Amérique

La Celeste : Entre grandeur passée et renouveau perpétuel

Alors que depuis une trentaine d’années le championnat uruguayen et ses clubs semblent en déclin comparés à leurs voisins brésiliens et argentins notamment, on observe que la sélection continue d’obtenir de bons résultats lors des compétitions internationales, grâce à un vivier de joueurs extrêmement dense. Huitième au classement FIFA et quart-de-finaliste de la dernière Coupe du Monde, comment ce pays d’à peine 3,5 millions d’habitants fait-il pour maintenir une aussi bonne forme footballistique ?

Un peu de contexte historique

Avec déjà six Copa América et deux médailles olympiques, l’équipe d’Uruguay qui soulève la première Coupe du Monde de l’Histoire en 1930 est certainement la meilleure formation évoluant à l’époque. Par la suite, la Celeste gagne encore une Coupe du Monde et neuf Copa América. Dans le même temps, les clubs uruguayens (le Nacional et Peñarol du moins) se portent également très bien sur la scène continentale et mondiale. Peñarol remporte les deux premières Copa Libertadores de l’histoire en 1960 et 1961, grâce au fantastique Alberto Spencer, mais échoue face au Santos de Coutinho et du Roi Pelé en 1962. Le Nacional attend lui 1971 pour remporter sa première palme continentale. Au total, on dénombre huit triomphes uruguayens en Libertadores pour autant de finales perdues jusqu’en 1988, année du dernier sacre du Bolso. Peñarol et Nacional sont d’ailleurs classées respectivement premier et troisième du classement des meilleurs clubs sud-américains au XXème siècle. Enfin, il convient d’ajouter que les deux géants uruguayens sont les plus titrés en Coupe Intercontinentale avec trois sacres chacun, se plaçant alors à égalité avec Boca Juniors, le Milan AC et le Real Madrid.

Légende de Peñarol dans les années 60, Alberto Spencer reste aujourd’hui encore le meilleur buteur de l’histoire de la Copa Libertadores.

Lors de ses deux premières Coupes du Monde, l’équipe d’Uruguay se tient à la règle générale de l’époque qui consiste à n’être composée que de joueurs issus du championnat domestique. Si c’est toujours le cas lors de la Copa América victorieuse de 1987 par exemple, ça ne l’est plus du tout de nos jours. Lors de l’édition 1995, on ne compte déjà plus que douze joueurs locaux sur les vingt-deux appelés. Varela et Cristian Rodríguez, tous deux jouant à Peñarol, sont eux les seuls représentants du Campeonato Uruguayo à la dernière Coupe du Monde en Russie.

Une grandeur à mettre au passé

Ceci semble donc confirmer le déclin des clubs uruguayens sur la scène mondiale et continentale. Le dernier sacre en Libertadores du Nacional en 1988 est le dernier pour tous les clubs uruguayens, devant alors se contenter d’une finale perdue par Peñarol en 2011, une nouvelle fois contre Santos emmené par Neymar cette fois. Une baisse de performance expliquée en grande partie par l’explosion des droits télévisuels. Bien qu’une majeure partie de la population en Uruguay soit abonnée pour regarder le championnat à la télévision, cela rapporte peu aux clubs dans un pays de seulement 3,5 millions d’habitants. A titre de comparaison, la population uruguayenne ne représente que 5% de la population française.

Ce manque de moyens financiers a freiné les clubs uruguayens dans leur développement, gardant leur niveau d’infrastructures proche de l’amateurisme. Ce phénomène a été visible partout en Amérique du Sud, notamment en Argentine et au Brésil. Mais le déclin a été particulièrement rapide et abrupt en Uruguay, qui voit ses joueurs quitter le pays de plus en plus jeunes pour tenter d’éclore en Europe, parfois même sans passer par les championnats argentins et brésiliens. Faute de moyens, les clubs ne peuvent plus garder leurs jeunes les plus prometteurs pour performer, spécialement les rivaux historiques que sont le Nacional et Peñarol. Il faut noter que durant leur grande époque (plus ou moins commune) au niveau continental, les deux clubs ne fondent pas leur stratégie sur la formation, se contentant de récupérer et d’assurer la « post-formation » des meilleurs joueurs issus de leurs homologues uruguayens comme Danubio, le Defensor Sporting ou les Montevideo Wanderers. Depuis les années 90, de plus en plus de joueurs sont formés par les deux géants. On pense entre autres, à Diego Forlán chez les Carboneros ou à Luis Suárez chez les Tricolores.

Diego Forlan sous les couleurs du Peñarol après son retour dans son club formateur, en 2015.

