Afrique

Football et politique, une éternelle liaison intrinsèque en Algérie

Le bonheur d'un peuple passionné au coup de sifflet final d'Algérie - Senegal

Février 2019, dans toutes les grandes villes d’Algérie défile pacifiquement un peuple mécontent suite à l’annonce du président Bouteflika d’une candidature à un cinquième mandat, provoquant donc un mouvement populaire surnommé le Hirak, une série de manifestations chaque vendredi, contre le régime. Parmi les images fortes des premières semaines de contestation, les manifestants entonnent à l’unisson les paroles de la Casa del Mouradia, un chant du groupe de supporters de l’USM Alger : Ouled ElBahdja. Du stade jusqu’aux rues, le ballon rond et ses plus grands fervents  ont indéniablement joué un rôle fondamental au cours du Hirak. Gros plan sur l’influence des stades et des supporters dans un pays où football et politique sont éternellement liés.

Un passé colonial et un gros héritage

Dès l’apparition du « beau jeu » en Algérie, la politique s’y est immédiatement invitée, notamment suite à la création du premier club musulman : le Mouloudia Club d’Alger (MCA), qui fut contraint de respecter un quota de joueurs européens dans l’effectif par les autorités coloniales. Avant 1921 il n’y avait que des clubs colons. C’est environ dans les années 30 qu’on a pu voir les premiers clubs musulmans sur des terrains de football.

Bien que le sport fût l’un des rares milieux ou le mélange arabo-européen fut toléré (au sein des mêmes  équipes),  il engendra de nombreux incidents, à l’image de l’émeute survenue à la fin d’une rencontre disputée entre le MCA et un club colon : l’AS Saint-Eugène. Une violence opposant les supporters des deux équipes, et qui perdurera jusqu’au quartier populaire de Bab ElOued à Alger, faisant plusieurs blessés et mettant de l’huile sur le feu dans un contexte déjà  très hostile parmi les plusieurs communautés cohabitant le pays.

Ce regrettable incident marqua l’arrêt de toute activité de la part du MCA avant que d’autres clubs musulmans ne suivent le pas. Deux mois plus tard, une finale opposant les deux clubs de Sidi Bel-Abbes, le SCBA, club colon, parvenu à aligner leur capitaine, pourtant suspendu, face au club musulman, provoqua la colère des supporters et plusieurs contestations dans le pays. L’affaire pris une dimension importante alors que le FLN (Front de Libération Nationale) appela toutes les structures sportives musulmanes du pays à cesser leurs activités afin de boycotter les championnats jusqu’à ce qu’ils obtiennent leur indépendance.

C’est d’ailleurs ce même FLN qui fera secouer la planète football  un an plus tard. En effet, ses principaux dirigeants décident en 1957 de créer l’équipe nationale algérienne pour but de mettre en lumière leur lutte pour l’indépendance. Afin que leur cause soit entendue à l’international, le FLN veut que son « équipe de l’indépendance » affronte les meilleures sélections, et pour cela, il fallait miser sur des joueurs professionnels.

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Zitouni et Ben Tifour accompagnés de leurs coéquipiers

En avril 1958, plus de 30 joueurs algériens évoluant en France Métropolitaine désertent leur club afin de s’échapper en Tunisie et former le très fameux : « onze de l’indépendance ».  Certains rejoignent l’Italie en train, d’autres se retrouvent en Suisse avant de partir pour Tunis.  Les joueurs sont conscients des risques alors que les autorités sont à leur recherche, Hassen Chabri est arrêté à frontière italienne pendant sa fuite et sera même emprisonné plus tard.

Parmi l’effectif se trouve des stars du football français, à l’image de Mekhloufi à Saint-Etienne ou Zitouni dont les rumeurs l’envoyaient au Real Madrid. Tous deux étaient sélectionnés pour disputer le Mondial 1958 en Suède avec les Bleus, mais la politique pris le dessus et ils ont sacrifié leur carrière au dépend de cette nouvelle équipe : jeune, ambitieuse, et audacieuse.

Les débuts furent loin d’être faciles pour la formation du FLN, non reconnue par la FIFA ni même la CAF, sous la pression des autorités françaises. Les joueurs étaient en manque d’adversaires, les équipes craignant toutes des représailles de la FIFA qui avait fermement proféré des menaces envers les sélections souhaitant soutenir les algériens. La Tunisie et la Lybie furent d’ailleurs sanctionnées, l’Egypte, elle, souhaite éviter les problèmes diplomatiques surtout après les évènements liés au Canal de Suez.

Le football était trop politique pour le pratiquer, mais malgré les menaces et les restrictions, Mekhloufi et ses coéquipiers ont pu compter sur le soutien des pays du Bloc de l’Est et leurs voisins maghrébins. Durant leurs multiples tournées, ils disputeront plus de 80 matchs dans 14 pays différents, que ce soit en Afrique, en Europe ou encore en Asie, où le drapeau algérien fut hissé et l’hymne entonné à chaque rencontre.

