend son premier envol. C’est un agent de joueur, Lucas Villasenin qui envoie Riquelme faire un essai à Argentinos Juniors. Subjugués par sa vision de jeu et sa technique largement au-dessus de la moyenne, les dirigeants du Bicho ne se font pas prier et intègrent immédiatement Juan Román dans les équipes de jeunes. Quoi de mieux finalement, pour grandir, de s’engager avec le Semillero del Mundo ?

Pourtant les premiers mois sont très compliqués pour Romy. Loin de chez lui, de sa famille et de ses amis, le néo-Bicho, déjà très introverti, se replie encore plus sur lui-même. Plutôt solitaire, il a un peu de mal à s’acclimater au cadre strict et très professionnel du club. En plus de ça, son développement physique inquiète un peu ses entraîneurs. Peu endurant, frêle et maigrichon, Riquelme ne donne pas entière satisfaction et sa place dans le centre de formation fait de plus en plus débat dans un Bicho qui perd de plus en plus patience. Contesté, incompris et parfois méprisé, le jeune Román se renferme toujours plus sur lui-même et fait seulement acte de présence pendant les entraînements. Pendant les matchs, il passe la plus clair de son temps sur le banc, et ne se contente que d’apparitions sporadiques, où il est baladé sur tous les fronts de l’attaque.

Alors que son sort semble scellé, un homme croit tout de même en lui. Cet homme, c’est Carlos Balcaza, formateur au Bicho de son état. Balcaza a très vite compris deux choses. En premier lieu, que Riquelme était bourré de talent et qu’il n’était encore qu’un diamant à polir. Aussi, que le vrai poste de Riquelme n’était pas sur le front de l’attaque, mais bien dans le cœur du jeu. En cinco d’abord, où il excelle dans la distribution. Puis un peu plus haut par la suite, comme enganche. Moins assujetti au repli défensif et à certaines contraintes tactiques, une plus grande liberté créative lui est conférée dans l’animation offensive. En somme, Riquelme a quasiment carte blanche. Et la transformation est fulgurante voire radicale. Romy est transfiguré et, dès lors, il passe du statut de presque-indésirable à pièce maîtresse des équipes de jeunes d’Argentinos Juniors. Une ascension foudroyante qui tape dans l’œil des plus grands clubs argentins. Et après longues années à La Paternal, c’est Boca Juniors qui rafle le petit prodige. Le début de l’une des plus belles romances du grand livre du football.

La naissance d’un génie

En 1996, Riquelme rejoint donc le mastodonte Xeneize pour le tournoi d’ouverture du championnat de la même année. Coaché par l’immense Doctor Bilardo, la future idole de la Bombonera rejoint deux autres légendes argentines : Claudio Pájaro Caniggia mais surtout l’immense Pibe de Oro, Diego Maradona. À Boca Juniors, là où la pression est immense, l’objectif est simple : faire grandir un maximum Román et le mettre dans les meilleures conditions. Car, du haut de ses dix-huit ans, il incarne le futur brillant des Bosteros.

Ironie du destin, c’est en novembre 1996, le 10, que débute le gamin de San Fernando, face au Club Atlético Unión de Santa Fe, dans la chaude ambiance de La Bombonera. Titulaire d’entrée de jeu, l’enganche réalise un match remarquable dans l’entre-jeu bleu et or. Nonchalant, celui qui porte encore le numéro 8 montre déjà toute l’étendue de ses qualités. Ses prises de balles sont pleines de maturité, ses crochets sont dévastateurs, libérant des espaces énormes dans une défense d’Unión en souffrance permanente. Pour sa première dans le grand bain, Román est le chef qui cimente la construction d’un Boca à la peine en championnat. La récompense de cette première réussie sera une offrande pour Cacéres à la 64ème minute, qui ne se fera pas prier pour pousser le ballon au fond des filets après un joli slalom. Et au coup de sifflet final, comme un seul homme, le stade reprend à l’unisson le nom de Riquelme.

