Europe

Sur les rives du Bosphore, une rivalité centenaire…

football turc

Trois clubs se disputent depuis 100 ans la suprématie d’Istanbul, et par la même occasion, la suprématie nationale. En effet, depuis la première organisation du championnat de Turquie en 1959, le trophée a été remporté 56 fois (sur 62 possibles) par un des trois mastodontes d’Istanbul. Cette hégémonie se poursuit encore aujourd’hui.Mais qui domine réellement le football turc, qui en a le plus marqué l’histoire? Faisons le point ensemble.

Beşiktaş : les Aigles Noirs

1903, le premier des trois clubs concernés voit le jour dans le quartier de Beşiktaş, à Istanbul. Le “Beşiktaş Jimnastik Kulübü” (Club de gymnastique de Beşiktaş – son diminutif est BJK) est à l’origine un club de gymnastique, de sports de combat et d’athlétisme. Il a été créé par un groupe de 22 jeunes d’Istanbul qui ne pratiquaient pas le football et qui avaient reçu les faveurs du Sultan ottoman de l’époque, Abdülhamid II. Le football n’était alors pas forcément bien perçu par ce dernier. En 1906, l’écusson du club est créé et les couleurs noires et blanches ont la préférence des membres. Elles ont été choisies en s’inspirant de l’écusson que portait un des membres du club, étudiant dans une école française d’Istanbul. Durant les années 1910, les membres du club s’intéressent de plus en plus au football et commencent à organiser des matchs entre eux, des initiatives sont alors prises et la section “Football” du club est officiellement créée en août 1911. Le club qui prendra son surnom de “kara kartal” (l’aigle noir) en 1941, termine premier de la première “ligue d’Istanbul” à laquelle il participe en 1919. Beşiktaş a vite dû faire face à la concurrence de deux autres clubs qui apparaissaient à la même période, à savoir Fenerbahçe et Galatasaray.

Fenerbahçe : sur la rive asiatique

Créé en 1907 sur la rive asiatique d’Istanbul, l’histoire du “Fenerbahçe Futbol Kulübü” (Club de Football de Fenerbahçe) commence en 1899. Le pouvoir refuse d’accorder des autorisations aux citoyens turcs de créer des clubs de sport (exception faite à Beşiktaş) car il redoute que les rassemblements ne créent des soulèvements. Ces privilèges sont néanmoins accordés aux citoyens étrangers de l’Empire Ottoman, comme les grecs et les anglais d’Istanbul qui créent la “Kadiköy Football Association” ou encore le “Football Club de Smyrne” à Izmir, 3e plus grande ville de Turquie. Pour échapper au contrôle, de jeunes turcs créent le “Black Stockings FC”. Ils utilisent un nom anglais pour tromper le Sultan mais cela ne fonctionne pas puisque le club est immédiatement dissous. Ces mêmes jeunes parviendront officiellement à fonder le club de Fenerbahçe (du nom du quartier d’Istanbul) en 1907. En 1909, le club choisit les couleurs de jaune et bleu marine pour participer à la première édition de la ligue d’Istanbul et ainsi devenir le second club à la rejoindre après… le club de Galatasaray. Se joua cette année le premier derby (remporté 2-0 par Galatasaray) de ce qui allait devenir une rivalité grandiose, entre respect, fraternité et haine.

Galatasaray : Les lions du Bosphore

Voyant les clubs des minorités étrangères anglaises et grecques de la ville d’Istanbul se multiplier, certains étudiants du Lycée Galatasaray (Mekteb-i Sultani) se donnèrent pour objectif de créer leur propre club de football pour rivaliser avec les clubs étrangers. Le lycée Galatasaray est fondé à la suite d’un accord entre l’Empire ottoman et la France d’un programme éducatif destiné aux jeunes turcs suivant le modèle d’éducation français, dont le Sultan voulait s’inspirer. Le lycée est rapidement devenu une référence à travers l’Empire. En 1905, entre deux cours, un certain Ali Sami Yen regroupe autour de lui quelques amis, dont des bulgares et des serbes. Ils décident ensemble de fonder la branche “football” de l’école. Le club de football de Galatasaray est né.

L’objectif d’Ali Sami Yen et de ses amis est de “jouer au football de manière collective comme les anglais et vaincre les équipes non turques”, c’est ainsi qu’il décrit lui-même la raison d’être du club. Les couleurs du club sont d’abord le blanc et le rouge puis changent rapidement pour devenir le rouge et le doré, les couleurs actuelles du club. Ali Sami Yen raconte que lors d’un passage chez un marchand de tissu, celui-ci assembla deux morceaux d’un rouge sombre et d’un jaune touché d’or. Ils imaginèrent alors la couleur d’une flamme pour leur équipe et l’adoptèrent. Le club dispute son premier match le 26 novembre 1905 contre l’équipe de l’école française Kadiköy Faure Mektebi et le remporte sur le score de 2 à 0.

