Asie

Le championnat portugais, un nouvel Eldorado pour le marché asiatique ?

Depuis maintenant quelques années, de plus en plus de joueurs asiatiques évoluent au Portugal. Qu’ils soient sud-coréens, japonais, iraniens ou encore chinois, leur présence au pays du fado n’est pour la plupart pas le fruit du hasard mais plutôt une conséquence de négociations de certains clubs, de ligues ou encore de l’influence de personnages importants du football portugais. Retour sur ces liens toujours plus resserrés entre football portugais et asiatique.

Portimonense et le marché japonais, un précurseur?

S’il y a bien un club portugais qui semble avoir été précurseur dans l’observation et l’utilisation du marché asiatique, il s’agit pour sûr de Portimonense. Depuis 2016, pour palier à des difficultés sportives et économiques saillantes, le club de Portimão a en effet totalement revu sa politique de recrutement en se tournant vers l’extrême ouest du continent eurasiatique. Cette nouvelle politique a pris appui sur un trio décisif reliant le Portugal et le Japon. Ce dernier s’établit sur une collaboration entre trois hommes. Parmi ceux-ci, la personnalité centrale de ce partenariat se retrouve en la personne de Takeshi Okada. Vice-président de la Fédération Japonaise de Football et ancien sélectionneur de l’équipe nationale nippone, il a investi dès le début des années 2010 dans le club de Portimonense, jusqu’en devenir un actionnaire majoritaire à partir de 2016. A ses côtés dans la mise en place d’un marché luso-japonais, on retrouve Rodiney Sampaio (directeur de la SAD du club) et Robson Ponte, directeur technique du club passé en tant que joueur au Japon chez les Urawa Red Diamonds. Depuis 2016 (qui forme donc une année charnière), ces trois hommes ont ainsi mis en place un nouveau plan aussi bien sportif qu’économique, en attirant de nouveaux joueurs et investisseurs japonais au Portugal.

Par de nombreux aspects, ce projet marque une réelle réussite pour le club basé en Algarve. Dès 2016, un accord est lié entre le club et certaines instances dirigeantes du football japonais. Cet accord relève d’un échange gagnant-gagnant : Portimonense doit envoyer ses joueurs expérimentés en priorité au Japon, tandis que le club possède une option prioritaire sur certaines des plus belles promesses des championnats japonais. S’ensuivent rapidement de premiers échanges. En 2016, Fabricio est prêté aux Kashima Antlers tandis que Renatinho est envoyé vers les Vonds Ichihara dès l’année suivante. En parallèle, Shoya Nakajima arrive au Portugal en provenance du FC Tokyo en 2017. Il est suivi par Shuichi Gonda, Koki Anzai et Takuma Nishimura en 2019 puis Kosuke Nakamura au mercato dernier. Toutes ces arrivées permettent au club portugais de performer en championnat en s’y maintenant depuis maintenant cinq années, tout en disposant d’un bilan économique encourageant. Alors que les ventes de Nakajima, Ewerton ou encore Paulinho, toutes issues du partenariat avec le Japon, permettent d’afficher plus de 45 millions d’euros de recettes seulement sur la saison 2018-2019, le club intéresse également de nouveaux sponsors. C’est le cas de Mizuno, l’équipementier japonais du club, qui jouit d’une belle côte de popularité en Asie.

De gauche à droite : Shoya Nakajima, Rodiney Sampaio et Yuta Koike lors de la présentation des deux joueurs en 2017.