Quatorze jours après ses débuts, c’est Huracán qui se déplace à La Bombonera. À 5-0 et alors qu’il ne reste que dix minutes à jouer, Alphonse Tchami s’échappe sur le coté gauche et sert Riquelme dans l’axe, qui arme sans contrôle. La frappe heurte le poteau et vient échouer dans les buts d’un Gutiérrez médusé. Ce soir-là, Riquelme inscrit son premier but professionnel et lie définitivement son sort à celui de cette équipe puisqu’il ne sortira plus du onze de départ. Román se sent chez lui à Boca, à tel point qu’il refuse une offre de Parme, après la Coupe du Monde U20 (qu’il remporte), où il est étincelant. Il connaît même, en fin 1997, sa première sélection, face à la Colombie, en Eliminatoires pour la Coupe du Monde française. Le début d’une autre histoire d’amour, mais cette fois teintée d’amertume.

Si Riquelme commence à s’installer comme l’un des joueurs majeurs du club, Boca lui, n’y arrive plus. Après deux saisons compliquées, le club décide de faire le ménage dans son effectif et d’engager Carlos Bianchi, ancien technicien de Vélez Sarsfield et de la Roma, pour ramener le succès à La Boca. Cette décision sera probablement l’une des meilleures prises par les Bosteros. Grâce à Bianchi, le club va connaître une époque dorée, avec un Riquelme en tête de gondole. Sous les ordres du Virrey, Boca s’adjuge trois titres nationaux (deux Apertura et une Clausura) mais aussi et surtout deux Copa Libertadores et une Coupe Intercontinentale contre le grand Real Madrid. Au club, Bianchi impulse une nouvelle ère. Il fait de Riquelme son maestro et l’entoure de joueurs capable de jouer la même partition que lui. À la Bombonera et sur toutes les pelouses argentines, c’est Riquelme qui distribue les caramels et les attaquants gloutons comme Martín Palermo ou Guillermo Barros Schelotto ne se font pas prier pour transformer les offrandes de JRR.

Carlos Bianchi et Juan Roman Riquelme, les génies du Boca

Durant cette époque dorée, le Diez est au sommet de son art. Entre 1998 et 2002, il se transforme en véritable leader, sur et en dehors du terrain. Il est un joueur génial qui justifie à lui seul le prix parfois exorbitant d’un billet. Malgré sa lenteur et sa nonchalance, Riquelme est inarrêtable. Sa capacité d’organisation et sa vision de jeu sont des armes létales car elles font mouche à chaque fois. Sa conduite et sa protection de balle font de lui un joueur insaisissable. Et techniquement, son arsenal s’est encore amélioré. Talonnade, sombrero, crochet, tout y passe. Romy est devenu un joueur-spectacle, tout en conservant une fiabilité sans équivoque. Román ne sent pas le jeu, c’est mieux que ça. Il est le jeu. Comme en 2000, lors de ce Superclásico en Libertadores. Riquelme hérite du ballon dos au jeu. En pivotant, il donne un léger coup de semelle qui passe entre les jambes d’un Yepes aux abois. Le petit pont le plus légendaire du football vient de naître. Un caño qui hante encore, vingt ans plus tard, les esprits et les compilations YouTube.

Forcément en Argentine, on se dit que le championnat local commence à devenir trop petit pour celui qui est désormais considéré comme un joueur en devenir du football mondial. Et à presque 24 ans, les prétendants se bousculent au portillon. Mais Riquelme n’envisage pas un transfert. Ou tout du moins, pas n’importe où. Mais la crise terrible qui frappe l’Argentine en 2001 oblige les clubs, dont Boca, à vendre pour renflouer les caisses. Bianchi parti, le vestiaire se scinde de plus en plus et la période dorée prend brutalement fin. Román, qui doit déjà régler de graves problèmes familiaux, se brouille avec Mauricio Macri, le président de l’époque, qui force un transfert. Finalement, après d’âpres négociations, il accepte de négocier avec le Barça et l’Atlético de Madrid. Mais encore une fois, c’est Macri qui aura le dernier mot, en choisissant de refuser l’offre des Colchoneros. C’est donc le Barça qui rafle la mise pour treize millions de dollars et le 16 mai 2002, Riquelme joue son dernier match avec Boca, en Libertadores, contre Olimpia.

