Afrique

Tribunes vides : le désarroi du football égyptien

En début 2020, la crise sanitaire a donné au monde du sport une nouvelle habitude : celle d’évoluer sans spectateurs. Pendant que les structures sportives autour du globe cherchaient à s’adapter à ce phénomène, les Egyptiens, eux, n’ont pas été dépaysés par les tribunes vides à chaque rencontre. Retour sur la façon dont un pays de passionnés à 100 millions d’habitants s’est retrouvé avec un football local dépourvu de ses supporters.

Le stade, berceau de tragédies

Bienvenue dans un pays qui déchaine les passions autour du ballon rond, qui souffre d’une situation politique instable, et dont la plupart des stades sont les propriétés de l’armée. Un pays qui a vu se populariser la culture ultra à partir de 2007, notamment au sein des supporters des deux géants cairotes : le Ahly et le Zamalek. Nous sommes le 1er février 2012 à Port-Saïd,  un an après la révolution égyptienne et le printemps arabe qui a secoué la région. L’équipe locale d’Al Masry mène 3 à 1 face aux très fameux cairotes du Ahly au cours d’un match qui fut interrompu vers l’heure de jeu par des perturbateurs envahissant le terrain. Vers les derniers instants de la rencontre on peut apercevoir des prétendus supporters locaux jeter en direction des tribunes des Ahlawys des feux d’artifices ainsi que des projectiles. Au coup de sifflet final, l’Egypte assiste à une scène de chaos sans précédent…

On y voit les joueurs du Ahly se ruer vers le tunnel qui mène aux vestiaires, le terrain est en quelques instants recouvert de spectateurs qui assistent et participent à des émeutes d’une violence inouïe. Une marée humaine est visible à l’entrée du tunnel qui se trouvait en dessous des tribunes des visiteurs, les gradins sont incendiés. En l’espace de quelques secondes, ce qui n’était qu’un match de football s’est transformé en guerre civile. Les forces de l’ordre sont présentes mais font preuve d’un laxisme suspect, une suspicion qui s’accentue lorsqu’on apprend que les portes du stade ont été fermées pendant le coup de sifflet final et qu’on aperçoit à la télévision les supporters présents, plongés dans un noir total après que les autorités aient coupé l’électricité du stade.

La sauvagerie et le bain de sang de cette soirée tristement célèbre donnent lieu à un bilan humain très lourd : 72 supporters du Ahly y perdent la vie et 500 individus sont blessés. Les 74 morts du stade de Port-Saïd seront tous considérés comme des martyrs au sein de la société égyptienne. Le lendemain, une foule immense à la gare du Caire attend les trains qui transportent les survivants et les corps des victimes. Au sein de cette foule la plupart n’a aucune idée de s’ils attendent leurs proches vivants ou leurs cadavres. L’angoisse est omniprésente, la détresse est insurmontable.

Commemorating Port Said Stadium massacre - EgyptToday
Le stade de Port-Saïd au lendemain du triste massacre.

Selon les groupes de supporters du Ahly, ce drame n’a aucun rapport avec une rivalité sportive, mais il s’agirait d’une vengeance politique. D’après les témoins présents sur place, les protagonistes qui ont déclenché cette violence ne sont arrivés au stade qu’en deuxième mi-temps sans porter aucun intérêt à la rencontre. Ils estiment également qu’il ne s’agit sûrement pas d’une coïncidence si ce drame a eu lieu un an jour pour jour après le fameux discours de l’ancien président Hosny Mubarak qui souhaitait s’accrocher au pouvoir avant d’être contraint à la démission une dizaine de jours plus tard.

Cette soirée ensanglantée du 1er février 2012 qui ne devait qu’être un simple match de championnat comme les autres va profondément impacter la société égyptienne ainsi que l’histoire du football local. Quelques jours après les faits, les autorités interdisent la présence de spectateurs dans les stades, habituant tout un pays de passionnés à jouer ses compétitions locales dans un lugubre silence…

Mais malheureusement, il ne s’agira pas de la dernière tragédie ayant lieu dans un stade égyptien. Trois ans plus tard, le 8 février 2015, le très controversé président du Zamalek Mortada Mansour annonce que 10 000 billets seront offerts pour assister à la rencontre de championnat face au ENPPI, une première depuis le triste évènement de Port-Saïd. Les supporters, notamment les ultras, sont ravis de cette nouvelle, mais près d’une ou deux heures avant le match, alors que ces premiers sont déjà dehors aux abords du stade ou en train de s’y rendre, Mortada Mansour tient des propos suspicieux en direct à la télévision.