Malgré le bon fonctionnement économique et sportif de ce partenariat, ce dernier est en perte de vitesse ces dernières années. En cause, deux principaux facteurs. D’une part, les joueurs japonais intéressent de plus en plus les grandes écuries européennes, et certaines d’entre elles s’implantent désormais directement au Japon, à l’image de Manchester City par le biais du City Football Group désormais détenteur du club des Yokohama Marinos. Les clubs japonais ont également fait évoluer leur image de marque, entre autres grâce au passage d’anciennes stars du football mondial comme Podolski, Villa ou encore Iniesta. Les clubs japonais ne sont désormais plus dépendants de partenariats avec d’autres clubs (comme celui lié avec Portimonense) pour attirer de grands espoirs du football, comme ce fût le cas il y a quelques mois avec l’arrivée de Lincoln au Vissel Kobe en provenance de Flamengo. D’autre part, car le club de Portimão a lui-même décidé d’élargir ses horizons, afin de ne pas se limiter qu’à la péninsule nippone. Le dernier transfert d’un japonais vers Portimonense relève également d’un petit fiasco local. Le 6 février dernier, le club annonce l’arrivée en grandes pompes du globe-trotter légendaire qu’est Keisuke Honda. Faute de pouvoir être inscrit en championnat, le joueur quitte l’Algarve seulement 5 jours après. Comme l’ultime signe d’une histoire d’amour qui s’essouffle entre le Japon et Portimão.

Un pont luso-iranien : Carlos Queiroz

Lorsqu’il est nommé sélectionneur en 2011, seulement un joueur iranien joue en Europe, à Osasuna : Javad Nekunam. En 2018, alors que l’Iran s’apprête à entrer en lice pour la Coupe du Monde en Russie, 18 des 23 joueurs convoqués soit près de 80% des internationaux évoluent alors en Europe. Cette statistique tend à montrer l’évolution du niveau des internationaux en à peine 7 ans, sous le contrôle de son sélectionneur portugais : Carlos Queiroz. Il est un personnage fort du football portugais, étant notamment le principal acteur de la structuration de l’école des entraîneurs portugais, la Faculdade de motricidade humana, qui se situe en périphérie de Lisbonne et dont il fut professeur dans les années 1980. C’est de cette école dont est, entre autres, issu José Mourinho. Par le biais de cette école, l’influence de Queiroz sur le football portugais est donc importante. En véritable bâtisseur qu’il est, il va également restructurer toutes les installations de la sélection, qu’il critique vivement quand il débarque en terres perses. Jusqu’ici, pas encore de lien clair entre les joueurs iraniens et le championnat portugais. Néanmoins, qu’il s’agisse des structures iraniennes ou de l’influence de Queiroz, celles-ci connaîtront un impact important sur les liens luso-iraniens qui suivront des années plus tard.

Dans le sillage de son aventure iranienne, Carlos Queiroz a été accompagné par plusieurs autres techniciens portugais. C’est d’abord le cas de Toni. Légende de Benfica, le Portugais prend en charge le club iranien du Tractor entre 2012 et 2015. Il relève la bonne capacité d’adaptation des joueurs iraniens en mettant en avant le travail réalisé en amont par Carlos Queiroz en sélection :

« En termes d’aptitudes et de capacités de travail, les joueurs iraniens sont très disciplinés. Ce sont des joueurs qui sont réceptifs aux nouvelles méthodes et exercices qui leur sont proposés. Taremi lui-même soulignait qu’il connaissait déjà certains exercices proposés par Carlos Carvalhal, grâce à ce qu’il avait appris en sélection avec Queiroz ». D’ailleurs, l’ancien entraîneur de Rio Ave avait lui-même avoué que Carlos Queiroz avait été d’une grande aide dans les discussions pour la signature de l’avant-centre iranien. En effet, le club portugais n’avait pas le pouvoir économique d’attirer le joueur qui évoluait au Qatar et l’influence du sélectionneur portugais de l’Iran fut donc décisive.

Carlos Queiroz et ses joueurs lors de la Coupe du Monde 2018 en Russie.