L’exil espagnol

Non convoqué par Marcelo Bielsa pour le Mondial asiatique, Riquelme atterrit tôt à Barcelone, afin d’y rencontrer Louis Van Gaal, le technicien du club catalan. Le Néerlandais est, d’emblée, direct avec lui : il ne compte pas spécialement sur le numéro 10 argentin et lui préférait un autre gaucho pour le mercato estival, Kily González. Un peu échaudé mais pas abattu, l’Argentin effectue une bonne préparation avec les Culés. Mais rapidement, la machine s’enraye. La faute surtout à un positionnement complètement inadéquat sur le terrain. Placé comme piston gauche dans le système de Van Gaal, Riquelme n’a ni l’endurance ni le volume de jeu ou les qualités défensives requises pour un poste comme celui-ci. Trop peu libre dans son jeu, trop contraint par le football disciplinaire du Néerlandais, il est même relégué sur le banc en milieu de saison tellement son rendement est famélique. Malgré quelques belles prestations, sa première saison en Catalogne tourne au fiasco. Trente matchs pour trois petits buts en Liga. Chez les supporters comme en interne, les critiques fusent dans tous les sens. Comment a t-on pu mettre treize millions sur un joueur lent, nonchalant et si inefficace ? Où est passé le génie de La Bombonera ? Las de cette situation désastreuse, le Diez demande un transfert dès la saison suivante, ou au moins, un prêt. Il demande à retourner à Boca mais Rijkaard et Laporta, qui viennent de débarquer au Barça, s’y opposent et préfèrent le prêter en Espagne, pour qu’il s’acclimate au jeu européen. Finalement, après quelques semaines de tergiversations, c’est Villarreal qui récupère le joueur, pour un prêt sec de deux saisons.

En trois saisons ensemble, l’entente entre Forlan et Riquelme a permis aux Groguets de briller sur tout un continent

Romy débarque donc à Villarreal avec l’étiquette d’énigme. Pourtant, dans la province de Castellón, tout le monde sait de quoi Román est capable. Première bonne nouvelle d’ailleurs, chez les Groguets, il retrouve son comparse Martín Palermo, avec qui il avait fait les beaux jours de Boca, même si, il faut le reconnaître, ça n’a jamais été l’amour fou entre les deux joueurs. Dans une équipe taillée pour jouer les troubles-fêtes, Riquelme retrouve l’envie et le plaisir de jouer au football. Aux côtés de joueurs comme Senna et Josico, il redevient le joueur frisson qu’il n’a réellement jamais cessé d’être. Pour sa première saison, le club termine huitième du championnat espagnol et remporte la Coupe Intertoto. À titre personnel, le gaucho termine avec 13 buts et 15 passes décisives. Si cette saison est celle de la renaissance, la suivante sera celle de la confirmation.

L’année suivante, les dirigeants du sous-marin décident de casser la tirelire du club et de construire une équipe autour de leur maître à jouer. Tout d’abord, c’est l’Ingeniero Pellegrini qui débarque pour s’occuper de tout ce beau monde. Puis Diego Forlán et Juan Pablo Sorín viennent compléter un effectif fourni en talent. Avec Riquelme aux commandes, les Groguets réalisent une saison exceptionnelle en terminant troisième du championnat espagnol devant le Real Betis. Sur le plan continental, Villarreal atteint les quarts de finale de la Coupe UEFA, se faisant sortir par l’AZ. L’équipe remporte aussi, une nouvelle fois, la Coupe Intertoto. Mais si sur le plan collectif le bilan est excellent, il est encore plus sur le plan personnel pour le Diez. Magistral une nouvelle fois dans l’entre-jeu, son entente avec Forlán aura été le moteur de la belle saison du sous-marin jaune. Forlán fini Pichichi et Riquelme est élu meilleur joueur de la Liga devant Zinédine Zidane. Avec 18 buts et 14 passes décisives, il est le dépositaire du jeu d’une équipe, désormais rentrée dans la légende du football espagnol. Définitivement, le génie argentin est de retour au sommet du football.

