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El Trinche Tomás Carlovich : la légende oubliée du football argentin

L’Argentine on le sait bien, c’est la terre des génies créatifs. De Maradona à Messi en passant par Riquelme, le pays a produit certains des meilleurs meneurs de jeu de l’histoire. Si beaucoup d’entre eux ont été amenés à exporter leur talent en Europe, d’autres ont passé leur carrière au pays. Parmi ces derniers, il en est un dont l’histoire et le talent le distinguent des autres. Un joueur dont ceux qui ont eu le privilège de le voir jouer disaient qu’il surpassait Maradona. Un phénomène auquel Diego lui-même lui a dédicacé un maillot portant la mention “Tu étais meilleur que moi”. Une idole dont il ne reste aujourd’hui que quelques secondes de vidéo, mais dont la légende ne s’effacera pas de sitôt : Tomás Felipe Carlovich.

UN FILS DE ROSARIO

Carlovich naît le 19 avril 1946. Fils d’un plombier yougoslave établi dans la province de Santa Fe, il grandit à Rosario, la troisième ville d’Argentine. Ville de naissance du Che et de Menotti, Rosario est à l’Argentine ce que l’Argentine est au monde. Toute mesure y est reléguée au rang de futilité surtout lorsqu’on parle de football et ,bien souvent, les histoires y deviennent des légendes. Là, se joue le clásico rosarino, le plus clivant d’Argentine entre les leprosos de Newell’s et les canallas de Central. Les deux plus grands clubs de la ville entretiennent une rivalité qui confine régulièrement à la violence. C’est au milieu de tout ça que s’est écrite l’histoire de Tomas Carlovich. El Trinche a grandi dans le barrio Belgrano dans l’Ouest de la ville.

Comme tout un chacun en Argentine, il fait ses premiers pas sur les potreros environnant avant d’intégrer, adolescent, le centre de formation de Rosario Central. C’est alors que Carlovich commence à montrer des signes qui le distinguent du commun des joueurs. En 1969 il fait partie de l’équipe première de Rosario Central, mais son manque de professionnalisme et son comportement agacent. Il s’octroie régulièrement le droit de sécher des entrainements et préfère trop souvent les dribbles aux passes. Il ne joue finalement qu’un match pour Rosario Central. Le club, excédé par son comportement le laisse libre à la fin de son contrat.

Inconnu du grand public, il signe au Club Social y Deportivo Flandria à Jáuregui dans la province de Buenos Aires. Là aussi, l’expérience est de courte durée. Après 4 petits mois dans ce club anonyme, il change de nouveau de cap. Cette fois, il retourne dans sa ville natale de Rosario, au Club Atlético Central Córdoba. Là, en deuxième division et de retour parmi les siens, il exprime enfin tout son talent. Avec sa grande carcasse, ses airs de faux-lent et ses éclairs de génie, il fait rapidement parler de lui à Rosario. Mais à cette époque où la seconde division argentine n’est pas télévisée, les seuls à pouvoir admirer son talent sont les spectateurs présents au stade. Et pour voir le phénomène, il y a du monde au portillon. On raconte même que les jours de match, des supporters de Newell’s et de Rosario Central garnissent les tribunes pour se régaler de ses gestes. Carlovich a alors 26 ans, et il s’apprête à écrire les premières lettres de sa légende.

CARLOVICH ET L’ALBICELESTE

17 avril 1974. La sélection argentine dirigée par Vladislao Cap est en pleine préparation pour le mondial. En ce jour, elle affronte une sélection de joueurs de Rosario. Dans cette sélection, on retrouve 5 joueurs de Newell’s, 5 joueurs de Central (dont Mario Kempes) et 1 seul joueur de Central Córdoba : Carlovich. Dans un Estadio del Parque de la Independencia plein à craquer, Carlovich livre un récital. Dès la première minute de jeu, il inflige un petit pont à Sancho Pa pour lancer sa démonstration. Impérial au milieu de terrain, il ridiculise l’entrejeu de la sélection argentine pendant 45 minutes. A la mi-temps, l’équipe qui s’apprête à représenter tout un pays en RFA est surclassée 3-0. Elle est mise au supplice par un modeste joueur de seconde division, inconnu du grand public, mais dont la performance ce soir là poussera Cap à exiger sa sortie. Le sélectionneur fulmine : “sortez le 5, il nous humilie”.

Parmi toutes les représentations de Carlovich, celle-ci est peut-être celle qui se déroule devant le public le plus large. Ce jour-là 35 000 personnes assistent à un spectacle unique. Le lendemain, la presse tresse les louanges de Carlovich. Le quotidien Clarín fait du fils d’immigré yougoslave un “surdoué […] un de ceux qui ont la balle collée au pied si bien qu’il parait impossible qu’il la perde”. S’il fallait choisir un match dans la carrière du natif de Rosario, ce serait celui-ci. Un match qui lui permet de montrer tout son talent, lui qui est alors invisible pour le grand public. Mais un match qui rappelle aussi que le joueur de Central Córdoba avait une vision du football bien à lui. Car une fois remplacé sur demande de Cap, il préfère quitter le stade et aller au restaurant plutôt que de prendre place sur le banc. Parce qu’au final, s’il ne pouvait plus s’amuser à donner le tournis aux adversaires, sa présence n’avait plus de sens.

