Afrique

CAN 2021 : Sierra Leone, l’espoir d’un peuple teinté par le vice

La Sierra Leone, parmi les pays les plus défavorisés du monde, va connaître en 2022 la troisième CAN de son histoire. Liesse et engouement sont présents dans le pays, devant une sélection connaissant sûrement la meilleure génération de son histoire. Cependant, derrière toute cette belle histoire se sont passés des évènements scandaleux ayant façonné l’année football 2021. Retour en détails sur ces Leone Stars.

Joignant la CAF et la FIFA en 1960, un an avant son indépendance, la Sierra Leone fait surtout parler d’elle sportivement dans les années 90. En effet, on va avoir la chance de voir ce pays dans deux CAN successives : 1994 et 1996. Ils peuvent remercier le fait qu’ils aient connu des forfaits à chaque qualification, menant à des groupes de trois équipes. Qu’importe, la sélection est là, mais fera par deux fois de la figuration. Un point et zéro but en 1994, une victoire contre le Burkina Faso en 1996. Victoire décidée par un but à la 89e de Mohamed Kallon, 16 ans à l’époque, débarquant de Spanga, en troisième division suédoise.

Dans le cas où vous ne connaitriez pas Mohamed Kallon, il s’agit tout simplement du plus grand joueur de l’histoire du pays. Petit frère de Kemokai et Musa, deux autres internationaux, cet attaquant supersonique et assez complet aura longtemps été une fierté de son pays. Capitaine de sa sélection, avec qui il est resté pendant dix-sept ans sans jamais la mener vers une nouvelle qualification. Après l’Inter et Monaco, sa fin de carrière en club se fera en Sierra Leone, avec… le Kallon FC. Oui, il a racheté le club des Sierra Fisheries, le renommant par son nom, et lui a fait gagner le championnat en 2006.

L’instabilité et la passion que Mohamed Kallon a pu connaître dans sa carrière, on la retrouve aussi dans le pays. La Sierra Leone va connaître une guerre civile entre 1991 et 2002. Evidemment, difficile de ne pas mettre le football en suspens dans ce cas. On peut alors considérer les deux qualifications en CAN comme d’incroyables miracles. Comme si ça ne suffisait pas, le pays a subi une grosse épidémie d’Ebola en 2014, mettant encore en suspens le football. Ce n’est pas le manque de moyens qui va arranger tout cela. Ni les épisodes de corruption, matchs truqués ou même de dopage dans la fédération, qui verra le pays privé de CAN 2019. Le seul aspect positif dans le football national au XXIe siècle était une très proche qualification pour la CAN 2017, à un point de la Côte d’Ivoire.

Pourtant, même dans les moments les plus brillants du football sierra-léonais, il y a des évènements nous forçant à calmer notre joie. C’est ce qui est arrivé dans leur parcours qualificatif.

SIERRA LEONE – BÉNIN : LES MATCHS DE LA HONTE

Faux positifs pour affaiblir l’adversaire ?

L’histoire a fait le tour de France, d’Afrique, et même du monde. Dans le groupe L, le Bénin et la Sierra Leone étaient à sept points chacun lors de la dernière journée. Le Nigeria était largement qualifié, le Lesotho bon dernier. Les Ecureuils et les Leone Stars vont s’affronter à Freetown pour une place à la CAN. Sportivement, on peut déjà féliciter les Sierra-Léonais pour leurs deux nuls contre le Nigeria. Dont un certain 4-4, après avoir été menés 4-0 à la vingt-neuvième minute !

Les problèmes des Béninois commencent à l’entrée du stade, apprenant que cinq des leurs joueurs sont positifs au Covid. Ces cinq joueurs sont, comme par hasard, les professionnels en France et leur capitaine. A savoir : Saturnin Allagbé, Yohan Roche, Steve Mounié, Jodel Dossou et enfin Khaled Adenon. Mais pas de document officiel, juste une feuille avec les cinq noms. On est déjà dans une situation inique. Evidemment, avant d’arriver en Sierra Leone, toute la délégation était testée négative. On se plaint alors des tests effectués dans le pays d’accueil, faits à la va-vite, dont les résultats sont connus au dernier moment.

La sélection béninoise va alors attendre de longues heures dans le bus, mais sans le vouloir, contrairement à certains. Interdiction de sortir, de manger, ou même d’aller aux toilettes. De l’après-midi jusqu’au soir. Pour couronner le tout, Mounié et Dossou étant positifs au Covid quelques semaines plus tôt, il semblait très peu probable de les voir à nouveau touchés.