Après deux années pleines à Villarreal, Riquelme est de retour en Catalogne. Mais les plans pour lui restent inchangés. Barcelone n’en veut plus et préfère s’en remettre à son magicien brésilien, Ronaldinho. C’est donc en 2006 que Villarreal flaire le bon coup et enrôle de nouveau, cette fois-ci définitivement, l’ancien bostero. Malgré une défaite en finale de la Coupe des Confédérations avec l’Albiceleste, l’Argentin est plus motivé que jamais. Pour sa troisième saison en terre valenciana, il enfile de nouveau la cape de super-héros avec son compère Forlán. Le numéro 5 et le numéro 8 continuent de faire trembler les défenses et les filets du championnat, même si cette saison sera moins bonne que la précédente, malgré une très honnête septième place. Mais c’est en Ligue des Champions que le club s’illustre. Les Groguets terminent premier de leur groupe (devant Lille, Benfica et Manchester United) et se hissent jusqu’en demi-finale, en perdant sur la plus petite des marges contre Arsenal. Lors du match retour, Román craque et loupe un penalty qui aurait pu envoyer les deux équipes en prolongations. Suffisant pour lui tailler une réputation qui lui colle encore à la peau aujourd’hui : celui de joueur qui disparaît dans les matchs à enjeu. Une tâche indélébile dans une saison pourtant globalement satisfaisante sur le plan personnel, puisqu’il y délivre 16 caviars et inscrit la bagatelle de 14 buts.

Sélectionné pour la Coupe du Monde 2006, Riquelme est bombardé titulaire pour les trois matchs de poule. Avec un résultat probant : 3 passes décisives en 3 matchs et une influence énorme sur le jeu. Comme à son habitude, il distribue, il organise, en bref : il dicte le tempo et la marche à suivre. Dans un milieu à quatre et bien aidé par ses relayeurs (Maxi Rodriguez et Cambiasso), Riquelme est au centre de tout et voit tout. Après deux victoires et un match nul, l’Argentine affronte le Mexique en huitième de finale. Là encore, c’est lui qui permet à son équipe de revenir dans le match, en délivrant un corner pour le Valdanito Crespo, qui propulse le ballon dans les cages. Plus en difficulté dans ce match, Riquelme et l’Argentine s’en remettent à l’inspiration géniale de Maxi Rodriguez pour passer au tour suivant. La suite est malheureusement plus tragique pour l’Albiceleste. En quart, la froide machine allemande vient à bout de l’Argentine aux tirs aux buts, malgré un but d’Ayala, sur la cinquième passe décisive du tournoi du Diez. Eliminée, la sélection rentre au pays avec un goût d’inachevé.

La Coupe du Monde 2006 marque l’apogée de l’histoire qui lie l’Albiceleste à Riquelme

Devenu légende du côté de l’Estadio de la Ceramica, le numéro 8 des Groguets traîne un peu la patte lors de la première moitié de la saison qui suit. Son rendement est moins bon et il cherche à quitter le club. La cause ? Des mésententes successives avec Pellegrini et la direction. Mais qu’importe la raison, Riquelme veut partir. Ça tombe bien, car de l’autre côté de l’Atlantique, on envisage sérieusement le retour de celui que l’on surnomme désormais l’Último Diez.

Le retour de l’enfant prodigue

En Argentine, une folle rumeur galope depuis un bon mois : Riquelme serait sur le point de revenir à la maison. Et le 11 février 2007, cinq ans après son départ retentissant, la rumeur se transforme en information : l’Último Diez est de retour au bercail. À court de forme après ses six derniers mois tronqués, l’Argentin revient progressivement en forme et à son niveau. Un retour en grâce bénéfique pour les Xeneizes qui se hissent jusqu’en finale de Copa Libertadores face à Grêmio. Injouable sur les deux matchs, Boca s’impose 5-0 en cumulé et glane sa sixième Copa. Un record qui tient toujours. Et Riquelme dans tout ça ? 8 buts et 5 passes décisives en 11 matchs. En prime, le trophée du meilleur joueur de la finale. Rien que ça. En championnat, il inscrit 2 petits buts en 15 matchs, mais l’essentiel est ailleurs. Riquelme a retrouvé l’envie de jouer et de se faire plaisir. Il est heureux, et ça se voit.

Son retour en forme ne passe pas inaperçu et il fait partie de la sélection convoquée pour la Copa América 2007 au Venezuela. Malgré une petite semaine de préparation avec le reste de l’effectif, Romy est au top du top. L’Argentine s’avance dans la peau d’un prétendant à la finale et ne faillit pas à sa mission : 5 matchs pour autant de victoires. Le génial numéro 10 n’est pas en reste et est impliqué sur 10 des 16 buts inscrits par l’Albiceleste : 5 buts et 5 passes décisives. Pourtant en finale du tournoi, l’Argentine subit la loi de son meilleur ennemi brésilien et s’incline lourdement, sur le score de 3-0. Il ne sera même pas élu meilleur buteur du tournoi, la faute à un Robinho en feu lors de la phase de poule, qui le coiffe au poteau avec 6 buts. Encore raté pour un Riquelme qui court toujours après un titre majeur en sélection.

