Afrique

Ghana 2010, une épopée populaire à l’ampleur planétaire

Afrique du Sud, juin 2010. Le continent africain s’apprête à recevoir la dix-neuvième édition de la Coupe du Monde, la première sur son territoire. À cet instant, nul observateur ne se doute encore que le Ghana portera les espoirs de tout un continent et émerveillera le monde entier durant trois semaines de pure folie. Récit d’une histoire à l’allure mythique et au destin tragique.

Avant de s’envoler à plus de 12 000 kilomètres de chez nous pour prendre connaissance de la retentissante épopée ghanéenne, revenons d’abord quatre ans auparavant, en Allemagne. Lors du Mondial 2006, le Ghana réalise déjà un formidable parcours. Les Black Stars surclassent notamment la République Tchèque de Pavel Nedvěd (2-0), lauréat du Ballon d’Or en 2003, avant de s’incliner nettement face aux tenants du titre brésiliens en huitièmes de finale (0-3).

Qu’importe. Les ambitions affichées par la jeunesse ghanéenne sont pleines de promesses pour la suite. Michael Essien, Asamoah Gyan et autres Sulley Muntari, alors aux prémices de leur carrière, prennent eux rendez-vous avec leur destin et attendent le Mondial 2010 pour écrire l’histoire de leur sélection. Un conte enchanté et inattendu, dont le monde entier tombera amoureux.

DES DÉBUTS DISCRETS

L’AVANT-MONDIAL

Les Black Stars débarquent en Afrique du Sud sur la pointe des pieds et sans être particulièrement attendus. Ce sentiment, assurément renforcé par l’indisponibilité de Michael Essien et les (légères) difficultés rencontrées lors des qualifications à la Coupe du Monde, permettra aux Ghanéens de créer la surprise durant cet été 2010.

Cependant, si tous les éléments ne sont peut-être pas pleinement encourageants, les Black Stars possèdent tout de même un certain statut à l’échelle intercontinentale. Malgré l’absence du roc de Chelsea, véritable vedette du pays, le sélectionneur serbe Milovan Rajevac parvient à aligner une équipe compétitive, talentueuse et fantaisiste.

L’équipe des Black Stars durant ce Mondial 2010.

Animée par la fougue de la jeunesse, le Ghana reste néanmoins la sélection africaine la plus développée sur le plan tactique lors du Mondial sud-africain. Et ceci malgré une moyenne d’âge de 24 ans et 9 mois, ce qui en fait l’équipe la plus jeune de la compétition.

RAJEVAC ET LA PATRIE SERBE

La sélection ghanéenne entame son tournoi face à la Serbie. Ironie du sort, Milovan Rajevac, le sélectionneur des Black Stars, débute ce Mondial en affrontant son pays d’origine. Bien conscient de l’enjeu, ce dernier n’offrira pourtant aucun cadeau à sa patrie.

Le coup d’envoi sifflé, la rencontre se mue rapidement en opposition décevante dans un premier temps. Faux rythme, faible niveau technique et occasions rarissimes ; tous les ingrédients de la première période sont présents pour servir un long et fastidieux menu aux spectateurs.

Finalement, après ce round d’observation de quarante cinq minutes, les Black Stars prennent peu à peu le dessus sur leurs adversaires du jour. Bien aidé par l’expulsion d’Aleksandar Lukoviċ (74’), le Ghana trouve le chemin des filets en fin de rencontre grâce à un pénalty transformé par Asamoah Gyan (84’, 1-0). Le score en restera là. Les Ghanéens s’imposent sur la plus petite des marges et inaugurent de bonne manière leur campagne mondiale.

DERNIERS ESPOIRS CONTINENTAUX

Six jours plus tard, les Black Stars ont rendez-vous avec les Socceroos. Au sortir d’une cinglante désillusion face à l’Allemagne (0-4), l’Australie doit absolument se reprendre si le pays souhaite encore avoir un mince espoir de voir la suite du tournoi.

À l’instar du Ghana avec l’absence de Michael Essien, l’Australie se retrouve privée de sa star Tim Cahill mais peut compter sur son autre vedette : Harry Kewell. L’avant-centre de Liverpool jouera d’ailleurs un rôle prépondérant durant cette confrontation afro-océanique.

