Amérique

Colo-Colo, un géant en danger

Une élimination piteuse en Copa Libertadores, une place de lanterne rouge au classement du championnat national, de forts conflits en interne entre joueurs et dirigeants. Le club le plus populaire et le plus titré du Chili est en grand danger. Et à travers lui se pose la question des maux du football de clubs chiliens. Tentative d’analyse.

C’était le 25 Novembre dernier, dans son antre du stade Monumental. Colo-Colo perdait 2-0 contre Curicó Unido, club pourtant plus habitué à la deuxième division. C’était alors la onzième défaite en 20 journées, mais surtout une défaite qui laissait Colo-Colo dernier du classement. Triste rang que le “Cacique” occupe toujours au moment de la publication de cet article. Une place indigne d’un club comme Colo-Colo, mais qui étonne peu les suiveurs de l’équipe, qui voient ici l’explosion d’une crise qui couvait en interne depuis quelque temps déjà. Une crise qui remet en cause l’organisation même du club dans son système institutionnel et économique.

La crise de la Covid, l’élément déclencheur

Le 16 Mars 2020, à l’image de la très grande majorité des championnats à travers le monde, le Chili suspendait sa Première Division à cause de la crise du coronavirus. Colo-Colo, alors 13e sur 18 clubs, venait déjà de vivre quelques troubles depuis le début de l’année. Au-delà des résultats plus que moyens, le club venait de remercier son entraîneur Mario Salas et le jeu proposé était assez pauvre. Ajoutez à cela des tensions avec certains groupes de supporters, dont le principal groupe la “Garra Blanca”, remontés contre la direction et chauffés à blanc par la situation sociale du pays depuis la fin de l’année 2019, et vous avez là un début de crise.

Pourtant, Colo-Colo sortait d’une année 2019 qui avait été plutôt réussie. Malgré une élimination très précoce en Copa Sudamericana, l’équipe avait terminé 2e du classement au moment de l’arrêt du championnat à cause de la crise sociale. Place lui permettant de se qualifier pour la Copa Libertadores. Et surtout, en début d’année 2020, elle avait remporté sa douzième Coupe du Chili contre son ennemi de toujours, la Universidad de Chile. Cette même Universidad de Chile qui était relégable au moment de l’arrêt du championnat et s’était vu sauvée par le gel des descentes. Le championnat passant donc de 16 à 18 pour l’année 2020. Il y avait donc des raisons d’être optimiste, et cet arrêt prématuré de la compétition était attendu comme un moyen de se relever. Mais il n’en sera rien.

Pendant la période de crise, la très grande majorité des clubs ont négocié avec les salariés, dont les joueurs, des baisses de salaires afin d’amortir en partie les baisses de revenus. Ce ne sera pas le cas à Colo-Colo. Vraisemblablement sans, ou avec peu de concertation avec les joueurs, le président du club Aníbal Mosa annonce la volonté de la direction de baisser les salaires supérieurs ou égaux à 1 million de pesos chiliens (environ 1100€) mensuels. Refusé par les joueurs, cela va provoquer une bataille qui va entacher l’image du club profondément. Via des communiqués interposés ou des conférences de presse, la direction va accuser les joueurs de « manquer de respect à l’institution » voire de faire preuve « d’égoïsme ».

Dans l’obligation de répondre, les joueur diront qu’ils étaient « prêts à baisser leurs salaires ». Mais la direction n’avait mis en place aucun dialogue, aucune négociation et menaçait de ne pas rendre le manque à gagner une fois la crise terminée. Un dialogue de sourds qui allait, parfois contre leur gré, engager la prise de position d’anciennes gloires du club. Citons par exemple Carlos Caszely qui tentera de ménager la chèvre et le chou, mais se serait dit prêt à baisser son salaire si il avait eu à vivre une telle situation.

Des joueurs loin d’être irréprochables

Le fait est que les joueurs auront eu du mal à trouver du soutien dans l’opinion publique, y compris au sein des supporters. Eux qui dans une grande majorité ont soutenu le mouvement social de fin 2019, ont vu d’un mauvais œil les revendications pécuniaires des joueurs de Colo-Colo. Une mauvaise image pour le club, dont l’emblème et le nom sont tirés d’un guerrier Mapuche (ethnie amérindienne principale au Chili) qui représente fierté et résistance.