Après six mois dans son jardin sud-américain, le prêt prend fin et Román doit retourner en Europe. Désormais considéré comme un pestiféré par la direction et Pellegrini, Riquelme ne joue même plus avec le sous-marin jaune et doit se contenter des entraînements et des convocations avec la sélection, dont il est toujours un cadre immuable. La situation, pas tombée dans l’oreille d’un sourd, donne des idées aux Xeneizes : celle d’un troisième retour. Finalement après d’âpres négociations, la nouvelle tombe fin novembre : Juan Román Riquelme est définitivement de retour à la maison. Pourtant, si son retour génère beaucoup d’espoirs et entretient encore plus la flamme entre lui et le peuple bostero, il va aussi coïncider avec un lent déclin footballistique, pour lui mais aussi pour Boca Juniors.

Après une première année de bonne facture où Boca empoche la Recopa Sudamericana contre Arsenal de Sarandí, les ennuis commencent car le club sombre dans une crise interminable. Une crise qui naît en 2009 après une campagne décevante en Libertadores et en championnat. Carlos Ischia puis Coco Basile n’arrivent pas à remettre la machine bostera en route. Le club sombre dans les bas-fonds des tournois d’Apetura et de Clausura et n’arrive plus à revenir au premier plan. Riquelme, toujours en première ligne pour défendre son club, se fait étriller par la presse et les consultants. Moins en forme et en délicatesse avec son corps, le rendement du Diez est en baisse depuis son retour, même si son aura est encore immense sur le jeu bleu et or. Ses prises de bec incessantes avec Martín Palermo font les gros titres et bientôt, on ne parle plus que de Riquelme pour de l’extra-sportif. Son contrat fait aussi l’objet de débats au comité du club. Très lourd à supporter pour l’économie Xeneize, il en signe tout de même un dernier jusqu’en 2014, malgré l’opposition de certains membres de la direction, ce qui conduira à la démission du trésorier Angelici. Une énième fissure qui fragilise un peu plus les relations entre lui et le board de Boca, mais aussi sa position d’intouchable au sein du club.

Et comme prouvé, la loi des séries est une loi qui s’applique aussi aux plus grands de ce monde. Riquelme doit aussi dire stop avec la sélection. Après avoir remporté la médaille d’or lors de la campagne olympique chinoise de 2008, Román annonce, en mars 2009, qu’il met un terme définitif à son aventure avec l’Albiceleste. La cause ? Une énième brouille, cette fois-ci avec son ancien coéquipier de Boca, devenu sélectionneur depuis : Diego Maradona. Un incompatibilité d’humeur à mettre – selon les rumeurs – sur le dos d’un Pibe de Oro qui n’aurait pas hésité à tacler violemment, depuis sa prise de fonction, le niveau de jeu de l’Ultimo Diez. Un crève-cœur supplémentaire pour lui et une cicatrice qui ne se refermera réellement jamais.

Le lien qui unit El Ultimo Diez au peuple xeneize est aussi profond qu’il est indéfectible

Les dernières années du roi Román à Boca sont en demi-teinte. Sous la houlette de Falcioni, le club retrouve pour un temps la domination nationale en remportant l’Apetura 2011. Le Diez reprend lui aussi des couleurs. En 2012, après une superbe campagne de Libertadores où Román se mue une nouvelle fois en héros, Boca atteint la finale contre les Brésiliens de Corinthians. Mais cette fois-ci, la marche était trop haute et les Xeneizes doivent s’incliner 3-1 sur l’ensemble des deux matchs. “Vidé“, dira t-il après le match, Riquelme surprend tout le monde en officialisant la fin de son aventure avec Boca Juniors. Il fait néanmoins volte-face sept mois plus tard et revient à La Bombonera pour honorer sa dernière année de contrat. Hors de forme, il vient donner un ultime coup de main à l’homme qui a fait de lui le magicien que nous connaissons tous aujourd’hui : Carlos Bianchi. Le temps de raviver une dernière fois la flamme de la passion et de distribuer quelques douceurs dans un Boca qui se reconstruit. Finalement, le 11 mai 2014, contre Lanús, le Torero tire sa révérence bostera, en laissant, comme un cadeau d’adieu, un dernier geste génial : celui d’un petit pont sans toucher le ballon, en orientant simplement son corps. Malgré les nombreuses protestations des hinchas, le président Angelici se montre ferme : Financièrement, le club ne peut pas se permettre de re-signer le magicien argentin. En fin de contrat, Riquelme clôt donc définitivement le chapitre Boca Juniors.