Les indépendantistes avaient ici remporté leur première victoire, et ce, par le biais du ballon rond, qui donna une voix à leur cause partout dans le monde. Sur le terrain aussi les joueurs enchainent les victoires durant leurs périples. Pendant cette aventure qui durera quatre ans, ils rencontrèrent les plus grands dirigeants politiques de l’époque, à l’instar de Nasser, Tito, Ho Chih Minh, le Roi Hussein, ou encore Giap.

En 1962 l’indépendance est déclarée et les joueurs qui ont exporté la cause indépendantiste à travers les quatre coins du globe sont immédiatement considérés par le peuple et par les dirigeants comme des héros de la révolution. Ferhat Abbas, président du premier gouvernement provisoire du pays, déclarera même que les joueurs ont fait « gagné 10 ans à la cause de l’Algérie indépendante ». Des mots forts qui témoignent du rôle fondamental qu’a joué le football dans l’histoire du pays.

Le stade, berceau de la rébellion

Depuis la période coloniale et jusqu’aujourd’hui,  les tribunes ont toujours représenté en Algérie un lieu de protestation politique, parfois même source de contestations populaires. Les stades faisaient et font également partie des rares espaces d’expression politique du pays, ce qui explique l’influence des supporters dans la société algérienne.

Les chants politiques ont éternellement résonné dans les gradins, que ce soit à Alger, en Kabylie, à Constantine ou dans le pays entier. Un phénomène qui a pris une nouvelle ampleur suite à l’émersion de la culture « ultra ».  Leur activisme s’explique par une pression sociale restreinte dans les stades mais aussi par l’organisation et la structure des groupes ultras.

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Les ultras du MC Alger avant le coup d’envoi du derby face à l’USMA

En Algérie ce qui était une tendance s’est traduit en véritable culture puisque les ultras jouent un rôle fondamental dans le paysage du football local. Ces derniers ne tardent d’ailleurs pas à exprimer leur mécontentement envers les autorités à travers multiples travaux artistiques. Pour la plupart pacifiques et assourdissants, les supporters algériens sont réputés pour leur amour des tifos mais aussi des spectacles de fumigènes, qu’on a même pu admirer lors d’une rencontre de 3eme division à Annaba dans un stade remplit de 60000 spectateurs déchainés (oui vous avez bien lu, 60000 spectateurs…en D3…).

Les dirigeants politiques sont très souvent pris à parti et ciblés par les chants et tifos des multiples collectifs ultras, qui donnent une voix à la jeunesse algérienne et mettent en lumière les problèmes d’une société en mal-être. En se montrant régulièrement  hostiles envers les principaux acteurs politiques, locaux et internationaux, les supporters algériens ont donné aux stades un leur donnant une importance politique.

En 2017 les supporters d’Ain M’Lila ont même déclenché un incident diplomatique mêlant l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis suite à un tifo déployé caricaturant le Roi Salmane et Donald Trump, dénonçant les propos de ce dernier qui avait reconnu Jérusalem comme la capitale israélienne. Une enquête avait d’ailleurs été ouverte par les autorités locales, saoudiennes, mais aussi par la FIFA.

D’une provocation et sincérité touchantes, les paroles des chansons des fans de l’USMA comme du MCA, les deux clubs de la capitale, ont permis à tout un peuple de s’exprimer dans les rues librement, sans langue de bois, dénonçant le fonctionnement d’un régime autoritaire. C’est tout à fait naturellement que les supporters de football, notamment les ultras, sont souvent vus comme parmi les principaux protagonistes du Hirak en 2019.

On les considère également comme des leaders du mouvement, étant habitués des rassemblements et de côtoyer les forces de l’ordre, ces derniers ont su tirer profit de leur expérience durant l’organisation des marches contre le pouvoir et ont été souvent aperçus en premier plan.  Les supporters des deux clubs ennemis d’Alger, l’USMA et le MCA ont d’ailleurs symboliquement marché cotes à côtes, illustrant donc un peuple uni et soudé qui aime son pays avant tout.

C’est le même message que les supporters des deux clubs ont voulu faire passer en boycottant le derby. En effet, le match de l’année se joue habituellement dans un stade  plein à craquer avec une ambiance qui nous laisse penser au folklore sud-américain, mais cette fois-ci les tribunes étaient très majoritairement vides. Les fans de l’USMA et du MCA semblent presque unanimes et expliquent ce boycott en voulant privilégier un pays qui souffre, mais aussi éviter le risque que le gouvernement ne se serve de cet évènement pour faire intervenir des casseurs pouvant décrédibiliser leur cause.