Au-delà des faibles performances sur le terrain, l’image des joueurs a été salie par des affaires extra-sportives. On peut citer le cas de Leonardo Valencia, un joueur important de l’effectif, accusé par son ex-compagne de violences conjugales. Malgré ces accusations, le club le défendra et le maintiendra dans l’effectif, provoquant alors une très vive polémique. Également, l’interview lunaire donnée le 14 Septembre par le vétéran légendaire, Esteban Paredes, dans El Mercurio, le journal papier le plus lu au Chili. Il décrit dans cet entretien une ambiance cauchemardesque au sein du vestiaire en disant :

« J’ai vu des bagarres entre coéquipiers, des choses que je n’avais pas vues depuis 10 ans ».

“Hubo peleas que no he visto en los 10 años que llevo en el club”, El Mercurio le 14 Septembre

Un problème de joueurs ? En tout cas sportivement il semble que leur responsabilité soit importante. Depuis Mars, Colo-Colo a eu trois entraîneurs différents avec Mario Salas, Gualberto Jara, et actuellement Gustavo Quinteros. Aucun n’a réussi pour l’instant à avoir des résultats et à installer une véritable idée de jeu. Encore aujourd’hui, il est très difficile voir impossible de décrire la tactique du côté de Colo-Colo.

(de gauche à droite) César Fuentes, Matías Fernández, Felipe Campos et Gabriel Suazo, tous tête baissée.

Un système de direction à bout de souffle ?

Mais cette crise semble aller au-delà d’un problème sportif ou interne. Si beaucoup de supporters voient en certains joueurs des « mercenaires » où l’intérêt monétaire passerait avant le collectif, ils n’oublient pas pour autant que cela est plus une cause qu’une conséquence. Car si les joueurs sont visés, la direction de Colo-Colo est aussi pointée du doigt. Le club, comme beaucoup d’autres clubs au Chili, est géré par une société anonyme du nom de Blanco y Negro S.A (Blanc et Noir, les couleurs du club) depuis 2005. Ces sociétés anonymes ont pour but de développer les clubs financièrement et sportivement. Mais elles sont à analyser au-delà du football, mais bien dans le contexte global chilien.

Depuis les années 70 et le coup d’État de Pinochet, le Chili est devenu un laboratoire économique ultra-libéral. Dans ce contexte, il avait été permis aux clubs de donner des primes aux joueurs en plus des salaires habituels. L’avantage étant que ces primes pouvaient être défiscalisées. Petit à petit, les corporations et associations qui détenaient majoritairement les clubs chiliens, vont se voir déposséder par l’arrivée des sociétés anonymes et les rentrées de capitaux privés. Et c’est ainsi qu’en 2005 une loi sur les sociétés anonymes est adoptée au journal officiel du Parlement chilien. Loi adoptée dans un contexte de très fortes privatisations de différents secteurs du pays.

Mais le contexte récent du Chili a fortement fragilisé ce système économique. Les critiques virulentes d’une très grande majorité de la population vis-à-vis du libéralisme et des privatisations à outrance, vont s’étendre aussi aux clubs de football qui en sont imprégnés. Les supporters voyant en ce système une perte d’identité pour les institutions sportives.

Ainsi, en plus des capitaux privés et/ou parfois étrangers, on a assisté à la naissance d’une « oligarchie footballistique » avec des personnalités passant d’un club à un autre, et ayant des liens étroits avec le pouvoir. Pour ne prendre que le cas de Colo-Colo, on peut citer le cas de Sebastián Piñera. Celui qui est l’actuel président du Chili a détenu des parts de marché à Colo-Colo entre Mars et Octobre 2010, alors qu’il était déjà à la tête du pays et qu’il est historiquement supporter de la Universidad Católica. Aussi, l’actuel vice-président du club Harold Mayne-Nicholls, qui fût président de la ANFP (Association Nationale du Football Professionnel) jusqu’en 2011. Ce dernier, avant d’arriver dans l’organigramme de Colo-Colo, avait proposé des projets à la société anonyme Azul Azul. Société qui est la détentrice de la Universidad de Chile, l’ennemi de toujours donc.

Jorge Valdivia (à droite) pose avec le maillot du Cacique aux côtés du président Aníbal Mosa.

La crise que Colo-Colo vit actuellement, conjuguée à la situation politico-économique du pays, sonne peut-être donc plus comme une alerte globale pour les clubs chiliens, que comme une simple zone de turbulences pour le plus grand club du pays. Souhaitons tout de même à Colo-Colo de se relever au plus vite. Le club a fait revenir une de ses vieilles légendes, le “Mago” Jorge Valdivia (37 ans) en opération commando de trois mois. Peut-être un pansement sur une jambe de bois, mais qui a au moins le mérite de redonner de l’espoir. En attendant, le temps presse, et chaque point vaudra de l’or.

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