Autre technicien portugais passé par la Persian Gulf Pro League, Miguel Teixeira suit comme adjoint l’entraîneur Amir Ghalenoei dans plusieurs clubs iraniens. Il prend même en mains le Sepahan FC en tant qu’intérimaire l’été dernier, avant d’y reprendre une place d’entraîneur adjoint. Dans des propos confiés à notre média, il reprend l’influence majeure de Carlos Queiroz : « Il a été d’une importance décisive dans ces liens. Ici d’abord (en Iran), il a ouvert les portes à de nombreux entraîneurs portugais par son excellent travail. Ce fut mon cas ou encore celui de Paulo Sergio, qui entraîne aujourd’hui Portimonense. Les fruits de son travail sont aussi visibles au Portugal. Il y a le cas Taremi bien sûr qui vient de réaliser deux grandes saisons en Liga NOS, mais il y a aussi des joueurs comme Mohammadi avec Aves, ou Amir et Ali Alipour au Maritimo. Contrairement à il y a quelques années, tous les joueurs iraniens ont l’ambition de jouer en Europe. Ce nouveau marché est aussi très attractif pour les clubs européens, et en particulier portugais qui sont ceux qui en profitent le plus pour le moment ». Le marché iranien semble ainsi porteur pour le football portugais, et à l’ouverture de la Persian Gulf Pro League aux techniciens portugais a rapidement répondu une arrivée massive des joueurs iraniens en Liga NOS.

 Ces dernières années, de nombreux compatriotes de Mehdi Taremi ont ainsi connu le championnat portugais. C’est en particulier le cas de Mohammadi, passé par le Desportivo das Aves, d’Amir Abedzadeh et Ali Alipour qui évoluent au Maritimo ou encore de Jafar Salmani au Portimonense. Les liens privilégiés entre le football iranien et le championnat portugais sont tels qu’il s’agit désormais du deuxième championnat étranger (après la Qatar Stars League) à accueillir le plus de joueurs perses. « Aujourd’hui le Portugal est une destination privilégiée pour les joueurs iraniens, ajoute Miguel Teixeira. C’est un championnat vu comme une rampe de lancement parfaite pour jouer dans les meilleurs clubs du monde. L’exemple de Taremi, qui devient une véritable idole nationale, a convaincu ses compatriotes. Certains joueurs du Sepahan FC ont d’ailleurs eu des discussions ces derniers mois avec des clubs portugais (dans des propos recueillis par A Bola, Miguel Teixeira donnait les noms de Payam, Rafiei et Mohebi, N.D.L.R.). Ils en ont donc parlé avec moi et leurs agents, car ce sont des offres intéressantes pour eux d’un point de vue sportif. Et puis le Portugal est aussi un pays très agréable pour les étrangers, les gens y sont accueillants et la nourriture y est bonne (rires…) ! ». Vous l’aurez bien compris, la filière luso-iranienne est donc encore loin d’avoir fait toutes ses preuves.

Une ouverture sur le marché asiatique ?

Le Japon et Portimonense d’une part, Carlos Queiroz comme lien entre l’Iran et le Portugal d’autre part. Mais les liens entre le championnat portugais et le marché asiatique s’arrêtent-ils à ces deux composantes ? Pas de réel suspens, la réponse est non. Et sans surprise supplémentaire, ce sont les Japonais qui dominent le championnat en nombre de joueurs asiatiques avec huit éléments sous contrat avec des clubs portugais. On dénombre d’abord Hidemasa Morita, auteur d’une saison de haut vol avec Santa Clara. Il y a ensuite Ryotaro Meshino au Rio Ave et Kanya Fujimoto à Gil Vicente, respectivement prêtés par Manchester City et le Tokyo FC. Il y a enfin Shoya Nakajima, prêté par le FC Porto à Al-Ain FC, Leo Kokubo qui évolue avec la réserve de Benfica et les trois japonais appartenant au Portimonense que sont Gonda, Nakamura et Anzai. Mais le club de Portimão ne se penche désormais plus seulement sur le marché japonais et a élargi ses horizons. En effet, le club a enregistré l’été dernier l’arrivée de la super star malaisienne Safawi Rasid en provenance du Johor DT, qui n’a cependant pas convaincu son nouvel entraîneur Paulo Sergio. S’y ajoutent le Sud-Coréen Seung-woo Lee et l’Iranien Jafar Salmani. On peut aussi noter le passage de l’Irakien Osama Rashid du côté de Santa Clara où il fût un élément important du milieu de terrain la saison dernière, ainsi que les quelques apparitions de l’Israélien Dor Jan en pointe de l’attaque du Paços de Ferreira. Vous l’aurez noté, la plupart de ces joueurs évoluent dans des clubs de bas de tableau ou n’ont été que très peu utilisés cette année. Cela souligne le fait que le marché asiatique reste un marché de pari pour de petits clubs qui forment une étape intermédiaire essentielle avant un transfert dans un club plus important, comme en témoignent les cas Nakajima et Taremi.