Alors que les Socceroos prennent rapidement l’avantage dès la dixième minute (0-1), les Black Stars ne tardent pas à réagir. Les Ghanéens mettent la pression sur le but australien avant qu’Harry Kewell ne débloque la situation, à son plus grand désarroi, d’une main dans sa propre surface. Pénalty et carton rouge, la double sentence tombe et Asamoah Gyan transforme son deuxième essai de la compétition (25’, 1-1).

En supériorité numérique, le Ghana pousse. En vain. Au terme d’un second acte bien moins animé, les Black Stars repartent du Stade Royal Bafokeng sans être parvenus à punir des Australiens héroïques. Ce petit point du match nul permet tout de même aux Ghanéens de prendre la première place du groupe.

Surtout, un constat alarmant plane au-dessus de la délégation africaine en ce début de Mondial. L’Afrique du Sud, pays hôte de la compétition, est d’ores et déjà éliminé, de même que le Nigeria, l’Algérie, le Cameroun et la Côte d’Ivoire. En bref, tous les espoirs d’un seul et même continent repose sur le Ghana, dernier représentant du « berceau de l’humanité ».

LE RÊVE AFRICAIN

L’ALLEMAGNE, OU LA RENCONTRE DE TOUS LES DANGERS

Avant le troisième et dernier match de poule, la pression pèse sur la sélection ghanéenne. De son côté, l’Allemagne, pourtant largement favorite de son groupe, n’est pas assurée d’être qualifiée après sa deuxième rencontre. Bien au contraire. Défaite à la surprise générale par la Serbie (0-1), la Mannschaft doit se reprendre face au Ghana, sous peine de vivre l’une des plus grandes humiliations de son histoire.

Néanmoins, dans le groupe D, chacun a le droit de rêver puisque tous peuvent encore espérer se qualifier – bien qu’un concours de circonstances extraordinaires soit nécessaire à l’Australie. Et c’est bien toute cette indécision insoutenable qui va rythmer ce match entre l’ogre allemand et l’outsider ghanéen.

Alors que le premier acte se solde par une lourde domination allemande mais un tableau d’affichage inchangé, le second tend lui à virer au cauchemar pour tout un peuple. D’abord par l’intermédiaire du maestro Mesut Özil, auteur de l’ouverture du score allemande à l’heure de jeu (60’, 0-1), qui plonge le Ghana dans l’inquiétude.

En effet, bien que toujours qualifiés provisoirement pour la suite du Mondial, la présence des Black Stars au prochain tour ne tient qu’à un fil. À cet instant, la Serbie et l’Australie se tiennent encore tête (0-0), mais un seul but serbe suffirait à anéantir les rêves ghanéens, de même qu’un second but allemand serait lui aussi éliminatoire.

Quelques minutes plus tard, l’Australie prend l’avantage avant de doubler la mise (73’, 2-0). Averti du score, Milovan Rajevac ordonne à ses joueurs de jouer en bloc bas et de défendre corps et âme puisque le score actuel (0-1) est synonyme de qualification. Mais, dans l’autre rencontre, à cinq minutes du terme, les Serbes réduisent l’écart (84’, 2-1). L’Afrique entière retient son souffle tandis que la Serbie pousse pour arracher son ticket pour le tour suivant.

Heureusement, le statu quo l’emporte et les scores se figent. Quatre petits points et seulement deux maigres penaltys envoient la sélection ghanéenne en huitièmes de finale. Un succès célébré par tout un peuple, dont l’aventure onirique ne fait que commencer…

ASAMOAH GYAN, L’HOMME PROVIDENTIEL

L’épopée mondiale des Ghanéens se poursuit face aux États-Unis, en huitièmes de finale. En grand danger lors de la phase de groupes, les Américains en sortent véritablement miraculés, puisque Team USA a été sauvée par sa superstar Landon Donovan, buteur dans les arrêts de jeu face à l’Algérie lors de sa dernière rencontre en poule (1-0).

Ironie du sort, les Black Stars avaient déjà mis au tapis la bande de Donovan et consorts (2-1) quatre ans auparavant, lors de la Coupe du monde en Allemagne. Alors que l’arbitre hongrois Viktor Kassai donne le coup d’envoi de la rencontre, les Américains semblent tétanisés par l’enjeu. Au contraire, les Ghanéens apparaissent comme galvanisés par l’engouement qu’ils suscitent auprès du continent hôte.