Il prévient : « il ne faudra pas venir se plaindre si votre enfant ne rentre pas du match ». Trop tard pour certains, alors que l’ambiance était au beau fixe au rythme de chants et de slogans. Le Stade du 30 juin a été témoin de violents affrontements opposant ultras à forces de l’ordre. Ces derniers tentent de faire disperser la foule de Zamalkawys à balles réelles selon certains, et cette violence coutera la vie à une vingtaine de supporters du club cairote, trois ans et huit jours après le drame de Port-Saïd. Les groupes ultras pointent du doigt les autorités ainsi que Mortada Mansour qu’ils considèrent allié au régime, alors que ceux-ci mettent la faute sur le comportement violent de ces premiers. Les versions différentes sont innombrables mais n’est pas devin celui qui comprendra que derrière ces drames se cachent des enjeux bien plus grands que le  football.

Ultras vs Etat : un sport politique malgré lui

Pour trouver l’origine de cette animosité entre les ultras et la scène politique égyptienne, il faut remonter à la Révolution du 25 janvier 2011. Le peuple exige le départ du président Mubarak donnant lieu à d’immenses manifestations dans les grandes villes du pays mais aussi à de violents affrontements entre civils et forces de l’ordre. C’est là que les groupes ultras notamment les White Knights du Zamalek feront beaucoup parler d’eux.

En effet, s’ils sont vocaux concernant la crise qu’endure le pays, ils sont aussi au premier plan concernant les confrontations face aux policiers, mettant au profit de certains manifestants leurs connaissances, stratégies, et expériences dans ce genre de situations. Bien qu’ils aient joué un rôle important et reconnu durant la révolution, ils refusent toute association avec une quelconque idéologie politique. Pour eux, il s’agissait uniquement d’un « mouvement national » si l’on en croit un membre anonyme des White Knights au micro de TRTWorld.

A ce jour, les dirigeants égyptiens l’ont compris : les ultras représentent une menace pour le pouvoir, et c’est exactement un an plus tard que le football égyptien sera secoué par le drame de Port-Saïd, un drame qui fut planifié mais dont beaucoup d’éléments restent encore flous. Ce triste évènement va profondément marquer la société égyptienne et épicer la forte hostilité entre les politiques et les supporters, surtout les ultras.

Egypt football fans clash with police | Al Arabiya English
Confrontation entre ultras et forces de l’ordre au Stade du Caire.

La mentalité et la rébellion des ultras égyptiens a tout pour inquiéter les plus hautes sphères de l’Etat, surtout quand ils jouent un grand rôle dans le paysage footballistique local, un sport qui a une abondante popularité en Egypte. Dans un régime autoritaire et un pays qui respire la passion du ballon rond, la politisation des supporters est considérée comme un problème majeur pour les autorités qui cherchent à contrôler l’opinion publique.

Un argument qui peut expliquer les incidents de 2012 et 2015, qui auront au final profité aux leaders politiques du pays mais qui expliquent aussi les mesures extrêmes prises contre les ultras. Si les stades sans spectateurs ont permis de limiter les activités de ces derniers ainsi que la propagation de contestations populaires, l’Etat était très loin de dire là son dernier mot.

En effet c’est une véritable chasse à l’homme qui va être lancée et finalement  mettre sous les barreaux environ 3 000 ultras égyptiens. Après le drame au Stade du 30 juin en 2015, Mortada Mansour le président du Zamalek va attaquer en procès les groupes ultras, qui seront considérés par la justice comme groupes terroristes.

Quelques années plus tard, la persécution subie par le régime va pousser ces groupes ultras à la dissolution officielle, groupes dont les principaux membres et  leaders sont tous emprisonnés. Même si certains nient la dissolution, ces derniers semblent avoir perdu leur guerre menée face à la scène politique égyptienne, une guerre  faisant une nouvelle victime : le football.

Une perte d’intérêt ?

A partir de 2018, des mesures sont prises pour revoir un public dans les stades. En septembre de la même année et pour la première fois depuis le drame de 2012, des supporters garnissent les tribunes d’un stade en championnat. Au Petrosport Stadium, 5000 places étaient accessibles sur 16000 possibles. Mais derrière le bonheur des quelques spectateurs présents ce soir-là, c’est le gouvernement local qui semblait être victorieux de la situation.