Après un tel scandale, on se dit logiquement que la sanction va être salée. Non, c’est la CAF voyons ! La fédération annonce un report du match en juin, alors que tous les autres qualifiés sont connus. Aucune sanction prise. Le Bénin portera l’affaire en justice, mais la CAF et le Tribunal Arbitral du Sport n’y donneront pas suite. Encore mieux, la Sierra Leone demandait à la fédération de déclarer le Bénin forfait, étant donné qu’il ne se sont pas rendus au match. Les relations d’Isha Johansen, à l’époque présidente de la Fédération de Football de la Sierra Leone, proche d’Infantino, ont dû très bien fonctionner.

Un match à (re)rejouer

Point positif, le match est délocalisé à Conakry, capitale de la Guinée. Cerise sur le gâteau, le match, reporté au 14 juin, est à nouveau reporté. Cette fois, ce sont les Sierra-Léonais qui ont le Covid. Six joueurs testés positifs l’après-midi, alors que le premier test n’en annonçait aucun.

Le match a donc finalement lieu le 15 juin, le lendemain donc. Passons sur ce qui n’est plus qu’un détail. Le Bénin de Michel Dussuyer contrôle le ballon, mais fait face à un bloc sierra-léonais très solide, qu’ils n’arrivent pas à contourner. Dix-huitième minute, sur un centre ne trouvant personne, Abdou Bourou a la bonne idée de placer sa main à trois mètres de hauteur. Penalty sifflé, transformé par le vétéran Kei Kamara. 1-0 : le Bénin ne reviendra jamais. La Sierra Leone n’a gagné qu’un seul match dans ces qualifications : le bon.

Les trois coups de sifflets vont provoquer la liesse dans tout le pays, et particulièrement dans Freetown. Certains joueurs en ont rêvé toute leur vie, et vont pouvoir terminer leur carrière sur cette participation. Abdou Bourou n’a pour le moment jamais revu la couleur de la sélection. La question qu’on peut se poser derrière ce scandale continental, preuve suprême d’ingérence en Afrique, c’est : à quel prix ?

SIERRA LEONE : ENTRE JEUNES TALENTS ET VÉTÉRANS

Comme dit précédemment, la Sierra Leone dispose de la meilleure génération de son histoire. Un effectif assez relevé avec un équilibre entre les âges et les différents registres.

Parmi les vétérans, nous avons évidemment Kei Kamara. Buteur contre le Bénin, il est notamment réputé pour ses saisons très prolifiques un peu partout en MLS. A trente-sept ans, il sévit encore au HIFK (Finlande) et espère le faire aussi au Cameroun. Nous avons aussi le défenseur central Umaru Bangura, doté d’une certaine qualité balle au pied, ainsi que d’une claire intelligence de jeu. Un défenseur relanceur loin de son meilleur niveau (très proche de Crystal Palace en 2013), mais un vrai leader ! Le capitaine Medo est aussi à ranger dans cette case. Bourlinguant entre Bolton, le Koweït ou encore la Finlande, le milieu défensif possède une belle conduite de balle.

La grande surprise de la liste est l’absence de l’inoubliable Rodney Strasser. Ancien du Milan et du Genoa, c’était un box to box infatigable et complet techniquement, capable de monter ou ressortir la balle à lui tout seul. A trente et un ans, il se refait une santé à Cattolica, en Serie D italienne.

A côté, une nouvelle génération. Pas tant au niveau de l’âge, mais sur le fait que de plus en plus de nouveaux joueurs rejoignent les Leone Stars. A commencer par Sullay Kaikai. Autrefois à Crystal Palace, c’est un ailier gauche (ou milieu) assez vivace, capable de faire des différences par sa vitesse et sa technique. Evidemment, il y a Mustapha Bundu ! Peut-être que vous connaissez cet ailier longiligne (1m88), tellement à l’aise quand il y a de l’espace sur son côté droit. Tellement à l’aise que ce soit en pivot, pour décaler dans l’axe ou finir de lui-même. Malheureusement, il n’aura jamais passé le cap qui lui manquait à Anderlecht, et ça ne semble être guère mieux sur ses prêts au Danemark. La CAN comme exutoire ?

Enfin, en tout nouveau venu, nous avons Issa Kallon, ailier gauche extrêmement vif et virevoltant, capable d’offrir des ballons dans l’axe comme de finir. Il manque encore de justesse technique et de clairvoyance dans les choix, mais c’est suffisant pour porter Cambuur, promu en Eredivisie. En clair, cette équipe possède des atouts à tous les étages, malgré un certain manque de profondeur défensive, comparé aux ailiers. Une équipe dont une grande partie peut bâtir quelque chose d’assez sérieux pour les prochaines années.

TOUT POUR LE CONTRE ?