Preuve de l’indolence ghanéenne, le jeune Kevin-Prince Boateng ouvre la marque pour son pays dès la cinquième minute (1-0). À la mi-temps, le score n’a pas évolué. Mais au retour des vestiaires, les Américains affichent un tout autre visage et refont surface. Bien plus entreprenants et déterminés, les hommes de Bob Bradley mettent la pression sur le but de Richard Kingson. À l’heure de jeu, Clint Dempsey obtient un penalty suite à une faute de Jonathan Mensah. Landon Donovan ne tremble pas et rebat totalement les cartes du jeu (63’, 1-1).

Le déroulement de la rencontre ne laisse rien présager de bon pour le Ghana. Jozy Altidore est même tout proche de donner l’avantage aux États-Unis tandis que Kevin-Prince Boateng, héros du jour, se blesse. Malgré tout, les Black Stars tiennent jusqu’au terme du temps réglementaire.

Asamoah Gyan, après avoir terrassé les Américains (2-1).

Asamoah Gyan, sur un ballon anodin dégagé par son tout jeune compatriote André Ayew (20 ans), envoie une magnifique demi-volée dans les filets de Tim Howard (93’, 2-1). Le Stade Royal Bafokeng, acquis à la cause ghanéenne, exulte de nouveau et porte les Black Stars qui sèment et contrôlent les Américains pour mieux décrocher le ticket historique pour les quarts de finale, où l’Uruguay les attend.

GYAN, ACTE 2

Au Soccer City de Johannesburg, l’ambiance est électrique, tout autant que l’opposition de styles qui attend les 30 597 spectateurs présents ce jour-là. D’un côté, l’insouciante jeunesse ghanéenne emmenée par le divin Asamoah Gyan. De l’autre, la rugueuse formation uruguayenne, dans le sillage de son expérimenté chef d’orchestre Diego Forlán et de ses deux talentueux musiciens que sont Luis Suárez et Edinson Cavani. Les vingt-deux acteurs ne le savent pas encore, mais ils vont nous livrer un véritable match d’anthologie.

Dès le coup d’envoi, la Celeste se montre dominatrice sans pour autant parvenir à trouver la faille face à une formation ghanéenne unie dans l’effort. À la demi-heure de jeu, le rapport de force s’inverse, les Black Stars prenant peu à peu le dessus. Cette maîtrise sera récompensée par l’une des plus belles réalisations de ce Mondial 2010.

À environ trente mètres des buts de Fernando Muslera, et alors que l’arbitre du jour s’apprête à renvoyer les protagonistes aux vestiaires, Sulley Muntari décoche une frappe lourde venant se loger dans le petit filet du but uruguayen (45’+2, 1-0). Le Ghana bascule dans la folie. L’Afrique s’emballe. Et si le Ghana devenait la première sélection africaine de l’histoire à disputer une demi-finale de Coupe du monde, en faisant mieux que le Cameroun (1990) et le Sénégal (2002) ? À cet instant, tous les rêves sont permis.

Cependant, les Uruguayens ne vont pas douter bien longtemps. Seulement dix minutes après le début du second acte, Diego Forlán envoie un coup franc sublime dans la lucarne opposée de Richard Kingson (55’, 1-1). Tout est à refaire pour les Black Stars, qui semblent abattus par cette égalisation. Au cours de la seconde période, l’Uruguay domine et Luis Suárez se retrouve même tout proche de donner l’avantage à sa sélection. Si sa frappe ne finit pas sa course dans les filets ghanéens, « El Pistolero » sera plus tard porté en triomphe pour un autre geste, bien plus sujet à la controverse…

Au terme de quatre-vingt-dix minutes pleines d’occasions et de rythme, les deux équipes ne parviennent pas à se départager. C’est donc en prolongations que justice sera faite, en usant néanmoins de lois quelque peu immorales. Durant ces trente minutes, une lourde tension s’installe dans les travées du Soccer City. Mais les deux formations n’en font pas un prétexte pour proposer un spectacle terne et languissant : Ghanéens et Uruguayens se ruent à l’attaque jusqu’à l’ultime seconde, donnant lieu à un épilogue de folie pure sous le ciel ensoleillé de Johannesburg.

Luis Suárez et sa fameuse “main du diable” en quart de finale de la Coupe du monde 2010, face au Ghana.