Comme peut le montrer l’exemple de Portimonense, les nouveaux liens que tissent le Portugal avec l’Asie ne sont pas seulement sportifs. Ils sont aussi économiques. Le recrutement et l’observation de nombreux talents asiatiques de la part du staff des clubs portugais s’accompagnent en effet d’une envie de faire apparaître au mieux la Liga NOS auprès du public asiatique. C’est en particulier le cas du marché audiovisuel chinois, qui est également ciblé par d’autres grands championnats européens comme la Premier League et la Ligue 1. Dans cette optique de conquête marketing, le président de la Ligue Portugaise de Football Pedro Proença s’est ainsi rendu en 2016 à Shenzhen en Chine afin de rencontrer Zhan He Yun, directeur général du sport dans la province chinoise.

Pedro Proença, président de la Ligue Portugaise de Football, lors de la présentation de la saison 2020-2021.

Les discussions entre ces deux partis ont abouti à une vente de droits télévisés du championnat portugais à la Chine, mais pas seulement. Elles ont d’abord promu l’établissement de synergies sportives collectives. C’est aussi ces négociations qui ont débouché sur le contrat de naming de la deuxième division qui se nomme désormais Ledman Liga Pro, du nom d’un grand groupe chinois de technologie basé à Shenzhen. A ce contrat de naming était lié un accord plus officieux de la part de Martin Lee, PDG de Ledman, qui promettait d’envoyer chaque année un joueur chinois aux dix meilleures équipes de D2. Bien que dans les faits on n’atteignit jamais ce nombre, cela permit tout de même de voir évoluer dans ce championnat une douzaine de joueurs chinois étalés sur trois saisons entre 2015 et 2018. Aujourd’hui, on ne compte néanmoins plus aucun joueur chinois dans le championnat. Bien qu’économiques au départ, ces rapprochements avec le marché asiatique mènent finalement eux aussi à des liens sportifs qui se sont toutefois dégradés ces dernières années.

Le Portugal semble donc être devenu une sorte d’Eldorado pour le marché asiatique qui forme également un enjeu intéressant pour certains clubs portugais, en particulier les moins puissants économiquement. Par le biais de ses acteurs principaux que sont les dirigeants du Portimonense, Carlos Queiroz ou encore Pedro Proença, ces affinités à la fois sportives et économiques n’ont cessé d’évoluer depuis près d’une décennie. Cependant, ce rôle de précurseur des Portugais dans l’exploitation du marché asiatique risque de se confronter à l’entrée en jeu d’acteurs plus puissants. On peut rappeler l’exemple du City Football Group qui, par le biais de clubs basés directement au Japon ou en Inde, souhaite désormais exploiter les talents locaux directement au sein de sa filière. D’autres clubs européens se penchent aussi sur les pépites asiatiques comme le Real Madrid avec Kubo. Mais ce sont surtout les clubs allemands qui ont appris à exploiter le marché asiatique (en particulier japonais et sud-coréen) au mieux en créant une concurrence forte et finalement victorieuse vis-à-vis de celle du Portugal.

Crédits Photos : IMAGO

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