Avant ce déclin, les résultats des clubs uruguayens coïncident plutôt bien avec ceux de la sélection, au moins sur la scène continentale. Car si la Celeste participe aux trois finales de Copa América dans les années 80, elle ne parvient pas à dépasser les huitièmes de finale en Coupe du Monde entre 1978 et 2006 (à titre de comparaison l’Argentine et le Brésil s’adjugent à eux deux quatre titres en six finales). Pire, en trois participations les uruguayens ne remportent qu’un seul match, contre la Corée du Sud en 1990.

Tabárez, l’homme fort du projet

La nomination d’Óscar Tabárez au poste de sélectionneur met fin à cette « disette » en Coupe du Monde. Ayant déjà occupé cette fonction de 1988 à 1990, El Maestro arrive à la tête de la sélection après la non-qualification pour l’édition 2006 avec son projet de Proceso de Institucionalización de Selecciones y la Formación de sus Futbolistas (processus d’institutionnalisation des sélections et de la formation des jeunes). Le principe est simple : uniformiser et effectuer le suivi de la formation depuis les sélections de jeunes jusqu’au niveau senior sous la coordination du nouveau sélectionneur. Couplé à la création du Complejo Celeste (sorte de Clairfontaine uruguayen) dont la construction a débuté en 2000, le Proceso est un succès. Depuis, l’Uruguay n’a manqué aucune des trois éditions de la Coupe du Monde, finissant à la 4ème place dès 2010, emmené par un très grand Diego Forlán auteur de cinq buts et récompensé du titre de meilleur joueur de la compétition. En 2011, El Profesor mène son équipe sa 15ème victoire finale en Copa América, débutant par là même une série d’invincibilité de dix-huit matchs.

Oscar Tabarez, sélectionneur de l’équipe nationale uruguayenne.

Avec ce processus, Tabárez souhaite avant tout remettre la sélection au cœur du projet de l’AUF en laissant le temps aux jeunes de profiter pleinement de la formation offerte par les équipes de jeunes, comme ça a été le cas avec Luis Suárez alors qu’il terrifiait déjà les défenses du championnat hollandais sous les couleurs de Groningen. Sans être un grand tacticien, Óscar Tabárez inculque aux joueurs de la sélection uruguayenne un attachement particulier au maillot afin de les tirer constamment vers le haut et de les pousser à se dépasser. Si bien, qu’en 2016, dix des onze joueurs les plus capés avec la Celeste sont issus du fameux Proceso.

Et la nouvelle jeune génération, que donne-t-elle ?

Quelques noms font déjà pas mal parler d’eux en Europe. On peut commencer par Rodrigo Betancur qui s’est fait une place à la Juventus avec déjà 34 matchs toutes compétitions confondues cette saison. En se dirigeant du côté de la capitale madrilène on peut aussi suivre Federico Valverde et Lucas Torreira, respectivement au Real Madrid et à l’Atlético. De façon plus anonyme, mais tout de même de plus en plus remarquée, Darwin Núñez propose de belles choses avec Benfica. Toujours au Portugal, il faut également garder un œil à Manuel Ugarte, 19 ans seulement et fraîchement arrivé de Fénix en janvier du côté de Famalicão, qui affiche déjà de belles performances dans la course au maintien de son équipe. Un temps annoncé du côté de l’Olympique Lyonnais, le jeune Facundo Pellistri a finalement rejoint Manchester United au dernier mercato d’été avant d’être prêté au Deportivo Alavés avec qui il est déjà apparu à quatre reprises en Liga.

Manuel Ugarte, ici face au Benfica, s’est offert son premier but dans le championnat portugais contre Rio Ave il y a quelques semaines.

De l’autre côté du Rio de la Plata, Nicolás de la Cruz s’épanouit parfaitement avec le River Plate de Gallardo. Et pendant ce temps, Matias Víña vient de soulever la Copa Libertadores et la Copa do Brasil avec Palmeiras, après avoir remporté le championnat Paulista en 2020. Enfin quelques jeunes talents commencent à enchaîner les belles prestations dans le championnat local, tels Matías Arezo avec River Plate et Facundo Torres avec Peñarol.

Toutefois quelques questions restent en suspens concernant la formation uruguayenne, à commencer par l’après Tabárez. L’actuel sélectionneur, âgé de 74 ans, voit son contrat courir jusqu’en 2022, mais ne pourra pas rester éternellement en fonction. Et l’AUF ne semble pour le moment pas voir de successeur désigné. On peut aussi penser que la fuite de plus en plus précoce des jeunes talents uruguayens pourrait creuser encore un peu plus l’écart de niveau entre le championnat en Uruguay et ceux de ces voisins. Enfin, la place du City Football Group dans le système de formation du pays interroge également. Racheté en 2017 et doté de fonds conséquents par le groupe émirati, le Montevideo City Torque (anciennement Club Atlético Torque) fait bonne figure pour son retour dans l’élite, décrochant même une quatrième place synonyme de qualification en Sudamericana.

Crédits Photos : IMAGO / Famalicão / AFP

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