Les premiers championnats

Entre 1937 et 1950, la Fédération du football turc organisa un championnat appelé le “Milli Küme” entre les clubs des villes d’Istanbul, d’Ankara et d’Izmir. Mais c’est en 1952 que le football professionnel est vraiment né dans le pays. Les ligues professionnelles ont également été mises en place dans les villes d’Istanbul, d’Ankara et d’Izmir. Et c’est finalement en 1959 que la première ligue turque officielle s’est tenue pour la première fois, la Milli Lig (ligue nationale), remportée par Fenerbahçe.

Fenerbahçe Spor Kulübü
Equipe de Fenerbahçe lors de la ligue d’Istanbul, date inconnue. Source : Fenerbahçe.org

Officiellement, le compte du nombre de championnats remportés par les clubs commence en 1959, lors de la création de la SüperLig telle que nous la connaissons aujourd’hui. Néanmoins, certains clubs comme Fenerbahçe estiment que le compte devrait commencer bien plus tôt, dès les premières éditions de la ligue d’Istanbul. Cette manière de compter leur est avantageuse puisqu’elle porterait leur nombre de titres de 19 à 28.

Supportérisme à Istanbul

En Turquie, on dit que tout peut changer dans la vie d’une personne, mais pas le nom du club qu’elle supporte. L’attachement des supporters à leur club est extrêmement fort, et cela indépendamment du club supporté. Istanbul compte en son sein des clubs de supporters parmi les plus fervents du monde. Le fameux groupe “Çarşı”, supporters ultras de Beşiktaş, est indiscutablement l’un des plus grands et importants du pays. Grâce à leur contribution, Beşiktaş détient le record du monde du nombre décibels enregistrés dans un stade depuis 2013.

Côté Galatasaray, le groupe ultra le plus connu est sans aucun doute “Ultraslan”. Le groupe est connu dans le monde entier et est l’un des groupes ultras les plus nombreux du monde, en terme de nombre d’adhérents. Il est réputé pour ses chorégraphies et ses tifos souvent très spectaculaires.

Quand au Fenerbahçe, leur groupe de supporters le plus gros et le plus connu est “Genç Fenerbahçeliler” (Les jeunes de Fenerbahçe). Il a été créé en 2000 et constitue aujourd’hui, la force de frappe la plus importante des supporters du club.

A Istanbul, en plus de compter des sous groupes dans de nombreux pays d’Europe, les groupes de supporters ont aussi très souvent des sous-groupes qui sont dédiés au lycéens et d’autres dédiés aux étudiants du supérieur. De là viennent des supporters motivés et prêts à s’investir pour leur club, ce qui fait que l’engouement et les activités de ces différents groupes ne faiblissent jamais.

Malgré leur rivalité et leurs différences évidentes, les supporters des trois grands clubs de Turquie n’ont pas hésité à s’unir et à faire front commun lorsque quelque chose de plus grand les menaçait. Ce fut notamment le cas lors des manifestations de Gezi qui ont eu lieu en 2013 à Istanbul pour protester contre la politique du président Recep Tayyip Erdoğan. Ils ont alors créé un groupe, Istanbul United, composé de supporters de tous les clubs d’Istanbul. Ce groupe était très actif durant les manifestations et menait les autres citoyens. Il a même été rapporté que les supporters “formaient” les citoyens les moins habitués à manifester et à scander des slogans.

En Turquie, les supporters adverses reprochent souvent à Galatasaray d’être un club de riche et d’être un club étranger. Cette image lui vient de ses origines. Le club a en effet été crée par des étudiants turcs du lycée Galatasaray, où des cours en français étaient dispensés. Selon les derniers sondages et études menés en Turquie, Galatasaray possède néanmoins une légère avance (32,5% de la population) en nombre de supporters sur Fenerbahçe (30.4%) et Beşiktaş (16.7%). Quant aux canaris de Fenerbahçe, ils ont plutôt une image de club populaire, de club du peuple . C’est un club qui revendique les valeurs de l’indépendance, tandis que Galatasaray a une image plus européenne.

