Afrique

Stanley Matthews et son amour pour l’Afrique du Sud

La légende britannique était un passionné de l’Afrique, et tout particulièrement de l’Afrique du Sud. Une fois l’été arrivé, il avait pris l’habitude de se rendre dans les townships de Soweto pour chausser son costume d’entraîneur et aider les jeunes footballeurs noirs à parfaire leur technique. Virtuose du dribble mais aussi homme engagé, Matthews a eu un impact important dans la popularisation du football en Afrique.

Stanley Matthews est sans aucun doute l’un des meilleurs joueurs que l’Angleterre n’ait jamais produits. Premier Ballon d’or de l’histoire en 1956 à 41 ans, l’ailier droit a connu une carrière unique entre Stoke City et Blackpool. Celui qu’on surnommait le Sorcier du Dribble a laissé une empreinte sans commune mesure dans le football, malgré un maigre palmarès. C’est avec Blackpool qu’il va soulever son unique trophée majeur, une FA Cup en 1953. La finale restera gravée dans les mémoires. Connu comme le « Matthews game », Stanley avait délivré deux passes décisives, dont l’ultime but de son partenaire sud-africain, Billy Perry, après un fantastique numéro sur son côté droit dont lui seul avait le secret. Quelques mois plus tard, Matthews fait son premier voyage sur le continent africain.

« Il a commencé à aller en Afrique du Sud pour jouer pour une équipe durant les mois d’été dans les années 1950 pour gagner un peu plus d’argent à une époque où les footballeurs ne gagnaient pas beaucoup. »

Jean Matthews, la fille de Stanley Matthews (Source : The Mirror)

Sir Stanley Matthews qui reçoit le Ballon d’or 1956 (Crédit photo : Scoopnest)

L’Afrique, une terre d’accueil pour Matthews

Matthews enchaîne les voyages aux quatre coins du continent africain. Présent au Ghana pour célébrer l’indépendance de l’ancienne colonie britannique, il gagne le surnom de « Roi du football ». Il se rend au Kenya, en Ouganda, mais aussi au Nigeria. Il offre ses services pour participer à des matchs d’exhibitions, le reste du temps, il se met en retrait pour observer les jeunes talents africains. Après sa carrière professionnelle, il va choisir les bancs de touches et le poste d’entraîneur comme reconversion. Une nouvelle vie qu’il va embrasser à merveille, se rendant régulièrement en Afrique du Sud pour entraîner des jeunes joueurs.

« Là-bas il a remarqué le talent naturel des jeunes footballeurs noirs. Il avait l’habitude d’aller dans les townships, comme Soweto. Ils étaient fous de football et le traitaient comme un dieu. Il y retournait chaque année pour entraîner jusqu’à ses 80 ans. »

Jean Matthews

Matthews va tomber sous le charme du pays et de ses footballeurs qu’il va prendre sous son aile. C’est dans le township de Soweto – un quartier pauvre en périphérie de Johannesburg où les noirs étaient placés à l’écart des blancs pendant l’apartheid – que le retraité va concentrer tous ses efforts. Dans les années 1970, il décide de monter une équipe composée entièrement de joueurs noirs de Soweto. Sobrement appelée Sir Stan’s Men, l’équipe rassemble des jeunes talents du township.

« Sir Stan était un homme courageux, il était illégal pour les Blancs de se trouver dans les townships à cette époque, mais il était à Orlando chaque semaine pour nous former. Il venait chez nous pour rencontrer nos parents. »

Hamilton Majola, un ancien joueur du Sir Stan’s Men (Source : Face2Face)

Sir Stanley Matthews qui joue avec des enfants à Soweto (Crédit photo : The Irish Mirror)

À cette époque l’Afrique du Sud vit sous le régime de l’apartheid. En 1948, le gouvernement sud-africain est dominé par les Afrikaners – des sud-africains blancs d’origine européenne – qui prônent la suprématie des Blancs et la séparation de la population en fonction de sa couleur de peau. En 1950, le Group Areas Act permet aux Afrikaners de regrouper les populations noires dans des quartiers, à l’écart des Blancs. Il s’ensuit des décennies de stigmatisation et de politique d’exclusion. L’apartheid est aboli en 1991 et deux ans plus tard, Nelson Mandela, un des leaders de la lutte anti-apartheid, est élu président du pays.