Carlovich sous le maillot de Colón,Tomas Carlovich, pas vraiment un look d’artiste mais du football plein les pieds

Deux ans après ce match, Menotti, nouveau sélectionneur de l’Albiceleste, tente d’attirer le génie à la nuque longue. Il évolue toujours en deuxième division mais l’admiration d’el Flaco pour Carlovich lui fait oublier ce détail. Seulement, le natif du barrio Belgrano va prendre tout le monde à contrepied. Il ne répondra jamais à l’appel de Menotti, parti à la pêche, bloqué sur une ile ou tout simplement pas prévenu de sa convocation selon les versions. Celui qui, selon la légende, aurait inventé le double petit pont aura donc fait subir son geste préféré à la Selección, d’abord en la surclassant sur le terrain puis en lui posant un lapin.

LA LEGENDE D’EL TRINCHE

Après son match contre la sélection, le nom de Carlovich est connu de tous les amateurs de football en Argentine. Ce simple nom, auquel on substitue parfois le surnom el Trinche (le crépu), attire les foules. A tel point que lorsqu’il oublie ses papiers, les dirigeants du club adverse font pression pour qu’il puisse jouer sans. Leur public doit à tout prix voir le phénomène. Après Central Córdoba, Carlovich part promener sa touffe du côté de l’Independiente Rivadavia pour la saison 1975-1976. Puis il signe pour Colón avec qui il joue quelques matchs en première division. Ce sont presque ses premiers matchs en Primera División et, alors qu’il vient tout juste d’atteindre la trentaine, ce sont déjà les derniers. Tandis que ce bail à Colón doit enfin permettre à l’élite du football argentin de découvrir son talent, Carlovich ne reste qu’un an chez los Sabaleros. Gêné par des blessures, il n’y joue qu’à trois reprises avant de rentrer chez lui, à Rosario, au Central Córdoba. Il y reste, hormis un passage au Deportivo Maipú, jusqu’à la fin de sa carrière en 1986 à 40 ans.

Au fil de sa carrière, Carlovich séduit le public grâce à la qualité de son football. Les fans anonymes sont légion et continuent de transmettre l’histoire de celui qu’ils considèrent comme le meilleur joueur passé par Rosario. D’autres admirateurs sont, eux, devenus des monuments du football argentin. Menotti, Bielsa et Pékerman ont tous les trois confessé leur amour pour le gaucher. Bielsa, autre enfant de Rosario, se rendait à chaque match à l’Estadio Gabino Sosa pour profiter du spectacle. Pékerman lui, avalait les 300 kilomètres entre Buenos Aires et Rosario pour apercevoir ce joueur en trompe-l’œil, à la moustache mal taillée et aux cheveux ébouriffés mais d’une classe invraisemblable.

Carlovich était un génie, mais c’était aussi un footballeur d’un autre temps. Pas professionnel pour deux sous, il voyait son sport comme une passion à une époque où sa professionnalisation s’accélérait en Argentine. C’est pour cette raison qu’il séchait les séances de travail physique pour ne pointer que les jours où le ballon, lui aussi, serait présent. C’est également pour cela qu’il lui arrivait “d’oublier” des matchs officiels. Ces jours-là, il en disputait d’autres, bien moins contraignants, avec les gamins de son quartier. Son quartier justement. C’est là qu’il est toujours revenu, près des siens dans la maison de son enfance pour relancer sa carrière au Club Atlético Central Córdoba, club de sa ville devenu club de sa vie. C’est aussi là qu’il subit le 8 mai 2020 une agression qui lui coûte la vie.

L’hommage du Club Atlético Central Córdoba à Carlovich quelques jours après son décès.

Aujourd’hui, les canons du football moderne nous amènent à penser qu’el Trinche est passé à côté de sa carrière, qu’il mérite son statut de “Maradona que no fue”. Et puisque les témoins de ses démonstrations le placent même au-dessus du gamin en or, on peut regretter qu’il ne se soit jamais installé en première division et qu’il n’ait jamais revêtu le maillot de la sélection. Aujourd’hui, on peut en dire tout ça de Tomás Felipe Carlovich. Mais lui qui vivait le football différemment et qui considérait que jouer au Central Córdoba, c’était comme jouer au Real Madrid, il effacerait certainement nos remarques d’un double petit-pont s’il était encore parmi nous.

Si on ouvre un dictionnaire à la page qui définit le mot légende, on peut lire que la légende est un récit à caractère merveilleux où les faits sont transformés par l’imagination populaire ou l’invention poétique. De la carrière de Carlovich il ne nous reste que de merveilleuses histoires racontées par ceux qui l’ont suivie. Des récits à la limite du fantastique dont on ne connaitra jamais la véracité, mais qui en font un cas unique dans l’histoire de ce sport. En football, il y a la renommée, éphémère, et la légende, éternelle. Il y a les titres qui prennent la poussière et les histoires qui se transmettent. Celles sur Carlovich sont nombreuses et parfois erronées. Lui-même avait dû balayer les ragots sur son passé de fêtard. Qu’importe. Tant qu’elles continueront à faire vivre son génie et son rapport au football, il restera une légende du jeu.

Crédits photos : AFP / Clarín / La Nación

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