Galatasaray, devant sur le palmarès

Le club le plus titré de Turquie est Galatasaray. Le club de la rive européenne d’Istanbul compte 22 titres de champions à son actif et réalise l’exploit en étant le seul club du pays à avoir dépassé la vingtaine de titres. Un chiffre énorme auquel il faut ajouter dix saisons terminées en tant que vice-champion. A la fin des années 1990, les Lions ont même enlevé quatre titres consécutifs. Viens ensuite Fenerbahçe et ses 19 titres de champion, le Fener court après un nouveau sacre de champion depuis 2014. Une disette assez longue pour un club de ce standing. Peut-être encore plus réguliers que les voisins de Galatasaray, les Canaris ont terminé 22 saisons à la deuxième place. Beşiktaş clôt la marche avec ses 15 titres de champion. L’actuel 11e de SüperLig est quant à lui à la recherche du sacre national depuis la saison 2016-2017. 

Concernant les Coupes de Turquie, Galatasaray mène encore une fois la danse avec ses 18 trophées remportés. Ses deux rivaux font beaucoup moins bien dans ce domaine avec 9 coupes pour Besiktas et 6 pour Fenerbahçe. 

Le rayonnement européen

La différence se fait surtout au niveau du rayonnement européen et des parcours en coupes d’Europe. Alors que le Beşiktaş a atteint les quarts de finale d’une compétition européenne à trois reprises (Ligue des Champions en 1987, Coupe de l’UEFA en 2003 et Ligue Europa en 2017), Fenerbahçe a su passer ce cap pour rallier une demi-finale de Ligue Europa en 2013. C’était cinq ans après un quart de finale dans la plus prestigieuse des compétitions européennes. Il n’est néanmoins pas excessif de dire que tous ces accomplissements semblent dérisoires face à ce qui a été accompli par Galatasaray au début du siècle. En l’an 2000, Hakan şükür, Gheorghe Hagi et Claudio Taffarel ont mené l’équipe vers un quatrième titre national consécutif mais surtout vers un titre en Coupe de l’UEFA, remporté face aux anglais d’Arsenal. Cet exploit est le premier titre européen d’un club turc. Il sera suivi quelques semaines plus tard par un titre de Supercoupe d’Europe, les Lions venant à bout du grand Real Madrid. 

 Ces titres sont les plus grosses performances de clubs turcs sur le plan international. Il n’est donc pas étonnant que les supporters des sang et or usent et abusent de ces arguments pour narguer les deux rivaux. La dernière grosse performance en Europe de Galatasaray est un quart de finale de Ligue des Champions, double confrontation perdue contre le Real Madrid (3-0 ; 2-3). 

OnThisDay Galatasaray won the UEFA Cup final after beating ...
Galatasaray remporte la coupe UEFA en 2000 contre Arsenal.

Pour ce qui est des confrontations directes entre les clubs, Galatasaray n’est pas aussi à son avantage que son palmarès pourrait le laisser penser. Dans les derbys contre Fenerbahçe, les Lions comptent “seulement” 82 victoires, alors que de son côté, le Fener a battu son rival sang et or 102 fois (pour 88 matchs nuls entre les deux clubs). Entre Besiktas et Fenerbahçe, le bilan est plus équilibré. Sur un total de 156 confrontations, les aigles noirs de Besiktas se sont imposés 53 fois, contre 56 victoires pour Fenerbahçe ( pour 47 matchs nuls). Enfin, entre Galatasaray et Besiktas, c’est bien le champion d’Europe qui a battu son rival le plus de fois, 88 victoires pour eux contre 84 pour les aigles noirs (avec un total de 72 matchs nuls). 

Les stars du ballon passées par Istanbul

Enfin, la rivalité se joue aussi sur les stars qui ont joué dans les différents clubs. Dans un football turc qui accueille de plus en plus de stars mondiales, lequel de ses clubs a accueilli les joueurs les plus prestigieux ? Beşiktaş paraît tout d’abord un peu en retrait dans cette catégorie malgré le passage de joueurs comme Mario Gomez, Pepe, Ricardo Quaresma ou encore Sergen Yalçin, véritable légende en Turquie (aujourd’hui entraîneur du club). Ensuite, il est difficile de comparer Galatasaray et Fenerbahçe. Alors que les premiers ont pu compter sur des joueurs nationaux légendaires tels que Hakan Sukur ou Metin Oktay, mais aussi des stars étrangères comme Drogba, Sneijder, Taffarel, Falcao et surtout Gheorghe Hagi, les seconds ont fait venir des vedettes comme Roberto Carlos, Nicolas Anelka, Robin Van Persie, Nani ou encore Dirk Kuyt. 

Au niveau du palmarès et du rayonnement européen, la supériorité de Galatasaray ne pose guère question. En revanche, Fenerbahçe domine les comptes sur les confrontations directes. Beşiktaş, enfin, est de manière globale légèrement en retard sur ses deux concurrents. Quoiqu’il en soit, on espère vite revivre les ambiances incroyables de ces derbys stambouliotes, aujourd’hui perturbés comme toute l’industrie du football par la crise mondiale de la COVID-19.

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