Sir Stanley Matthews prend des risques en voyageant dans les townships sud-africains. Le gouvernement voit d’un mauvais œil son engagement auprès des jeunes noirs. Il est persona non grata au gouvernement qui surveille scrupuleusement ses allées et venues dans le pays. Il est placé sur la liste noire des Nations Unies en raison de ses voyages dans ce pays sous boycott de l’ONU, aux côtés d’artistes comme Ray Charles ou Frank Sinatra. Matthews racontera plus tard qu’il était suivi par des espions à son arrivée à l’aéroport de Johannesburg. Mais personne ne pouvait résister à ses tours de magie pour se débarrasser de ses adversaires, pas même les agents spéciaux du gouvernement.

« J’avais vu et expérimenté ce que le football pouvait faire pour un individu et je voulais que les autres réalisent non seulement les possibilités que le football peut apporter, mais qu’ils entrent en contact avec les possibilités qui se trouvent en eux, indépendamment de la difficulté et de l’humiliation de leur vie. Si je pouvais profiter d’un tel avantage du football, j’étais déterminé à montrer aux autres que de tels avantages existaient également pour eux. »

Stanley Matthews dans son autobiographie (Source : Face2Face)

De Soweto à Rio de Janeiro

En 1975 Matthews brave les interdits et décide d’offrir un voyage exceptionnel aux joueurs de son club. Les jeunes de Soweto ont un rêve en tête : se rendre au Brésil pour découvrir et jouer au football dans le pays de Pelé. C’est alors que Stanley se démène pour organiser un voyage vers le soleil brésilien. Il fait marcher ses contacts et obtient un financement du Johannesburg Sunday Times, ainsi que de Coca-Cola. Les deux sponsors s’occupent de régler les frais du voyage qui s’annonce mémorable.

Zico avec deux joueurs du Sir Stan’s Men (Crédit photo : Cult Kits)

Le britannique organise des détections dans tout le township de Soweto pour trouver les quinze meilleurs joueurs qui auront l’opportunité de prendre l’avion pour Rio de Janeiro. Des centaines d’enfants passent les essais, dont un garçon de dix-sept ans, du nom de Hamilton Majola. Une fois les sélections terminées, les quinze chanceux obtiennent un billet pour le Brésil. Dès leur arrivée, les joueurs du Sir Stan’s Men vont s’entraîner avec les joueurs du Fluminense, Flamengo, ou encore Vasco de Gama, et rencontrer un certain Zico. Une préparation de luxe pour les jeunes écoliers de Soweto qui découvrent, émerveillés, un nouveau pays. Pour leur premier match les Sir Stan’s Mens vont subir une lourde défaite contre l’Université Gama Filho de Rio, dépassés par le jeu des Brésiliens qui s’imposent 8 à 0.

« C’était embarrassant ; leur balle était différente de la nôtre. Nos talents de dribbleur ne pouvaient nous mener nulle part (…) notre gardien a quitté le terrain les mains enflées. Il pleurait. S’il n’y avait pas eu Sir Stan, les choses auraient pu être pires. »

Hamilton Majola

Déçus mais pas abattus, Stanley et ses joueurs disputent d’autres matchs, et tiennent même la dragée haute à certains adversaires. Une fois de retour en Afrique du Sud, l’équipe va continuer à jouer des matchs contre d’autres clubs africains. Mais le temps aura raison de l’équipe qui va disparaître après le départ de certains joueurs qui décideront de quitter le pays et l’apartheid.

Sir Stanley Matthews aura beaucoup apporté au football africain. Amoureux de l’Afrique du Sud, il a fait des sacrifices pour venir en aide aux jeunes des townships à travers le football. Son engagement a même marqué l’archevêque sud-africain Desmond Tutu, Prix Nobel de la Paix en 1983. Malgré sa couleur de peau, Matthews n’a pas hésité à aller dans les townships, un geste fort qui selon l’archevêque, aura fait « une brèche dans l’armurerie de l’apartheid ».

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