L’histoire s’écrit dans la surface de Fernando Muslera. Suite à un coup franc parfaitement botté par John Paintsil, Luis Suárez sauve un premier ballon sur sa ligne grâce à son genou. Il se servira de sa main pour sauver la tête de Dominic Adiyiah ; la « main du diable » pour certains, la « main de Dieu » pour d’autres. Luis Suárez est logiquement expulsé pour ce geste et quitte le terrain en larmes. Un acte qu’il décrira plus tard comme « instinctif » et « pas si grave » dans son livre Ma Ligne de Conduite. Entre sacrifice et image écornée, son statut va dès lors évoluer.

Depuis trois semaines déjà, l’homme providentiel de cet intrépide Ghana se nomme Asamoah Gyan. L’attaquant du Stade rennais n’a jusque-là manqué aucun penalty et s’avance tout logiquement vers le but uruguayen pour transformer la sentence. Le jeune homme de 24 ans a la possibilité d’écrire l’histoire de son peuple, avec toute la pression et la charge émotionnelle que cela représente. Un cadeau empoisonné, où un pas sépare l’exploit homérique de la désillusion.

RETOUR SUR TERRE

CRUEL PENALTY

Le visage nerveux, les jambes lourdes, Asamoah Gyan envoie les rêves de toute l’Afrique sur la barre transversale de Muslera, puis s’effondre, tandis que Luis Suárez exulte et se mue en héros pour les siens : l’Uruguay est encore en vie, avant la séance fatidique de tirs au but.

Paradoxalement, la Celeste est désormais prête à en découdre alors que les Black Stars semblent abattus. Et les impressions vont se confirmer : le manque d’expérience et les désirs refoulés par ce penalty manqué font plonger le Ghana. Comme un symbole, Jonathan Mensah, capitaine de la sélection, et Dominic Adiyiah, auteur de la tête stoppée par la main de Luis Suárez, échouent tous deux face à Fernando Muslera.

Sebastián Abreu est lui le dernier tireur de la sélection uruguayenne. « El Loco » envoie l’Uruguay en demi-finale de Coupe du monde d’une délicieuse panenka, rendant hommage à son surnom. L’aventure ghanéenne s’arrête net. Les Black Stars ont tutoyé les étoiles, mais leur voyage a été interrompu par la Celeste, historiquement habituée à ces joutes aux sommets. L’Afrique pleure, mais la déception ne va durer qu’un temps.

LA FIERTÉ POUR NOYER L’AMERTUME

En effet, ces hommes ont fait rêver, au-delà même de leur continent. Non seulement le Ghana peut désormais être placé sur une carte du monde, mais aussi trôner en bonne place sur l’échiquier du football africain, en y engendrant une vague d’optimisme. De plus, tout n’est pas à jeter de ce parcours extraordinaire, bien au contraire.

« En Afrique du Sud, la sélection ghanéenne a surpassé toutes les attentes qui étaient placées en elle. Cette performance incroyable est restée dans l’esprit des gens, et c’est sans doute le meilleur moment footballistique de notre histoire »

Haruna Mubarak, journaliste sportif ghanéen

Au Ghana, cette Coupe du monde 2010 a sublimé les cœurs. À la suite de ce parcours retentissant, le peuple ghanéen a pu déambuler dans les rues d’Accra, Bolgatanga, Kumasi ou Tamale, et s’enivrer dans un continent en situation d’extrême précarité. Ce phénomène s’est même implanté à l’échelle mondiale, puisque les immigrés ghanéens ont également partagé leur joie avec leur terre d’accueil.

De simples matchs de football se sont rapidement transformés en véritable épopée populaire, symbolisée par l’union ghanéenne autour de ses héros. Ces valeurs d’unité et de rassemblement, la Coupe du monde en a fait son leitmotiv depuis longtemps déjà, en devenant au fil du temps un événement sociétal à l’ampleur planétaire, bien au-delà de toute considération sportive. Aujourd’hui, l’Afrique attend toujours qu’une de ses nations atteigne les demi-finales d’un Mondial. Et si on se donnait rendez-vous dans un peu moins d’un an maintenant, au Qatar, pour voir ce que l’avenir nous réserve ?

Crédit Photos : Getty Images / BlogSpot

Ghana 2010, une épopée populaire à l’ampleur planétaire
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