Le retour de la Sierra Leone à la Coupe d’Afrique se marque par un entraîneur : John Keister. Ancien international, il a passé toute sa carrière de footballeur dans les ligues anglaises, à Walsall ou à Margate. Il va être à l’origine de l’arrivée de certains binationaux parmi les Leone Stars : Kaikai, Issa Kallon, Augustine Williams et d’autres….

Composition probable de la Sierra Leone pour cette CAN 2022

Cette recherche de joueurs connaissant bien le football anglais n’est pas vaine, elle est là pour servir son idée de jeu. Nous avons ici droit à un 4-3-3, comptant grandement sur la rapidité de jeu et des transitions. Offensivement, le coach a pour objectif de faire passer le jeu par les ailes, pour le redonner dans l’axe à un vrai finisseur. Issa Kallon et Bundu vont offrir des occasions à Kei Kamara (ou alors Alhaji, en belle réussite chez les Randers). De plus, on peut observer l’insertion d’un milieu vif et aisé avec le ballon pour faciliter sa transmission. Cela peut être Kwame Quee, excellent au Vikingur Gota, ou encore Sulley Kaikai.

Défensivement, comme le niveau intrinsèque est faible comparé aux adversaires, on compte jusqu’à sept joueurs à vocation défensive. Cela peut même aller jusqu’à l’instauration d’un 5-3-2, comme contre le Nigeria. Mais la Sierra Leone se fait prendre trop facilement de vitesse. La défense semble alors trop friable pour espérer quelque chose contre le gratin africain.

Concernant le XI titulaire, il est en réalité assez difficile de dire quel sera-t-il exactement. Déjà, car Rodney Strasser est absent, et de nouveaux joueurs font leur apparition. Deuxièmement car, comme déjà dit, on ne sait pas précisément si le jeu des Leone Stars se fera en 4-3-3 ou en 5-3-2. Surtout que leurs adversaires sont assez costauds. On peut néanmoins être sûr des défenseurs, Bundu ou encore Kei Kamara.

LE JOUEUR À SUIVRE

Tel des filous, on s’est réservé le droit de vous en parler dans les dernières lignes de l’article. On parle d’un autre binational ayant rejoint les Leone Stars dans les derniers mois. Il s’agit de nul autre que Steven Caulker !

Oui, vous ne rêvez pas, c’est bien le même joueur qui a eu une sélection avec l’Angleterre, et une place de titulaire avec la Grande-Bretagne aux JO de Londres. Auparavant solide taulier ayant enchaîné en Premier League (Tottenham, QPR, Cardiff…), il est désormais un pilier défensif de la Süper Lig. Après trois grosses saisons à Alanyaspor, l’Anglais a rejoint le Gaziantep en septembre dernier. Un prêt presque en catastrophe, puisqu’il avait rejoint le Fenerbahçe en juillet, mais considéré comme « trop lent » pour le système de jeu de Vitor Pereira.

Steven Caulker sous les couleurs de QPR en 2014

Perche d’un mètre 90, c’est un défenseur propre sur l’homme, qui ne défend jamais à terre. On peut compter sur ses qualités et son bon placement défensif, collant son vis-à-vis jusqu’au bout. Sa taille l’avantageant, il est aussi très fort dans les duels aériens (4 réussis par match la saison dernière). Il est doté d’un excellent jeu de tête, qui l’a amené à marquer quelques buts capitaux pour son club. Sans la moindre sélection, Caulker se définit déjà comme le futur leader défensif de la Sierra Leone. Le tout dans un secteur qui en avait bien besoin pour être compétitif.

LE GROUPE

En affrontant l’Algérie (11 janvier), la Côte d’Ivoire (16 janvier) et la Guinée Equatoriale (20 janvier), il semble difficile pour la Sierra Leone d’espérer un exploit dans ce groupe E. Cependant, cette équipe a déjà été capable de tenir en haleine des équipes dix fois plus fortes qu’elle (deux nuls contre le Nigeria, pour rappel). Pourquoi pas piéger des Ivoiriens en difficulté et aller battre la Guinée Equatoriale ? Loin d’être gagné évidemment, mais loin d’être impensable.

Pour terminer, on ajoutera que malgré les scandales et sa place qu’on peut considérer comme illégitime, cette équipe mérite d’être encouragée. L’incapacité de la CAF et de la FIFA ainsi que les potentielles tricheries organisées sur le sol sierra-léonais ne doivent pas cacher le succès sportif des Leone Stars. Une chose est sûre, ils tenteront de montrer du mieux qu’ils le pourront que leur place au Cameroun est méritée.

Crédits photos : Getty Images

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