En effet, la menace des ultras et de contestations dans les tribunes ne semble plus être d’actualité. L’Etat a réussi à avoir le contrôle de la situation en obligeant notamment les spectateurs à fournir leurs détails personnels s’ils veulent assister à la rencontre. Alors que quelques supporters du Zamalek sont de retour au stade 6 ans après le massacre de Port-Saïd, un bon nombre d’amateurs du football local se sont dits prêts à ne plus jamais y remettre les pieds sous ces conditions.

Malgré le retour du public pour ce match de championnat, l’ambiance n’en demeure pas moins triste, très loin d’être représentative de la passion qu’ont les Egyptiens pour leurs clubs, et encore moins de celle qu’ont les Cairotes pour les deux équipes populaires du pays : le Ahly et le Zamalek. Les gradins sont très peu garnis et les chants ne résonnent plus du tout comme auparavant. Mais pour les autorités, l’objectif principal est acquis. Les tribunes sont dépolitisées sans la présence d’ultras qui pourtant ne se considèrent pas engagés politiquement.

After 6-year ban following riots, crowds return to watch soccer in Egypt -  Los Angeles Times
Timide retour de quelques supporters admissibles en championnat.

Ce qui est certain, c’est l’impact indéniable qu’ont laissé ces derniers dans la société et dans le monde du football égyptien. Le paysage sportif local ne semble plus ressembler à celui d’antan sans leur présence et l’opinion publique semble contrôlée par un gouvernement qui semble s’être débarrassé de la crainte de rébellion et contestation.

Durant cette période difficile, les clubs égyptiens engagés en compétitions continentales ont pu profiter d’une partie de leurs supporters. Que ce soit en Ligue des Champions ou dans les rencontres domestiques, des clubs cairotes sont souvent contraints de délocaliser des matchs dans d’autres villes du pays pour questions de sécurité, la plupart du temps à Alexandrie. Mais lorsque le silence résonne dans l’immense Borg ElArab d’Alexandrie, c’est un fort parfum de tristesse qui s’empare du derby cairote, traditionnellement folklorique, et pour lequel la capacité limite est de 30 supporters (non il ne s’agit pas d’une faute de frappe, bel et bien 30 supporters autorisés à assister au match).

Pourtant, c’est ce même stade de Borg ElArab qui a été témoin de l’histoire, le 8 octobre 2017, lorsque les 90000 spectateurs font trembler l’arène, pendant que Salah fasse trembler les filets sur penalty à la dernière minute qui qualifie les Pharaons en Coupe du Monde, une première depuis 28 ans. L’équipe nationale hérite d’un soutien sans faille de la part du peuple, dans un stade qui vibre à une ambiance plutôt familiale, bon enfant, alors que les équipes locales évoluent au sein d’une atmosphère dépourvu de passion et supporters.

A l’été 2019, l’Egypte organise la Coupe d’Afrique des Nations, et les autorités mettent en place le même système que la Russie en Coupe du Monde un an auparavant : celui du Fan ID, sans lequel on ne peut accéder au stade et acheter des tickets. Il faut donc partager ses détails personnels pour pouvoir assister aux rencontres de la compétition, un concept qui a permis aux Russes comme aux Egyptiens d’empêcher les ultras de se mêler aux manifestations sportives internationales ou continentales. Bien que le stade soit rempli pour les rencontres des hôtes, les téléspectateurs ont pu constater un étrange manque de spectateurs dans les tribunes, très souvent peu remplis pendant cette CAN.

Si les supporters du continent ont fait le trajet pour encourager leurs nations, peu nombreux étaient les Egyptiens venus profiter du spectacle qu’apporte une compétition de cette ampleur, hormis lors de très gros chocs tels Algérie-Sénégal en poules et en finale. Les observateurs pointent du doigt une perte d’intérêt de la population pour le ballon rond, dans un pays qui avait accueilli la même compétition en 2006 et qui avait connu un engouement plus important de la part de la population y compris pour les rencontres ne concernant pas le pays hôte. Un constat qui est confirmé par certains locaux lorsqu’on leur pose la question, à l’image d’Ibrahim, chauffeur de taxi d’une soixantaine d’année qui dit ne plus suivre le football depuis le drame de Port-Saïd en 2012.

Si aujourd’hui le Covid écarte tout espoir de revoir un public dans les stades égyptiens dans un futur proche, un gros doute plane toujours sur l’évolution de la situation, dans ce pays où la passion manque cruellement au football local.

Crédits Photos : Reuters / Jonathan Rashad, Times

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