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Immenses foules au centre d’Alger comme chaque vendredi durant le Hirak

Pour la première fois de l’histoire également, les quelques spectateurs des deux camps présents au Stade du 5 Juillet ce jour-là ont chanté à l’unisson durant la fin d’une rencontre dont le résultat devient presque anecdotique vu le contexte. Les passionnés du ballon rond ont refusé que l’Etat l’instrumentalise à son profit, et comme l’explique très bien le journaliste algérien Maher Mezahi à la camera du média anglais COPA 90 : « Cela montre qu’ils ne sont pas juste politiquement conscients, ils sont politiquement actifs »

Un sacre symbolique et une conséquence politique

En avril 2019, le peuple algérien obtient sa première victoire, le président Abdelaziz Bouteflika démissionne après 20 ans au pouvoir mais les algériens et algériennes continuent de descendre chaque vendredi contre un système accusé de corruption toujours en place à la tête du pays. C’est Abdelkader Bensalah qui hérite du poste en tant qu’intérimaire.

La contestation populaire se poursuit dans les rues de tout le pays alors que l’équipe nationale s’apprête à participer à la Coupe d’Afrique des Nations qui aura lieu en Egypte. Djamel Belmadi et ses hommes sont encore en reconstruction et s’envolent pour Le Caire sans un habituel statut de favori après le cuisant échec de la CAN2017 au Gabon.

Avec un effectif talentueux et ambitieux, les Fennecs signent un retour réussi dès les premiers matchs de la compétition, des résultats assez surprenants puisque dès la phase de poules ils parviennent à dompter les Lions de la Teranga de Sadio Mane, ultras-favoris pour le trophée, finissant premiers de leur groupe avec 3 victoires et aucun but concédé.

Sur place, les supporters algériens sont les plus nombreux, les plus enthousiastes, et font parler d’eux. Les slogans et chants politiques s’exportent jusqu’aux stades cairotes, le chef d’Etat égyptien met tout en œuvre pour éviter ce genre de phénomènes.

Les autorités égyptiennes coopèrent avec les autorités algériennes et certains fans en paient les frais à l’image de Samir Serdouk, arrêté au Caire puis emprisonné en Algérie à cause d’une pancarte à caractère politique.  

Pendant ce temps-là Riyad Mahrez et ses coéquipiers impressionnent et sont, dès lors, considérés parmi les prétendants au titre. Le peuple y croit, les Verts enchainent les victoires et se hissent dans le dernier carré de la compétition.

Au pays comme dans l’effectif, les algériens y croient, le trophée est à leur portée, que ce soit sur le terrain ou dans les gradins le spectacle est au rendez-vous à chaque rencontre. Une victoire historique en plein Hirak serait un immense symbole pour un peuple qui respire le football. Les supporters veulent à tout prix se rendre en Egypte pour donner de la voix derrière leur équipe.

Comme en 2009 pour le match décisif d’Oum Dourman, l’Etat ne rate pas l’occasion de redorer sa réputation en affrétant plus d’une trentaine d’avions dont 6 cargos militaires. Les billets pour la demi-finale sont distribués gratuitement à l’ambassade d’Algérie qui connait un bain de foule à en perdre les mots.

Dans les rues cairotes les maillots des Fennecs ainsi que les drapeaux sont omniprésents, l’Algérie joue à domicile. Ils sont environ 10000 supporters présents sur place, le Nil voit arriver une marée verte et blanche qui fera trembler le Stade International du Caire après le fameux coup-franc du capitaine Mahrez dans les ultimes secondes pour envoyer le pays en finale de la CAN.

Le 12eme homme fait parler de lui dans tout le continent et depuis l’Egypte entonne plus fort que jamais La Casa del Mouradia, cette chanson d’un collectif de l’USMA devenu symbole d’une contestation politique. A quelques minutes de la cérémonie de clôture dans un stade plein à craquer, Abdelkader Bensalah est copieusement hué par les supporters algériens lorsqu’il apparait sur l’écran géant.

Au coup de sifflet final, les Verts sont sur le toit de l’Afrique, 29 ans après leur premier et dernier titre. Ce sacre si important pour un pays en pleine écriture de son histoire permet au gouvernement d’espérer une réconciliation avec le peuple alors que ce dernier compte bien se servir de cette victoire médiatisée pour exposer d’avantage leur cause.

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Retour triomphal des Fennecs accueillis en héros dans les rues d’Alger

L’Etat a bien évidemment tenté de récupérer politiquement les exploits de l’équipe nationale notamment  en surmédiatisant les subventions des vols pour les supporters voulant rejoindre Le Caire.

 Bien que les joueurs se soient rendus au palais présidentiel à leur retour pour la cérémonie protocolaire et la remise des médailles de l’ordre du Mérite pour l’ensemble de la délégation, ils ne se sont pas privés de chanter haut et forts les paroles de « Liberté », un autre hymne du Hirak, coécrit par Soolking et Ouled El Bahdja, groupe de supporters de l’USMA.

Le ballon rond est donc bien plus qu’un jeu en Algérie, intrinsèquement lié à la politique depuis son arrivé, le football jouait, joue, et jouera éternellement un rôle important dans une société qui respire le « beau jeu ».

Crédits Photos : AFP

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