Afrique

CAN 2021 : Une Guinée-Bissau en quête d’expérience

Là où le football local est pauvre, le football de sélection se mue parfois en exutoire d’un pays en quête de succès sportif. C’est le cas de la Guinée-Bissau. Un pays qui, en partie grâce à ses binationaux, représente l’une des sélections d’avenir du football africain. Un pays qui s’avance aussi pour sa troisième CAN de suite, au Cameroun.

Le 30 mars dernier, les Bissau-Guinéens jouaient au sein de leur capitale le match le plus important de leur année 2021. Une finale pour la deuxième place du Groupe I des matchs de qualification à la CAN face au Congo. Alors qu’un simple match nul aurait suffit aux Congolais pour se qualifier, le sort a finalement souri aux hommes de Baciro Candé. Une victoire 2-0 sans fioriture des Lusophones leur aura en effet permis de passer devant au classement et de s’offrir le deuxième ticket du groupe, derrière la première place promise au Sénégal. Loin d’avoir été ridicule, l’Eswatini n’a pu aller chercher mieux qu’une dernière place.

Grâce à ce parcours presque héroïque, la Guinée-Bissau débutera au Cameroun la troisième Coupe d’Afrique des Nations de son histoire après celles de 2017 et 2019. Un nouveau défi qui s’annonce relevé au sein d’un groupe compliqué mais où Baciro Candé et les siens auront des armes à faire valoir.

Une sélection étroitement liée au Portugal

Emancipation coloniale et affirmation d’une sélection ambitieuse mais mal gérée

Le 10 septembre 1974, quelques mois après la révolution des Œillets au Portugal, la Guinée-Bissau accède enfin à l’indépendance de manière officielle. Un jour historique pour une nouvelle nation qui crée, quelques mois plus tard seulement, sa fédération de football. Après quelques années durant lesquelles elle prend ses marques, la Fédération de Football de Guinée-Bissau réussit son premier fait d’armes en 1979. C’est alors qu’elle organise la toute première Coupe Amilcar Cabral, une compétition régionale d’Afrique de l’Ouest. Une compétition destinée aussi à rendre hommage à l’homme politique africain éponyme, grand acteur des prises d’indépendance cap-verdienne et bissau-guinéenne. Bissau accueille dès lors le Sénégal, la Guinée, le Cap-Vert ou encore le Mali. De quoi montrer à tous les voisins que la Guinée-Bissau souhaite se faire une place dans le paysage footballistique africain.

Un premier fait d’armes qui restera néanmoins sans lendemain. Sur les 19 éditions de la Coupe Cabral, la Guinée-Bissau n’en remporte aucune. Elle tente en parallèle de se montrer sur la scène continentale en rejoignant la CAF dès 1986. Mais là encore, ça bloque. Année après année, les Djurtus (les Lycaons en français) ne parviennent pas à rejoindre la phase finale d’une CAN. Surtout, ils ne commencent à jouer les phases qualificatives régulièrement qu’à partir de 2006. La faute, auparavant, à de profonds troubles sociaux et politiques qui empêchent jusque là tout un pays de se consacrer au football continental. Il faudra encore attendre une dizaine d’années pour que Bissau puisse enfin fêter un évènement grâce au ballon rond.

En 2017, la Guinée-Bissau parvient à se qualifier à la première phase finale d’une CAN de son histoire dans des conditions chaotiques. Après avoir dû dormir dans des aéroports, être contrainte de s’entraîner au Portugal pendant que son staff médical était resté à Bissau et avoir été bloquée aux frontières par manque de liquidités, la sélection réalise l’exploit. Elle sort en première place d’un groupe composé du Congo, de la Zambie et du Kenya. Néanmoins, l’aventure tunisienne sera de courte durée. Une dernière place du groupe A et un seul petit point pris face au Gabon. Une expérience réitérée en 2019. Les Djurtus devront faire mieux au Cameroun.

Championnats portugais et binationaux : un enjeu de taille pour la Guinée-Bissau

La place des championnats portugais dans la sélection bissau-guinéenne est de taille. Sur le groupe sélectionné depuis quelques mois maintenant par Baciro Candé, pas moins de 9 joueurs évoluent en première ou deuxième division portugaise. Seuls les championnats français rivalisent alors avec leurs 7 représentants à Bissau. Le football portugais représente ainsi un enjeu pour Candé et les siens en ce que les performances de ses internationaux en son sein définissent ses choix. Il représente aussi un enjeu par le biais des joueurs binationaux que la politique de la FFGB tente de plus en plus de convaincre afin que ceux-ci choisissent l’Afrique plutôt que le Portugal.