Terminé le football pour JRR ? Pas vraiment. En parallèle de sa fin d’aventure avec Boca, Argentinos Juniors est descendu en Primera Nacional. L’histoire est trop belle pour ne pas se faire et le 17 juillet, le roi est de retour sur la terre qui l’a vu grandir, à La Paternal. Devant plus de 3 000 personnes, Riquelme déclare : “si aujourd’hui, j’ai de quoi manger, c’est grâce à ce club“. Il n’en faut pas plus pour enflammer les supporters du Bicho, qui se mettent à rêver d’un retour rapide en Superliga, avec Riquelme comme figure de proue. Un Riquelme qui porte pour la première fois de sa carrière professionnelle, le maillot d’Argentinos. 18 matchs et 5 buts plus tard, c’est chose faite. Le Semillero del Mundo retrouve l’élite, et Romy, usé par cette dernière saison, tourne alors la dernière page du livre et met un terme définitif à sa carrière, avec le sentiment du travail bien fait.

Le dernier des rois

Six ans après avoir tiré sa révérence, que reste t-il de l’héritage du roi Riquelme ? À dire vrai, à l’heure de faire les reliures pour le Livre d’Or de sa carrière, il reste beaucoup, beaucoup de choses. Des milliers d’articles, des vidéos, des peintures, des films et encore bien plus. Mais il reste surtout une trace indélébile qu’on ne pourrait effacer.

Car Juan Román Riquelme n’a pas été surnommé l’Ultimo Diez par pur hasard. Au contraire même. En disant stop après dix-huit années d’une carrière bien remplie, il fut le dernier récipiendaire d’une couronne qui n’a désormais plus de porteur : celle du numéro 10 à l’ancienne. Le 10 à l’ancienne, c’est celui qui pousse le football au rang d’art et qui emmène jusqu’à son paroxysme la virtuosité du ballon rond. C’est celui qui fait parfois fi des considérations tactiques et qui se laisse simplement porter par son instinct de créateur. C’est celui qui transcende le banal et le porte jusqu’à l’état de magnifique.

L’Histoire se souviendra certainement de lui comme du dernier d’une longue lignée de numéro 10 magistraux. Un joueur reconnu par ses pairs, qui fait figure, encore aujourd’hui, de dernier des Mohicans, dans un moment où le football opérait une énième mutation vers des profils de joueurs complètement différents. Car dans un football aujourd’hui dominé par des joueurs à la condition physique toujours plus poussée et aux performances athlétiques impressionnantes, le cas Riquelme détonne, apparaît comme une anomalie, un bug dans la matrice et il semble assez improbable de revoir un jour, un joueur comme celui-là.

Mais, en vérité, l’essentiel est ailleurs. Car, contrairement à d’autres, Riquelme n’a jamais oublié pourquoi il jouait. Pour la même raison qui nous poussait, nous aussi, à prendre notre ballon pour aller jouer sur des terrains cabossés, sous des trombes d’eau. Une raison toute simple, souvent oubliée, mais qui reste le moteur de notre passion commune : le plaisir, tout simplement.

Comme vous le savez certainement, nos compères du site UltimoDiez ont tiré leur révérence ces derniers jours. Cet article a donc pour but de rendre hommage au joueur que fût Riquelme, mais aussi au travail que réalisèrent les équipes d’U10 durant 7 années. Derniers Défenseurs souhaite le meilleur à tous les collaborateurs de ce projet qui restera l’un des précurseurs des médias football sur les réseaux sociaux.

Crédits Photos : IMAGO

Juan Román Riquelme : El Último Diez
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