Ces dernières années, la politique de négociations auprès des binationaux s’est intensifiée à Bissau. Et ce essentiellement en vue d’une CAN où les Djurtus ne voudront pas faire de la figuration. En avril dernier, Baciro Candé et Almami Moreira (directeur exécutif de la sélection), se rendaient notamment au Portugal afin de convaincre plusieurs joueurs de rejoindre Bissau. Beto (Portimonense), Wilson Manafa (FC Porto), Abdu Conte (Moreirense), Celton Biai (Vitoria SC) et Carlos Mané (Rio Ave) avaient alors tous été sondés.

Après avoir accepté fin 2020 de représenter la Guinée-Bissau, Beto s’est finalement rétracté en espérant certainement jouer un jour pour le Portugal

Malgré l’hésitation de certains éléments de choix comme Beto, vendu l’été dernier pour 10 millions d’euros à l’Udinese, certains facteurs comme sa nouvelle exposition médiatique lui ont finalement fait rebrousser chemin. Même la présence de coéquipiers bissau-guinéens au sein de ces équipes – Nanu avec Manafa à Porto, Fali Candé avec Beto à Portimonense – n’auront pas achevé de convaincre les binationaux de choisir la sélection africaine. Une triste nouvelle pour Baciro Candé, qui pourra tout de même compter sur un groupe fort et déterminé à briller au Cameroun. Parmi ce groupe, une belle prise du côté des binationaux avec Edgar Ié. Malgré une sélection avec le Portugal, l’ancien joueur du LOSC aujourd’hui patron du Trabzonspor a récemment intégré les Djurtus. Il sera néanmoins absent de la CAN à cause d’une récente blessure.

Tactique et effectif

Comment il s’appelle ? Candé ! Baciro Baciro, Candé !

Sélectionneur de la sélection de Guinée-Bissau depuis 2016, Baciro Candé est définitivement entré dans l’histoire de celle-ci. En 2017, il emmenait pour la première fois les siens à la Coupe d’Afrique des Nations. Il réitèrera l’exploit en 2019 puis en 2021. Tout cela fait de lui une personnalité très importante dans le pays. Un local qui, après avoir entrainé des clubs au pays, a décidé de le mettre tout entier sur le devant de la scène continentale par trois fois. Autant dire qu’à Bissau, il a la cote.

Malgré cette popularité liée à ses résultats, le jeu de Baciro Candé reste assez pauvre et limité. Face à des équipes en place tactiquement, la Guinée-Bissau de Candé se montre très vite dépassée. En témoigne la double confrontation face au Maroc en octobre dernier. Des latéraux trop peu préoccupés par le travail défensif, un pressing trop laxiste et des transitions défensives très mal menées. Résultat, un score cumulé de 8 buts à zéro pour les Lions de l’Atlas. Malgré les carences tactiques de son équipe, notamment derrière, Baciro Candé reste indiscutable à son poste.

Absences de poids pour un schéma tactique compliqué à définir

Si l’on peut facilement s’attendre à la mise en place d’un 4-3-3, ce dernier est rarement animé de la même manière par Candé. Au milieu, souvent une pointe basse qui se mue rapidement comme troisième défenseur central et deux joueurs plus offensifs. Sur le reste, beaucoup de mouvements notamment en attaque où d’un match sur l’autre, tout peut changer. Le 4-5-1, avec des ailiers reculés pour verrouiller le milieu de terrain et apporter du soutien derrière, est aussi une éventualité pour des matchs où les Djurtus se prépareront à souffrir.

La charnière défensive bissau-guinéenne aurait pu être un atout de taille pour les Djurtus. Aux côtés d’un Opa Sanganté (La Berrichonne) très solide, Edgar Ié (Trabzonspor) aurait été un complément idéal. Surtout en rajoutant Marcelo Djalo (sans club depuis novembre) comme élément de rotation. Cependant, les deux derniers défenseurs seront absents de la CAN, tous les deux blessés. Il faudra ainsi adapter un n°6 de formation pour le faire évoluer en défense centrale. Ce devrait être Sori Mané, sentinelle athlétique évoluant à Moreirense ou Bura, joueur de Farense. Sur les côtés de la défense, ce seront les inévitables Nanu (FC Porto) et Fali Candé (Portimonense). Deux grands dangers offensifs mais peu rigoureux dans leur placement défensif.

Malgré le fait qu’il soit très changeant, le onze bissau-guinéen devrait ressembler à cela lors de la CAN.

Le milieu de terrain comme l’attaque sont plus compliqués à prévoir. Pour le premier trio, on pourrait retrouver Bura comme sentinelle tandis qu’Alfa Semedo (Vitoria SC), Moreto Cassama (Stade de Reims) et Panutche Camara (Plymouth Argyle) devraient se battre pour deux places plus offensives. En attaque, on peut s’attendre à voir le trio Piqueti (Al Shoalah) – Joseph Mendes (Niort) – Mama Baldé (Troyes). Néanmoins, les postes bougent beaucoup et des joueurs comme Steve Ambri (Sochaux-Montbéliard), Jorginho (Wisla Plock) ou Frédéric Mendy (Vitoria FC) devraient aussi avoir leur chance. En au moins trois matchs, il y aura des opportunités pour tous.

Le joueur à suivre

C’est un nom bien moins connu par les amateurs de football que ceux de Moreto Cassama, de Nanu ou d’Alfa Semedo. Ce nom, c’est celui de Panutche Camara, et il n’a rien à envier à celui de ses coéquipiers en sélection. Milieu offensif de Plymouth Argyle en Sky Bet League One, Camara est une véritable sensation de la troisième division anglaise. Aidant le club à se battre pour une montée en Championship, il pourrait passer un cap dès la saison prochaine. Que ce soit par une montée ou par un transfert de celui qui pique déjà la curiosité de nombreux scouts anglais.

Dans le profil, Panutche Camara est un joueur tant élégant qu’intelligent. Ballon collé aux pieds, il remonte le terrain à toute vitesse pour amener des situations dangereuses. Il s’illustre comme un distillateur inspiré de bons ballons depuis sa position devant la surface adverse. Un essuie-glace orientant idéalement le jeu d’un côté à l’autre. Son bon sens du placement lui permet aussi de s’amener des situations parfaites pour finir certaines actions. Cette saison, il a inscrit 3 buts et délivré 4 passes décisives en 24 rencontres de championnat. Intéressant pour la sélection, il ne rechigne pas à l’effort, notamment dans le pressing. Un plus lorsqu’on connaît les défaillances des Djurtus sur ce point. Offensivement, sa capacité à trouver les espaces pour lancer ses attaquants sera aussi une vraie plus-value pour des joueurs comme Mama Baldé ou Jorginho.

Panutche Camara, l’élégant meneur de jeu de Plymouth Argyle

En sélection, Panutche Camara n’a pas encore fait son trou. Bien qu’il soit déjà l’un des grands chouchous des supporters des Djurtus qui suivent ses performances à la loupe, la concurrence de Moreto Cassama et d’Alfa Semedo lui semble pour le moment défavorable. Cependant, il devrait assurément avoir du temps de jeu en sortie de banc voire une place de titulaire en puissance sur le long de la compétition s’il se montre persuasif. Quoiqu’il en soit, il sera un élément très intéressant à suivre du groupe de Baciro Candé.

Le groupe

Pour leur troisième CAN de suite, les Bissau-Guinéens tenteront de s’extirper du groupe D. Un groupe difficile mais où les joueurs de Baciro Candé auront à cœur de faire mieux qu’en 2017 et en 2019. Lors de ces deux dernières éditions, ils n’avaient chaque fois remporté qu’un point, cloués à deux reprises à la dernière place de leur groupe. Deux prestations médiocres pour des joueurs encore novices à l’échelle continentale qui ont au moins acquis grâce à celles-ci une certaine expérience. Une expérience qui leur permettra, peut-être, de remporter leur premier match en phase finale d’une CAN ? Reste à savoir contre qui.

Composé du Soudan, de l’Egypte et du Nigeria, le groupe D possède deux favoris assumés. Les Pharaons et les Super Eagles ne devraient pas trop souffrir pour sortir du groupe, bien que la lutte pour la première place soit d’ores et déjà un enjeu important pour les deux sélections. Derrière, les Djurtus ne pourront lutter pour mieux qu’une troisième place face aux Crocodiles soudanais. Une lutte qui pourrait leur permettre de décrocher l’une des troisièmes places qualificatives. Pour cela, il faudra néanmoins rentrer dans cette CAN au plus vite. Le match entre la Guinée-Bissau et le Soudan se jouera le 11 janvier prochain à 20h, pour le compte de la première journée de la compétition. Sur bien des aspects, une victoire serait déjà décisive pour l’histoire des lusophones.

Merci à Manik Mané pour son aide dans la rédaction de cet article.

Crédits photos : Getty Images

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